Bonjour à tous,

Je me permets de vous proposer dans ces pages quelques unes de mes "productions". Il vous est loisible de les lire et de les commenter.

"Mini nouvelles" reprendra des textes courts sur des thèmes variés, une sorte de "pause-café" pour ceux qui aiment les lectures rapides.

Par facilité, je posterai le week-end et vous informerai ici des nouveautés.

Nouvelle publication du 17/09/2016 dans "Mini nouvelles" : "Vacances et plus si affinités"

Nouvelle publication du 10/06/2017 dans "Mini nouvelles, suite" : "Rite et mérite"

Nouvelle publication du 04/03/2017 dans "Tranches de vie" : "Débordée !"

Nouvelle publication du 21/01/2017 dans "Fable" : "Avent"

Nouvelle publication du 22/04/2017 dans "Réflexions" : "Et si..."

Nouvelle rubrique : "Belgicismes" : Lettre T (partie 6) (mise à jour le 31/05/2014)
 
Nouvelle page du 06/05/2017 : "Tout est permis"

Nouvelle page du 13/05/2017 : "Amour très net"

Nouvelle page du 27/05/2017 : "Le jardin"





Crée le 14/09/2013
Prénom : Delphine
Ville : Mouscron

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Vacances et plus si affinités…


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                                                                                                                           Vladchamoulov, le 31 août 2016

Cher Monsieur Omer Dalors,

 

Je vous écris  la présente tout en étant dans mes petits souliers, ce qui n’est pas gênant pour taper sur le clavier me rétorquerez-vous. Cela fait quinze ans que je travaille pour vous, au service du personnel plus précisément. Je suis le garçon qui éternue en faisant un bruit de pneu qui éclate et qui emprunte le papier des toilettes, en nombre toujours insuffisant, pour se moucher.

                Pour mieux me situer, je vous ai apporté un jour votre café. Il était trop froid à votre goût et vous me l’avez jeté à la tête. Je suppose que mon visage se dessine maintenant de façon encore floue dans votre mémoire. Pour plus de précisions, je suis roux (du côté  de ma mère), les yeux marron (du côté du facteur), avec l’allure d’Alain Delon (mais de loin) et le charme de Sean Connery (dans le noir). Est-ce assez précis ?

                Revenons à nos moutons, même si j’y suis grandement allergique. Je suis actuellement en vacances en Tcherkovénie. C’était la seule destination étrangère accessible avec le maigre salaire que vous me versez malgré ma grande implication dans mon travail rébarbatif. En visitant la capitale, j’ai sympathisé avec une jeune femme prénommée Donalda qui m’a invité à un repas traditionnel dans sa famille. J’ai dégusté des moules vivantes en entrée et puis un plat de pieds de mouton aux algues. C’était plus étonnant que bon mais j’ai fait bonne figure et ai terminé mon assiette grâce au chien de la maison qui squattait sous ma chaise. Pour couronner le tout, j’ai dû partager mon verre de digestif (un alcool de corail pas piqué des vers, de vase bien entendu) avec Donalda.

                À la fin du repas, tout le monde était extrêmement joyeux et me félicitait en me broyant à tour de rôle, les phalanges de la main droite. J’ai pensé qu’ils ne devaient pas avoir vu beaucoup d’étrangers faire ainsi honneur à leurs plats trop locaux.

Le lendemain matin, je fus étonné d’être sorti de mon sommeil par le maire de la ville, venu à ma rencontre à l’hôtel, afin de me faire signer des papiers. Un traducteur a pu m’expliquer que le repas de la veille était en fait une cérémonie de fiançailles et que le partage du verre d’alcool marquait mon accord pour le mariage. Il a fallu que je m’assoie pour ne pas défaillir.

                Je me suis enquis auprès du traducteur de la façon de me rétracter de mon engagement avec tact, en lui expliquant que je n’avais pas perçu toute l’implication de ce digestif indigeste partagé. Il me fit comprendre qu’il était risqué de faire marche arrière car Donalda fait partie d’une famille riche et puissante, membre actif de la pègre locale. J’ai bien envisagé de m’enfuir en écourtant mes vacances et en réintégrant plus rapidement mon poste, pour votre plus grande joie. Mais cela me fut fortement déconseillé sauf si j’avais la possibilité de changer d’identité et de faire une croix sur ma vie actuelle. Dans ce cas, j’aurais dû vous abandonner, ce que je ne peux envisager.

                C’est pourquoi, je dois attendre que les noces soient célébrées. Mais le mariage n’est programmé que le vingt-neuf septembre. En effet, il nous faut préalablement obtenir la bénédiction des divers clans tcherkovéniens et des membres de la famille de mes futurs beaux-parents, cela revient à parcourir le pays de long en large (heureusement qu’il ne fait que quinze mille mètres carrés).

