Bonjour à tous,

Je me permets de vous proposer dans ces pages quelques unes de mes "productions". Il vous est loisible de les lire et de les commenter.

"Mini nouvelles" reprendra des textes courts sur des thèmes variés, une sorte de "pause-café" pour ceux qui aiment les lectures rapides.

Par facilité, je posterai le week-end et vous informerai ici des nouveautés.

Nouvelle publication du 17/09/2016 dans "Mini nouvelles" : "Vacances et plus si affinités"

Nouvelle publication du 10/06/2017 dans "Mini nouvelles, suite" : "Rite et mérite"

Nouvelle publication du 04/03/2017 dans "Tranches de vie" : "Débordée !"

Nouvelle publication du 21/01/2017 dans "Fable" : "Avent"

Nouvelle publication du 22/04/2017 dans "Réflexions" : "Et si..."

Nouvelle rubrique : "Belgicismes" : Lettre T (partie 6) (mise à jour le 31/05/2014)
 
Nouvelle page du 06/05/2017 : "Tout est permis"

Nouvelle page du 13/05/2017 : "Amour très net"

Nouvelle page du 27/05/2017 : "Le jardin"





Crée le 14/09/2013
Prénom : Delphine
Ville : Mouscron

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Moi, Kléber, 14 ans en 1914

 

30 mai 1914

 

Aujourd’hui, je fête mes quatorze ans. Maman m’a offert ce petit cahier en me disant que je devais continuer à écrire car, comme mon instituteur, elle trouve que j’ai un certain talent. Je suis donc très fier de noter sur la petite étiquette « Kléber Coussement, Mouscron ».

Papa m’a offert une place de cinéma. Je sais qu’il dû épargner plusieurs mois pour me faire ce cadeau. Je suis allé au «Vieux Mouscron » qui a ouvert l’an dernier sur la Grand-Place. Quelle magnifique salle ! C’est une expérience que j’espère pouvoir renouveler à l’avenir. Le film s’intitulait « La tulipe d’or ». Il est drôle de voir des personnes gesticuler sur un grand écran. J’ai vraiment eu l’impression d’être dans l’histoire, à leurs côtés. C’est encore mieux que de lire !

 

29 juillet 1914

 

Vers dix heures, toutes les cloches des églises se sont mises à sonner à la volée. Du Mont-à-Leux au Tuquet, les habitants sont sortis dans les rues. J’ai vu de la terreur dans le regard de Maman et lui ai demandé ce qu’il se passait. Elle m’a pris dans ses bras en murmurant : « Nous sommes en guerre, mon enfant ! ».

Je n’ai pas bien compris. Une guerre ? Comme celles que j’étudie dans mes cours d’histoire ? Comment est-ce possible ? Qui voudrait attaquer notre petite Belgique ?

Papa est rentré plus tôt du travail. Il a dit que l’usine textile qui l’emploie, qui se trouve en France, à Roubaix, a dû stopper ses machines et que la frontière était désormais fermée. Un grand malheur pour les nombreux travailleurs transfrontaliers. Je l’ai accompagné à l’estaminet du coin « Au Moulin ». La mobilisation était sur toutes les lèvres, trempées ou non dans un verre de pils. Tous les hommes valides sont appelés au front pour repousser les troupes allemandes. Ce soir, c’est la première fois que j’ai vu mon père saoul. Il fallait bien faire passer cette pilule bien amère.

 

30 juillet 1914

 

J’ai aidé Papa à préparer son baluchon. Maman lui a préparé une gamelle, rempli une gourde de vin et mis un pain entier dans sa besace. Les larmes coulaient le long de nos joues pendant notre étreinte : « C’est toi le chef de la maison en mon absence, fils. Veille sur ta mère. J’espère revenir très vite. Nous, les belges sommes des coriaces. Ne t’en fais pas. »

J’espère que ce n’était pas la dernière fois que je voyais mon père. Il a enfilé sa grande capote sombre et nous l’avons accompagné jusqu’à la Grand-Place. Nous étions de nombreuses familles à voir partir un mari, un père, un frère, un oncle. Mon cœur s’est serré lorsque le camion l’a emmené vers son destin de défenseur de la patrie, la nôtre. Même si je ne vais à la messe que pour faire plaisir à Maman, j’ai adressé une prière à Dieu, s’il existe, afin qu’il veille sur lui.