                Vous comprendrez donc entre les lignes que je ne pourrais être de retour au premier septembre. Il va de soi que je ferai mon possible pour écourter le voyage de noces qui est censé durer un mois, selon la tradition locale, et ce, afin de concevoir rapidement un enfant. Je vous promets d’honorer mon épouse chaque jour afin d’être libéré de cette tâche qui est, je vous l’avoue, plus agréable que celle que vous me confiez.

                J’oubliais… il me faut acheter un costume et ma valise ne comporte que des shorts, des chemises à fleurs et un jean troué. Pourrais-je pousser le vice jusqu’à vous solliciter afin d’obtenir une avance sur mon salaire ? En retour, vous serez le parrain de notre premier enfant.

                Tout en vous remerciant de toute la sollicitude et la compréhension dont je ne doute que vous ferez preuve en lisant cette lettre, je vous prie d’agréer, Monsieur Dalors, mes excuses les plus plates (comme la poitrine de Donalda).

 

 Alex Cusbidon

 

Le pouvoir de l’Amour


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            Un jour, un diable tomba éperdument amoureux d’une jeune femme. Mu par ses sentiments, il sortit des Enfers pour aller la séduire.

 

– Oh, ma belle ! Je conquerrai le monde à coup de haine et de violence afin de te l’offrir.

 

            La jeune fille prénommée Lucie lui répondit :

 

– Je ne serai pas à toi tant que tu ne m’auras pas prouver ton amour.

           

            C’est alors qu’un chien, bâtard rempli de puces, s’approcha d’eux. Le satyre se mit à donner des coups de sabots à l’animal et lui cracha dessus. Lucie lui demanda de la regarder dans les yeux et de laisser ses sentiments profonds guider ses gestes. Il se mit alors à caresser le cabot et alla même chercher de l’eau à la rivière afin de le laver. En revenant vers sa bienaimée, celle-ci sourit en remarquant que les cornes qui ornaient le haut du crâne du diable avaient disparu.

            Ils continuèrent leur promenade dans les bois et virent un enfant trébucher sur une pierre et chuter lourdement. Lucifer se mit à rire bruyamment en se moquant du malheureux maladroit. Lucie lui prit la main et, du bout des doigts, tourna son visage velu vers le sien. Son regard sombre plongea dans les yeux bleus azur de la jeune femme. Le diable se précipita vers le petit pour lui tendre la main et le relever. Il arracha ensuite quelques longues feuilles pour confectionner un pansement de fortune qu’il posa sur le genou sanguinolent de l’enfant qui lui sourit. C’est alors que la queue fourchue du diable se détacha et disparut.

            En traversant une clairière, un merle passa au-dessus de leurs têtes et lâcha une fiente qui atterrit sur le crâne du diable. Ce dernier entra dans une rage folle et lança des pierres au pauvre volatile. Lucie bloqua son bras et posa ses lèvres rosées sur la bouche du satyre. Celui-ci lâcha son caillou et s’abandonna dans les bras de sa bienaimée. Lorsque leurs bouches se détachèrent, Lucie constata que les pattes velues de Lucifer s’étaient muées en de belles jambes élancées.

 

– Tu m’aimes donc ?

– J’aime ce que tu es devenu. Tu as tronqué la violence contre la tendresse, la raillerie contre la bienveillance et la rancœur contre le pardon. Tu as découvert ce qu’est l’Amour et que celui-ci peut tout transformer, même un vilain satyre.

 



Minuscule ne rime pas avec ridicule


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                Tom Degroot s’était lancé dans l’arène politique juste après ses cinq années à l’ENA d’où il était sorti avec une grande distinction. Il avait intégré la Droite dont le programme se rapprochait de ses idéaux. Du haut de son double mètre, on ne remarquait que lui dans les meetings, les assemblées et les campagnes. Son affiche le représentait en capitaine de navire qui scrute l’horizon avec comme slogan « Je vois plus loin ! ». Lors des interviews, il défendait bec et ongles l’esprit d’entreprise, la combativité, la nécessité de limiter les revenus des personnes à charge de la société pour les inciter à participer à la richesse du pays. Il stigmatisait les faibles et les « petits », les accusant de se complaire dans leur misère et leurs difficultés. Il aimait utiliser l’argument de sa grande taille pour justifier sa prise de recul et une vue d’ensemble du fonctionnement du système.

                Ce qu’il ne devinait pas, c’est qu’il avait fortement agacé une petite créature dont l’existence n’est révélée que dans les contes, une fée ! Et pas n’importe laquelle, la Fée Palemalin, sœur de la Fée Pachier. Un soir, elle s’introduisit dans la chambre de Tom et lui toucha la joue du bout des ailes.

Le lendemain matin, le politicien se réveilla dans son lit devenu énorme et son pyjama démesuré. Il faillit presque mourir étouffé par le drap. Était-ce une caméra cachée ? Une mauvaise blague de partisans de la Gauche ? Il fit un énorme bond en direction de la table de nuit où se trouvait son téléphone portable. Il sauta de touche en touche pour composer le numéro de son meilleur ami devenu son conseiller politique. Ne sachant quoi lui expliquer, il lui demanda de venir sur-le-champ en utilisant la clé cachée sous le nain de jardin au chapeau bleu.

                Luc entra et appela d’une voix inquiète son ami.

– Je suis dans la chambre !

                Il entra dans la pièce encore plongée dans la pénombre.

– Allume la lampe s’il-te-plaît. Je suis dans le lit.

– Tu es malade ?

– Pas vraiment. Tu vas comprendre.

                La lumière éclaira une pièce apparemment vide. C’est là que Luc remarqua une petite chose qui s’agitait sur l’oreiller. Il s’approcha et reconnut son ami.

– Mince ! T’as fondu !

– C’est peu de le dire ! Tu crois que c’est à cause du réchauffement climatique ?

– Tu as mangé quoi hier soir ?

– Un steak et des petits pois.

– Trop petits les pois !!

                Et ils se mirent à rire nerveusement tous les deux.

– Trêve de plaisanterie, tu crois que c’est réversible ?

– On ne sait même pas ce que tu as ! Une microïte aigue ? J’espère que ce n’est pas contagieux. 

– Il faudrait que tu me trouves des vêtements à ma taille, on verra pour la suite.

– OK, je prends quelle taille ? Puce ou micropuce ? Tu mesures combien ? Un bon pouce…

                Luc revint une heure plus tard avec une tenue de sport, un costume trois pièces, un T-shirt à fleurs et un bermuda.

– Génial ! Tu as trouvé ça où ?

– Au rayon jouet, ce sont les tenues de Kent. Ce mec fait du sport, va à des réceptions chics et part en vacances. Mais il ne met pas de slip, désolé. Si tu veux, je peux t’arranger un rencart avec Barbie ! On a sympathisé.

– Réfléchis plutôt pour la suite de ma campagne. Je ne suis plus crédible ainsi !

                Les deux amis s’arrangèrent pour que les interviews se fassent en duplex avec un cameraman qui effectuait des gros plans et qui signait un contrat de confidentialité. Tom ne sortait plus de chez lui. Un plat surgelé lui faisait les repas de toute la semaine et un verre d’eau lui suffisait à titre de bain. Lors des rassemblements, le public ne voyait plus le candidat que sur des écrans, ce qui attisa la curiosité des paparazzis. Ces derniers parvinrent à voler des images à travers les rideaux mal fermés de la maison du candidat. Le lendemain, les journaux à sensation titrèrent : « Plus petit qu’on ne le croit ! », « Où est passé le grand Tom ? », « Tom Pouce existe vraiment, il fait de la politique ! ».

                Le politicien fut obligé d’offrir une interview en direct sur la première chaîne nationale. Debout sur la table face à Anne-Claire Coudray, il commença son discours :

– Mes chers concitoyens, me voici face à vous. Un matin il y a quelques semaines, je me suis réveillé avec cette taille. Au revoir mes deux mètres, bonjour mes dix centimètres. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais cette expérience m’a transformé. Je vous annonce officiellement que je vais rejoindre le parti de Gauche. J’ai compris qu’il fallait défendre les plus faibles, les plus petits car je sais maintenant ce qu’ils ressentent. Faites-moi confiance, je reste à la hauteur !

                C’est ainsi que Tom changea de parti et de campagne. On le vit sur une affiche avec un pouce levé qui avait la même taille que lui. Son discours portait sur la défense des handicapés, des malades et des enfants. Et c’est ainsi qu’il se hissa jusqu’au second tour des élections présidentielles. Son rival mesurant un mètre cinquante avec talonnettes, les journalistes évoquèrent « David contre Goliath ! ». Et comme dans la légende, gagna celui qui était le plus chétif.

                Pour fêter cela, Luc offrit deux boîtes de camembert à Tom.

– Tu es la fusion de ces deux marques : Le Petit et Président !

                Le nouveau dirigeant de la France tint ses promesses, à la grande surprise de ses concitoyens. Il devint ambassadeur des plus faibles et protecteur de l’enfance. Ses déplacements à l’intérieur de l’Elysée  s’effectuaient en voiture télécommandée, il avait un couturier particulier et le mobilier fut adapté. Lors d’une conférence internationale sur les soins de santé, il convia les ministres chargés de cette mission dans les pays européens. Mal lui en prit car la ministre belge, Maggie De Block, s’assit par erreur sur un siège qui ne lui était pas destiné et écrasa le Président français. Les représailles furent vives. Le Parlement français vota le boycott des frites et du chocolat belge et demanda la démission de la ministre fautive. Des funérailles nationales furent organisées et la France pleura pendant une semaine son président qui était devenu un grand homme en rapetissant. 