 

23 août 1914

 

J’ai vu passer des cavaliers allemands avec un casque à pointe, des grandes bottes et un costume vert. Il paraît que ce sont des Uhlans. Ils ont réquisitionné la gare pour en faire leur quartier général. Ils ont coupé les lignes téléphoniques et télégraphiques. Nous voici isolés du monde extérieur.

Cela signifierait-il que nous avons déjà perdu la guerre ? Papa va-t-il revenir ?

 

30 août 1914

 

Dans sa lettre, Papa me dit qu’il se trouve sur le front de l’Yser et qu’il tient bon. Alors, pourquoi les allemands sont-ils chez nous ? Ils sont partout et logent dans nos maisons, nos caves, volent nos lits mais aussi notre nourriture. Ainsi, ils ont réquisitionné des jambons et des saucissons à la boucherie Liénart dans la Rue de la Station et le pain du père Favorel Rue du Gaz. Je les trouve sans-gêne. Ils font comme s’ils étaient chez eux. Leur langue est incompréhensible. C’est encore pire que le flamand. On a l’impression qu’ils aboient lorsqu’ils parlent. Mon copain Serge s’amuse à les imiter. Il est hilarant ! Ils ne sont pas trop méchants. L’un d’eux nous a même donné un morceau de chocolat.

  Image du site plumedecouscous

 

1er septembre 1914

 

Normalement, je devais faire ma rentrée scolaire aujourd’hui mais avec tous ces chamboulements, l’école ne rouvrira que dans quelques semaines. Je ne suis plus en obligation scolaire car j’ai atteint quatorze ans mais Maman insiste pour que je continue. Les allemands ont réquisitionné l’école industrielle pour loger leurs troupes et leur matériel. Moi, je ne suis pas concerné car je vais à l’école Saint-Paul, près de la maison. J’aurais aimé pouvoir étudier à l’école St Joseph mais mes parents n’en ont pas les moyens. Elle est réservée aux fils de médecin, notaires et autres notables mouscronnois. Ce sont eux qui ont créé le Comité de Secours de la ville. Ils collectent des fonds pour nous donner de la nourriture et un peu d’argent. Sans Papa à la maison, on n’a plus de salaire et le prix des produits a flambé.

 

1er octobre 1914

 

Je fais enfin ma rentrée. De nombreux professeurs sont absents, appelés au front. Les cours se donnent dans des classes surpeuplées. Je viens d’apprendre que Mouscron relève désormais de la quatrième « etapen » sous l’administration de la « Kommandatur ». Ces mots allemands sonnent comme des coups de poing dans notre liberté. En plus, l’envahisseur veut nous imposer le flamand ou, pire, leur langue barbare. Moi qui adore le cours de français, je serais bien puni.

 

20 octobre 1914

 

Une épidémie de fièvre typhoïde frappe la ville. Plus d’un tiers des élèves de ma classe sont absents. L’instituteur nous a expliqué que c’était à cause du manque de chaux que l’on met d’habitude dans nos puits pour les assainir. C’est une maladie affreuse. Mon copain Serge en souffre. Je suis allé lui rendre visite. Il me dit qu’il a très mal à la tête et au ventre. Je le trouve extrêmement pâle et maigre. J’espère qu’il va s’en sortir.