Le repas

 
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            Marianne se donne un dernier coup de brosse dans les cheveux et termine son maquillage. Elle jette un œil à sa silhouette fine soulignée par une robe moulante, prend une grande inspiration et murmure un « C’est parti ! » devant son miroir pour se donner du courage. Quelques minutes plus tard, la sonnette de l’appartement résonne. Gérard ouvre la porte à ses parents, Joséphine et Albert, qui lui crient un retentissant : « Joyeux anniversaire gamin ! ». Sa mère lui remet un emballage arborant la forme d’une bouteille en lui posant un baiser bruyant sur la joue, avant de se diriger vers la salle à manger où Marianne termine de mettre les couverts. Des « bonjour » plutôt froids sont échangés. Gérard ajuste la position des couteaux et des verres pendant que sa mère refait le pliage des serviettes, ce qui agace visiblement la maîtresse de maison qui part s’engouffrer dans la cuisine.

            L’apéritif est pris autour de quelques chips et zakouskis qui sont dévorés par Gérard, sous l’œil admiratif de sa maman.

– Tu as toujours adoré les biscuits salés et les chips. Tu te souviens au mariage de Tante Martine…

            Et c’est parti pour vingt minutes d’anecdotes surannées, ressassées chaque année et qui ne font plus rire Marianne depuis bien longtemps.

            Le plat est le traditionnel cassoulet. La cuisinière a droit aux reproches habituels : « Tu mets de trop gros morceaux de viande, il n’y pas assez de haricots, ton lard n’est pas assez gras, c’est fade, etc.» Albert se sert pourtant avec bon appétit et en profite pour vider la bouteille de vin. Il termine le repas en somnolant sur sa chaise et en émettant de légers ronflements.

            Marianne ne traîne pas à enchaîner avec le dessert : un magnifique gâteau au chocolat. Elle coupe de belles parts qu’elle sert à ses invités. Le cliquetis de la petite cuillère déposée sur l’assiette sort beau-papa de ses rêves.

 

– Tu n’en manges pas ? remarque belle-maman.

– Non, je n’ai plus faim et je fais attention à ma ligne.

– Oh, tu sais, à ton âge, ce n’est plus important ! Mon Albert aime bien que j’ai des formes. Ce n’est pas très joli de ressembler à une planche à repasser.

– Personnellement je préfère ressembler à une sole qu’à une baleine !

 

            Les assiettes vides et les verres de mousseux terminés, Marianne se lève d’un bond et prend la parole de manière solennelle. Des yeux ronds se lèvent vers elle.

 

– Bon, il faut que je vous livre mon discours. Gérard, comme c’est ta fête, j’en profite.Je dois t’avouer ne plus te supporter. J’en ai marre de tes tics, tes tocs et tes ronflements. Tu as de qui tenir évidemment ! Je ne t’aime plus et vous, beaux-parents, je ne vous ai jamais aimés. Ce plat que vous adorez tant vous ressemble : il est vulgaire et gras. Je pars avec mon prof de mandarin. Même avec ses petits yeux bridés et son strabisme, il a remarqué mes efforts pour rester svelte et il me complimente, ce dont tu es devenu incapable depuis plusieurs années. Les enfants ont quitté le nid, je ne suis donc plus obligée de faire bonne figure. Ton cadeau est mon départ, tu pourras ainsi tout agencer à ta guise. Je prends mes clics et mes clacs. Adieu les maniaques !

 

            La future ex-maîtresse de maison sort de la pièce mais revient aussitôt en ajoutant :

 

– Ah oui, j’ai oublié un détail : comme vous m’avez fait chier toutes ces années, j’ai mis un puissant laxatif dans le gâteau. Ainsi, nous sommes quittes.

 

            Enfin libre, Marianne prend ses valises cachées dans le placard de l’entrée et sort de l’appartement en claquant bruyamment la porte.

 

            Les convives se regardent, médusés, lorsque des gargouillis intestinaux rompent le silence pesant. Se pose alors une question cruciale, voire vitale : qui sera le premier à atteindre la seule et unique toilette ?

 


Moi, Henry, faucon de l’armée française

 
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            Ce matin, le soleil brille au-dessus de la base. C’est  un temps idéal pour le vol. Je trépigne déjà d’impatience. La piste de décollage est dégagée et on me donne le feu vert pour m’envoler. D’abord, je prends mes repères avant de monter en altitude. Je joue avec le vent qui me porte. Je plane et profite des courants. Un sentiment de liberté m’envahit et m’emplit de joie.

            De l’aigle, j’ai les yeux et les ailes mais je n’en suis pas un. Sur mon passage, j’effraie des corneilles, des vanneaux huppés et des étourneaux. Cela m’amuse beaucoup. Je suis le maître du ciel sur ce territoire.  