 

3 novembre 1914

 

Les allemands ont fabriqué des cartes d’identité pour les hommes de plus de seize ans. Mon grand-père Marcel m’a montré la sienne. Il y a sa photo, son nom et son prénom mais je ne sais pas lire le reste. Je pense que c’est écrit dans leur langue. Ils ont aussi créé des livrets de travail, des permis pour le transport des marchandises. J’ai vu aujourd’hui un soldat allemand qui contrôlait un homme tirant une charrette. Le pauvre, il a dû sortir plein de papiers de ses poches avant qu’on le laisse passer.

 

6 décembre 1914

 

C’est la panique chez mon oncle Robert. C’est un coulonneux, un passionné de pigeons voyageurs. Il possède des bêtes qui ont gagné des concours. Mais les allemands ont imposé l’élimination de tous les pigeons, accusés d’être des espions en puissance. Mon oncle n’a pu conserver que quelques plumes en souvenir. Si on en avait au moins eu un à déguster pour la St Nicolas. Les années précédentes, je recevais une orange de la part de mes parents. Mais je n’en ai plus vu depuis le début de la guerre. Alors, Maman m’a fait une grosse bise en me donnant un petit bout de papier déchiré sur lequel elle a écrit « Bon pour une orange ».

Pauvre tonton, tous ses pigeons brulés, il va en faire des cauchemars. Moi, j’en fais toutes les nuits. On entend parfois les bruits de canon quand le vent vient de l’Ouest, du front qui n’est qu’à quelques kilomètres. Comme j’aimerais qu’il m’amène plutôt des nouvelles de Papa.

 

12 décembre 1914

 

Il fait extrêmement froid dans la salle de classe car l’école n’a plus de charbon. Je cache des journaux sous ma chemise pour me tenir chaud. En plus, il y a pénurie de gaz d’éclairage. Les cours commencent donc plus tard, dès que le soleil est suffisamment haut et se terminent lorsqu’il se couche. Je fais ensuite mes devoirs à la lumière de la bougie.

 

24 décembre 1914

 

Pour le réveillon de Noël, le Comité de Secours a distribué une portion supplémentaire de soupe et un pull pour les enfants. Mon estomac devrait un peu moins rugir ce soir. Je connais maintenant la vraie sensation de faim, celle qui vous tort les boyaux, vous prive de vos forces, obsède vos pensées et vous fait cauchemarder.

J’ai vu passer des gens en uniforme avec un joli chapeau à plumets, mais aucune fanfare ne les suivait. De toute façon, il n’y a plus de musiciens, appelés au front, et plus d’instruments en cuivre, réquisitionnés par l’envahisseur pour fabriquer des balles qui tueront nos propres soldats. En les voyant passer, le voisin s’est esclaffé : « Voilà la sympathique armée bourgeoise ! ». Les hommes joliment chapeautés ont jeté un regard sombre vers le moustachu qui ne sert de voisin. Je lui ai demandé de m’expliquer dès que le défilé avait passé le coin de la Rue Henri Duchâtel. Ces hommes constituent la garde civique, « Une bande de riches qui ne font que défendre leurs propres biens. Tu parles d’un civisme ! » avait-il ri.

Ce soir, nous sommes allés à la messe. Il était drôle d’entendre les classiques hymnes religieux entrecoupés par des chants patriotiques.

 

15 février 1915

 

Maman était très fatiguée ce matin et c’est moi qui suis allé faire la queue à la soupe populaire. J’ai attendu près de deux heures entre un vieillard en guenilles et une dame qui sentait vraiment mauvais. Tout ça pour me voir remettre un pain « cacac » comme on l’appelle ici. Lorsqu’on le mange, il se transforme en une matière très pâteuse et collante dans la bouche. Et moi, il me donne des maux de ventre. J’ai aussi reçu quelques patates, deux œufs et un peu de saindoux. Cela améliore le quotidien.