            Soudain, un appel résonne et je suis invité à retourner à la base. J’hésite à obéir mais je n’ai pas le choix. Au retour, mon mentor me félicite. C’est lui qui m’a affaité depuis ma naissance. J’ai été dressé pour effaroucher les oiseaux autour de la base militaire. En effet, ces volatiles ont la sale manie de traîner dans le coin. Ils aiment l’herbe rase où les vers de terre sont si faciles à attraper. Moi, je les effraie, je ne les chasse pas. Inutile, je n’ai pas faim. Lorsqu’ils poussent des cris en me voyant ou lorsque je fais mine de les attraper, les autres savent qu’ils sont sur mon terrain et ne font pas de vieux os dans le coin. Cela leur évite de finir en bouillie sur un pare-brise ou broyés dans un réacteur d’avion. De prédateur, je suis en fait leur sauveur.

            Je côtoie d’autres faucons, métalliques ceux-là. Je les vois s’envoler avec des hommes à bord. Ces humains, ils veulent nous copier, nous, les oiseaux. Ils n’ont pas d’ailes alors ils en fabriquent. Mais leur vol, contrairement au mien, est très bruyant et moins gracieux.

            Je ne sais pas ce qu’est la réelle liberté. Je ne connais que mon soigneur, je suis programmé pour le suivre et l’écouter. Il m’a imprégné à la sortie de l’œuf. Je m’appelle Henry et je suis un faucon de l’armée française.

 

Ambitions

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Thomas a cinq ans :

– Papa, plus tard, je veux être pompier !

– Très bien, mon fils. Tu pourras sauver des vies et devenir un héros. Les gens t’aimeront et t’admireront.

 

À sept ans,

– Papa, j’aimerais être policier.

– Oui, tu pourras griller les feux rouges sans risquer de PV et avoir un bel uniforme. Tu aideras les gens en difficultés. Tu seras craint et respecté.

 

À neuf ans :

– Papa, et si je faisais boulanger-pâtissier.

– Bonne idée. Tu prépareras du bon pain et de magnifiques et délicieux gâteaux. Tes clients, et moi le premier, allons nous régaler et te féliciterons.

 

Onze ans

– Papa, je vais faire avocat !

– Oh ! Magnifique mon garçon. Tu défendras les innocents et tu auras une belle voiture. Tu seras envié.

 

Treize ans :

– Et si je faisais médecine.

– Pas de problème. Je serais fier que tu puisses guérir tes patients et sauver des vies. Les gens te seront reconnaissants. Et tu nous soigneras gratuitement !

 

Quinze ans :

– Papa, je voudrais être professeur.

– Oui, c’est bien. Tu enseigneras aux enfants qui acquerront du savoir et des valeurs. Tes élèves te remercieront de leur avoir permis d’apprendre. Et puis, tu auras de longues vacances !

 

Thomas a dix-sept ans :

– Papa, je sais ce que je vais faire : politicien !

– Donc tu me dis que tu vas faire des promesses que tu sais pertinemment que tu ne tiendras jamais. Tu vas mentir, retourner ta veste, faire des compromis douteux, magouiller en espérant ne pas te faire pincer. Les gens, lorsqu’ils s’en rendront compte, te saliront et te jetteront des œufs pourris. Ecoute-moi : passe ton bac d’abord et on en reparle !


Histoire de gouttes d’eau


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            Je vis au rez-de-chaussée d’un immeuble à deux appartements. Mon voisin du dessus s’appelle Hippolyte. Vous pensez qu’avec un tel prénom on sort tout droit d’une bonne famille où l’on a reçu une éducation correcte et un sens du savoir-vivre. Hé bien, mon voisin n’est pas de ce genre-là, pour mon plus grand malheur.

            Chaque matin, il descend nu comme un ver pour récupérer son courrier. Il n’est donc pas rare que je le croise en tenue d’Adam, popaul et ses deux copines à l’air libre en train de se balancer joyeusement. Je ne peux empêcher mes joues de s’empourprer, en raison de ma grande pruderie. Mes yeux se baissent pour contempler le carrelage en damier et mes pieds m’amènent le plus vite possible vers la porte de mon appartement.

            La nuit, ses ronflements font trembler les murs. Et s’il n’est pas seul, ce sont les cris et les râles de sa copine, qu’il mène apparemment jusqu’à l’extase, qui me tirent de mes songes très sages. Il y a aussi les soirées avec les potes pour n’importe quelle occasion. Que ce soit un match de foot, un anniversaire, le Beaujolais nouveau, la Chimay de Printemps, etc.

            La journée, ce n’est pas mieux. Hippolyte, grand fan de hard rock heavy metal, passe en boucle Iron Maiden, Black Sabbath ou encore Judas Priest. Cette musique a le don de me rendre nerveuse, parfois au bord du pétage de plomb. Beethoven et Mozart dont les mélodies enchantent mes pénates ne peuvent couvrir entièrement cette cacophonie.

            Chaque semaine, pour éviter de descendre à poil, il jette sa poubelle par la fenêtre. Celle-ci atterrit tant bien que mal sur le trottoir. Elle finit souvent éventrée par les chats du quartier, émettant ainsi une odeur pestilentielle qui ne manque pas de parfumer mon logement si j’ai le malheur d’ouvrir ma fenêtre.

            J’ai bien tenté de le raisonner :

« Bonjour, vous me reconnaissez ? Je suis la voisine du dessus. Vous aurez remarqué que l’immeuble est plutôt mal insonorisé. Je ne suis pas du genre à me plaindre mais disons que vous mettez votre musique un peu fort. Ah, et il faudrait que vous consultiez un spécialiste ; vos ronflements réveilleraient un mort ! Je pense à votre santé… c’est inquiétant. Et puis, lorsque vous invitez vos amis, pourriez-vous terminer à une heure disons… raisonnable, du genre minuit ou une heure du matin au lieu de quatre ou cinq heures ? Hein ? »

Hippolyte me jette un regard de veau avant de refermer la porte d’un geste sec sans prononcer une parole.

            J’ai fini par m’y faire avec l’aide de mes amis : Boule Quiès, Beethoven, Mozart et Bougies Parfumées. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’un jour, la copine d’Hippolyte emménage.

            J’ai d’abord pensé que ce serait une bonne chose, qu’elle apporterait un peu de calme et de savoir-vivre dans sa vie et dans l’immeuble. Ce fut tout le contraire !

            Ils descendaient ensemble chercher le courrier en mode naturiste. J’avais l’impression de vivre au Cap D’Adge, sans en avoir la météo. En plus des potes, ils invitèrent les copines toutes aussi bruyantes. Les poubelles étaient plus nombreuses et toujours balancées par la fenêtre. Et l’odeur fait croire aux passants à une grève de longue durée des éboueurs.

            Là aussi, j’ai tenté le dialogue. J’ai profité de la sortie d’Hippolyte pour aller discuter avec sa copine, ma nouvelle voisine.

« Bonjour, j’habite en-dessous. Je vous souhaite la bienvenue dans l’immeuble mais il faut qu’on discute…

– Ah ouais, t’es la pouffe d’en-bas. Hippo m’a parlé de toi. T’es la bourge qu’écoute de la musique de vieux et qui bouffe écolo.

– Ecolo ? Vous voulez dire bio ?

– C’est le même. Bon, viens pas nous chercher des noises à mon homme et moi. Là, on est gentils, on te tolère mais faudrait pas pousser la charrette dans le cul du fermier. Sinon tu vas voir qu’on peut être chiants. J’te salue pas ! »

            Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder mon vase de patience. J’étais dans l’immeuble avant eux, j’avais le droit d’ancienneté. Il fallait qu’il parte en emmenant madame sous le bras. J’échafaudai donc un plan pour le faire déguerpir.

            La météo annonçait des orages cette semaine. Pendant son absence, je profitai de grimper sur une grande échelle pour accéder au toit. Là, je bougeai plusieurs tuiles afin que l’eau puisse s’infiltrer dans l’appartement d’Hippolyte situé en partie dans le grenier.

            L’effet ne se fit pas attendre. Les pluies torrentielles inondèrent sa salle de bain. Je les entendais pester tout en épongeant les dégâts. Lorsque le beau temps revint, je partis à la chasse aux limaces dans le square tout près. Mon sachet bien rempli de ces bêtes gluantes, je montai à l’échelle et les lâchai par la fenêtre entrouverte au premier étage. Je les vis ramper dans le lit conjugal en laissant des trainées de bave gluante bien sympathiques.

            Le cri strident de Madame Hippolyte me fit rire comme jamais. Le lendemain, je la vis sortir de l’immeuble, sa valise à la main. Je commençais à gagner du terrain. Il fallait que je continue mon offensive discrète. Régulièrement, j’allai déverser un seau d’eau sale sur le toit afin de nourrir les infiltrations même par temps sec.

            Quelques mois plus tard, un camion de déménagement emmena Hippolyte loin de moi, et ce, à ma plus grande joie. Deux jours plus tard, une camionnette se gara devant l’immeuble. J’en vis sortir un homme brun, à la barbe soignée et au sourire d’ange. Il commença à sortir ses affaires. Un carton craqua et déversa son contenu sur le trottoir. Je me précipitai afin de donner un coup de main et de faire connaissance avec mon nouveau voisin. C’est ainsi que je tombai sur des CD de Tchaïkovski et de Chopin. J’appris qu’il se prénommait Kevin.

            Pendant son absence, je ne manquai de retourner sur le toit afin de replacer les tuiles. Il a intérêt à avoir un minimum de savoir-vivre sinon il sera inondé même en cas de canicule. 