On n’a plus d’argent maintenant mais des bons de monnaie. Ce sont des morceaux de papier rectangulaires et des pièces en carton. Cela me rappelle ceux que je fabriquais pour jouer quand j’étais petit. Maman m’a expliqué que nos bons n’étaient valables que dans les commerces de Mouscron. Les villages de Dottignies, Herseaux et Luingne possèdent leurs propres bons de monnaie. De toute façon, si on veut sortir de Mouscron, il faut un laissez-passer. J’ai l’impression de vivre comme au moyen âge, dans une ville fortifiée, sauf que l’ennemi est déjà à l’intérieur, sans avoir eu recours à un cheval, comme à la guerre de Troie.

Image du site plumedecouscous

 

 7 mai 1915

 

Notre instituteur s’appelle Monsieur Martin. Il n’a pas été mobilisé car il a un pied bot. Il nous a expliqué que les allemands avaient instauré deux états autonomes dans notre pays : la Flandre avec Bruxelles comme capitale et la Wallonie avec Namur. Les deux états font partie du grand « Reich », comme ils disent. En plus, on est censés parler flamand maintenant car le français ne sera plus toléré comme langue officielle à Mouscron. Et personne n’a demandé l’avis des habitants !

Il nous a également dit que notre pays possédait des espions, des services secrets. D’ailleurs, une espionne, connue sous le nom de Louise de Bettignies, aurait une cache dans la Rue de la Station. Notre village sera peut-être célèbre après la guerre.

Quels secrets pouvait-elle transmettre ? Elle n’a pas froid aux yeux. Si elle se fait arrêter et identifier, elle risque d’aller croupir dans une prison et d’y être torturée. J’admire son courage. Si j’étais plus âgé,  je me ferais engager par les services secrets pour devenir espion. Je serais peut-être décoré par notre Roi Albert. Quelle fierté ce serait pour Papa ! Je rencontrerais aussi notre chère reine Astrid. Papa m’a raconté dans sa dernière lettre qu’il l’avait rencontrée dans l’infirmerie. Il avait été légèrement blessé au bras et elle venait encourager les troupes et leur offrir un peu de réconfort. Il parle aussi des gaz asphyxiants que les « boches », comme il appelle les envahisseurs, utilisent contre nos soldats.

 

1er juillet 1915

 

Me voilà intégré dans un groupe de « fonceux ». Le soir, on se rassemble dans un immeuble détruit par une bombe et on part par deux ou trois vers les fermes de Dottignies. Là-bas, le chef négocie des patates, du pain, du blé et des haricots pour les revendre au marché noir. Des gamins de huit à dix ans nous accompagnent. Ils sont chargés de faire le guet et de nous prévenir s’ils voient une patrouille allemande ou des gendarmes.

Qu’il est bon le pain fabriqué avec de la vraie farine ! Rien à voir avec celui qu’on achète avec les bons. À mon retour, Maman m’en prépare une tranche généreuse avec un peu de saindoux. Rien que d’y penser, j’en salive.


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21 juillet 1915

 

Aujourd’hui a été décrété « jour de deuil des fêtes nationales ». Tous les magasins sont fermés et les maisons gardent leurs volets fermés. Comme toute tentative patriotique nous expose aux foudres de l’occupant, c’est notre façon de signifier l’attachement à notre pays et le soutien à nos soldats. J’aime bien ressortir ma boîte à biscuits vide qui contient des cartes postales, envoyées par mon grand-père lors de ses vacances à la mer ou dans les Ardennes. Elles me permettent de m’évader un peu de cette réalité.

 

30 octobre 1915

 

On a reçu une lettre de Papa. Cela faisait si longtemps que Maman et moi étions sans nouvelles. On craint toujours le pire. Il dit qu’il a les pieds constamment mouillés car les tranchées sont inondées. Elles sont aussi infestées de rats. Il raconte qu’il a vu mourir Gaston, son ami d’enfance, déchiqueté par un obus. Il évoque les odeurs horribles car ils ne peuvent pas se laver. La nourriture manque souvent. Oh, mon Papa, comme j’aimerais pouvoir t’amener un peu de ce que je ramène de mes nuits de « fonçage ».