Débarquement


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Je m’appelle Jean-Paul Kuffe, fils spirituel de Jean-Pierre Coffe. Comme mon mentor, je lutte contre la malbouffe. Et je m’insurge lorsque je vois ces américains bâfrer des hamburgers et des pizzas, plats originaires de la vieille Europe et exportés avec grand succès chez l’Oncle Sam. Ils feraient mieux de se fier à l’Oncle Ben’s et son riz collant qui ne colle pas…

À l’instar du débarquement du 6 juin 1944, il y a un peuple à sauver. Il faut savoir renvoyer l’ascenseur à ceux qui nous ont délivrés et nous ont fait découvrir la clope et le chewing-gum. Alors je suis parvenu à débaucher des participants de concours culinaires. Ils acceptèrent de me suivre dans mon combat. Armés de fouets et couteaux, toques en guise de casques et tablier blanc comme uniforme, nous nous donnâmes rendez-vous à Oostende. Là, je larguai les amarres du Mercator, magnifique trois mâts qui n’en pouvait plus des touristes et rêvait de grand large.

La traversée fut longue, beaucoup plus longue que prévu. Nous eûmes le temps d’élaborer des recettes à base d’ingrédients simples comme l’œuf mimolette (œuf mollet au fromage), pizza maraîchère. Nous pensâmes revoir la carbonnade à la flamande mais notre fût de bière d’abbaye fut sifflé par le poivrot de la bande. On inventa donc une carbonnade à la normande à base de lait. Les plats étaient testés par Maïkeul, américain du côté de la belle-sœur de sa cousine germaine. Cela permettait de déterminer ce qui pouvait séduire des palais étasuniens.

Mon bouquin « Naviguer pour les nuls » me fut d’une grande utilité mais n’évoquait que le cabotage, pas de chapitre sur la traversée d’un Océan. Et l’Atlantique n’est pas des plus commodes. Nous affrontâmes vents, vagues à en perdre le nord. Ma boussole électronique n’ayant plus de batterie, nous nous dirigeâmes grâce au soleil. Un homme se blessa au pied et la plaie s’infecta. Je décidai donc de l’amputer. On fit un bouillon avec sa guibole car nous venions d’ingurgiter le dernier morceau de bidoche. Une rampe fut taillée pour lui servir de béquille. Un autre perdit un œil en passant sa journée derrière sa longue vue en espérant trouver un signe d’arrivée prochaine sur le plancher des vaches, ou plutôt des bisons. J’avais emporté le soutien-gorge de ma femme comme grigri. J’en arrachai la moitié pour offrir un cache-œil à mon camarade d’infortune.

Les vivres finirent par manquer sur le bateau. Je voyais mon équipage affamé alors je pris les choses en main en demandant qu’un volontaire se désigne pour sauver ses camarades. Ils baissèrent tous les yeux, les lâches ! Alors, je procédai à un tirage au sort. C’est Robert qui dut se sacrifier. Il  implora ma clémence mais un capitaine de navire, comme un chef de cuisine, doit savoir imposer sa volonté. Il sauta dans l’eau pour échapper à son sort. Un lancer de couteau habile mit fin à ses jours. Une fois sa bidoche récupérée dans l’eau salée, il nous fit le reste de la traversée.

Un matin, nous aperçûmes le flambeau de la Statue de la Liberté à l’horizon.  Notre mission allait enfin pouvoir commencer. Nous nous débarrassâmes discrètement des derniers os de Robert. Une vedette de police (non pas une star policière) vint à notre rencontre en nous imposant de la suivre. Je jetai un œil à mon équipage. On ressemblait plus à une bande de pirates d’eau douce que d’ambassadeurs culinaires.

Quel bonheur de retrouver la terre ferme ! Nous fûmes emmenés au commissariat de New-York. Là, ils nous interrogèrent. En effet, j’avais complètement oublié d’introduire les demandes de visa avant le départ.  On nous prit pour des réfugiés avec nos barbes, notre teint bruni par le soleil et nos corps mutilés et amaigris, malgré le sacrifice de Robert.

J’expliquai avec enthousiasme mon projet et toutes les raisons qui nous avaient amenés à venir débarquer sur le nouveau continent. Nous fûmes ouvertement raillés. Un psy fut chargé de vérifier notre équilibre mental. Son rapport fit état d’un idéalisme accru mais sans dangerosité pour la société.

C’est ainsi que nous fûmes renvoyés par le premier avion pour Bruxelles et que notre débarquement tomba à l’eau. Le Mercator fit la traversée inverse, avec de vrais marins cette fois. L’unijambiste dut rendre la rampe en échange d’une vraie béquille.

Si nous avions accueillis les ricains de la sorte en 44, aujourd’hui nous parlerions la langue de Goethe, mangerions des gâteaux Forêt Noire en regardant à la télévision nos soldats défiler devant  le petit-fils d’Hitler.