Un journal circule parmi les soldats mouscronnois, un certain « Echo de Mouscron ». Il aime lire la liste des disparus, les petites nouvelles de la ville et surtout la rubrique patoisante qui lui redonne un peu le sourire, comme les lettres que je lui adresse.

 

10 février 1916

 

J’ai vu des soldats passer dans plusieurs maisons de ma rue. À leur départ, on entendait des pleurs. Mon oncle est passé à la maison. Il est déporté. Les allemands lui imposent de partir sur des chantiers pour prêter main forte à la pose de voies ferrées, au déchargement et chargement de wagons. Il ne sait pas combien de temps il sera parti mais espère que cette guerre se termine vite.

 

1er mai 1916

 

Le bourgmestre, Monsieur Aloïs Den Reep, a fait placarder sur l’hôtel de ville un nouvel avis interdisant le rassemblement de plus de trois personnes. Le mécontentement gronde. Les allemands nous craignent-ils tant que cela ? Le bon côté est que cela pourra peut-être limiter la propagation du typhus et de la rougeole qui sévissent en ce moment en ville.

 

7 octobre 1916

 

En attendant notre ration quotidienne au Comité de Soutien, j’ai vu les hommes décharger les sacs de farine. Comme je ne comprenais pas ce qui y était inscrit, j’ai demandé à l’un d’eux de m’éclairer. « Ce sont les américains et les canadiens qui nous envoient la farine pour que nous, les « pauvres petits belges » comme ils nous appellent, on ne meure pas de faim. ». A l’intérieur du bâtiment, j’ai vu quelques couturières découper les sacs de toile pour confectionner des vêtements. Je remercie ces bonnes âmes pour leurs dons qui nous éviteront de mourir de faim.

 

4 avril 1917

 

Aujourd’hui est un jour bien triste. Nous sommes allés à l’enterrement du petit Albert Allossery Il n’avait que neuf ans. Sa mort a ému tout le village. Il était l’aîné de sa famille. Il avait pris l’habitude de récupérer des groaches en bas du talus de chemin de fer. Les machinistes des locomotives vident les scories de leurs cendriers. Cela permet de chauffer les maisons car ils contiennent encore un peu de charbon. Un soldat allemand l’a vu, a tiré sans sommation et l’a tué sur le coup. On raconte qu’un autre soldat a assisté à la scène et a fusillé son compagnon d’arme sur place. Pauvre Albert ! Encore une victime innocente de cette sale guerre.

 

13 août 1917

 

Cela fait deux ans aujourd’hui que nous avons été envahis. Je suis malade comme un chien. Maman pense que j’ai attrapé le typhus. J’ai de la fièvre, de petites taches rouges, je tousse et je vomis le peu que j’ingurgite. Heureusement, des médecins offrent des consultations gratuites dans les locaux du Comité de Soutien. Le docteur m’a examiné et donné quelques cachets. Il n’en avait pas assez pour tous les malades en raison d’une pénurie.

 

29 août 1917

 

Me voilà officiellement guéri. Maman a trouvé des médicaments au marché noir mais elle a dû vendre le collier de Grand-Mère pour se les procurer.

 

18 mars 1918

 

L’école est fermée pour quelques semaines en raison d’une épidémie de grippe espagnole. Il paraît qu’elle sévit dans tous les pays d’Europe. Encore une épreuve de plus ! Cette guerre ne finira-t-elle donc jamais ? Je vois chaque jour Maman s’affaiblir car les pénuries se font de plus en plus ressentir.

 

30 mai 1918

 

Je fête mes dix-huit ans, encore sans Papa. Mon plus beau cadeau aurait été de le voir sur le  seuil de la maison, avec son baluchon sur l’épaule. Il me raconterait tout ce qu’il a vécu au front, ses exploits. J’ai bien reçu sa lettre mais sa correspondance est de plus en plus courte et son écriture est presque illisible. J’ai peur qu’il ne soit malade ou affaibli et qu’il n’ose pas nous l’avouer, de peur que l’on s’inquiète.

 

14 août 1918

 

Mon oncle est de retour de déportation. Il est méconnaissable : amaigri, il porte d’horribles cicatrices sur les bras et le torse. Le docteur a demandé si Maman avait encore du saindoux pour préparer un onguent à appliquer sur ses blessures. Le manque de médicaments s’aggrave de mois en mois. Robert a raconté à tous ceux qui se sont rendus à son chevet qu’il avait été maltraité et affamé par ses geôliers. « On était considéré comme du bétail et non comme des hommes. » disait-il en pleurant. « Les  plus faibles mouraient d’inanition ou de maladie. J’ai cru ne jamais revenir.»

 

12 septembre 1918.

 

On entend les canons gronder sur Comines et nous sommes souvent survolés par des avions. Je pense que ce sont des alliés. Je les ai observés avec les jumelles de Grand-Père. Ils ont deux ailes superposées et je pense avoir reconnu un drapeau anglais sur la queue de l’un d’eux.

 

17 septembre 1918

 

Aujourd’hui, une bombe est tombée sur la maison de la famille Vandevelde dans la Rue des Pyramides. Ils étaient six et ont tous péri. Hier, une explosion a également détruit deux habitations dans la Rue Léopold et un obus est tombé dans la Rue du Luxembourg. J’ai très peur. Maman a décidé qu’il valait mieux nous installer dans la cave. L’odeur d’humidité me dérange mais je pense à Papa qui subit bien pire depuis quatre ans maintenant.


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5 octobre 1918

 

Les soldats allemands ont fait sauter la passerelle de la gare et le pont du Bornoville avant de quitter la ville. C’est étrange. Le bruit des canons est toujours aussi présent. Est-ce de bon augure ?

 

18 octobre 1918

 

Ce matin, j’ai vu une auto avec quatre officiers britanniques arriver sur la Grand-Place. Tout le monde les a acclamés en tant que sauveurs et libérateurs.

 
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11 novembre 1918

 

Le Traité d’Armistice est signé aujourd’hui. Je sais que Papa va revenir enfin à la maison. Comme j’ai hâte de le revoir.

 

14 novembre 1918

 

Je suis resté plus d’une heure sous la pluie à attendre le camion qui ramenait les soldats du front. Il est arrivé vers dix-sept heures sur la Place. Plein d’hommes en sont descendus. Ils avaient tous des barbes épaisses, des cernes sous les yeux, des joues creuses. Certains avaient des bras en écharpe, des bandages ou des plaques métalliques sur le visage et d’autres se déplaçaient avec des béquilles, une jambe de pantalon parfois vide. Un homme s’est approché de moi et m’a souri en me caressant les cheveux.

« Papa ? 

- Mon garçon ! Tu étais encore un enfant lorsque je suis parti. Te voilà un homme maintenant. »

Son regard a croisé celui de Maman et il s’est précipité pour l’enlacer tendrement. Il a perdu au moins vingt kilos. Son visage est marqué par les privations et le manque de sommeil mais il est vivant !

J’espère que la vie pourra reprendre son cours, comme avant que ces allemands ne viennent nous envahir. Tout le monde dit que c’était la dernière grande guerre. Les nations feront en sorte que les générations futures ne connaîtront plus ses horreurs.

 

 

 

Je referme le petit cahier bleu que j’ai retrouvé dans le grenier de Papy. Celui-ci a conservé soigneusement les mémoires d’adolescence de son père, mon arrière-grand-père, qui connut quelques années plus tard une autre guerre pendant laquelle il enfila l’uniforme de soldat belge, comme l’avait fait son propre père en 1914. 



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