Grève des mots

 
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            Ce matin-là, rien ne présageait ce qui allait se passer. Dans le beau pays français, chacun vaquait à ses occupations quotidiennes ; la secrétaire tapait son courrier, le pensionné lisait la rubrique sportive de son journal, l’écolier recopiait le texte écrit au tableau noir par son professeur et l’amoureux envoyait un texto à la fille de ses pensées : « JTM ». Soudain, les mots se mirent à s’animer, se mélanger sur les pages, les affiches, les cadrans, les écrans avant de sauter hors de leurs supports. Ils se rassemblèrent sur les places publiques, en silence. Ils étaient plus nombreux que les rats des villes et les insectes réunis. Ils bloquèrent les routes et se dirigèrent d’un seul corps vers Paris.

            Les Français furent désorientés. Dans un supermarché, une femme, en retard à son entretien d’embauche, acheta de la crème dépilatoire pensant prendre un tube de dentifrice. Elle, qui avait du poil aux dents, se retrouva avec les ratiches glabres ! Les amateurs de vins ne savaient plus s’ils dégustaient un Bourgogne, un Bordeaux ou une bibine d’importation. Les journalistes, les écrivains, les secrétaires, les notaires, les huissiers se retrouvèrent au chômage technique. Il n’était désormais plus possible d’envoyer ou de recevoir un courrier postal ou électronique. Les livres n’étaient plus qu’un assemblage de pages blanches. Google et ses acolytes restaient muets aux demandes des internautes. Dans les gares et les aéroports, les panneaux d’affichage ne délivraient plus les précieuses informations aux voyageurs.

            Les mots, dont le porte-parole était « syndicat », réclamèrent audience auprès des grandes instances. « Syndicat », « Grève » et « Manifestation » furent invités au Conseil des Ministres afin qu’on entende leurs revendications.

            Ils expliquèrent que les mots se sentaient exploités et n’étaient pas reconnus alors qu’ils étaient devenus indispensables au fonctionnement de la société. Qui aurait cru que leurs ancêtres gravés dans la pierre il y a près de cinq mille ans allaient générer une descendance aussi nombreuse et variée ? Certains mots se plaignaient d’avoir subi un lifting forcé par la réforme de l’orthographe. D’autres souffraient d’être devenus SUR, Sans Usage Récurrent, comme rodomont, postéromanie, happelourde, s’acagnarder, valétudinaire, croque-lardon*, etc. D’autres encore ne pouvaient bouger et souffraient de crampes et de dépression. Ainsi, « hommes » et « dames » sur les portes des toilettes publiques ne pouvaient s’éclipser ou s’échanger, au risque de générer un certain trouble. Ils évoquaient la difficulté de cohabiter avec des mots qui venaient de partout et qui leur volaient leur place parfois. Pourquoi préférer manger un « hamburger » qu’un « sandwich » ? Pourquoi envoyer un « mail » et non un « courriel » ? Ils étaient de plus en plus nombreux dans les dictionnaires, serrés comme des sardines. Mais les mots n’avaient pas envie de chanter l’air de Patrick Sébastien. Les têtes blanches de l’Académie Française avaient le pouvoir de vie ou de mort sur eux sans aucune forme de procès. N’était-ce pas ce qui s’apparentait à de l’esclavage, pratique interdite depuis le dix-huitième siècle ?

            Sachant pertinemment que cette grève paralysait tout le pays, les ministres ne purent qu’acquiescer aux exigences des mots. C’est ainsi qu’un monument aux mots fut érigé dans chaque ville de plus de dix mille âmes. On leur accorda un jour de congé par an où ils purent alors quitter leurs supports ou s’effacer afin de rappeler à tous leur caractère indispensable. Les maux des mots dont on avait entendu l’écrit furent ainsi mieux pensés.

 

*Fanfaron qui vante sa bravoure pour se faire valoir et se faire craindre, envie d’avoir des descendants, fausse pierre qui a l’apparence d’une pierre précieuse, paresser, qui est souvent malade, personne qui cherche des invitations à dîner 


Pierre qui roule

 
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            Deux amis d’enfance se croisent dans les couloirs de leur maison de retraite. Ils ont fréquenté la même école mais ne se sont plus revus au cours de leur vie en raison de leurs destins bien différents. Ils ont en commun leur prénom : Pierre. Le premier, habillé d’un ensemble sur mesure invite son ami dans sa chambre. Il réside dans l’aile VIP de la maison de retraite. Sa chambre est luxueuse, il a une infirmière personnelle et bénéficie de repas préparés spécialement pour lui, rien à voir avec la bouillie à la mode cantine qu’ingèrent les autres. Les murs sont tapissés de velours mais exempts de photos. Seul un modeste cadre trône sur la table de nuit.

            Là, il raconte qu’il a investi dans l’immobilier et placé des fonds en bourse. Il a amassé ainsi une petite fortune dont il n’est pas peu fier. Pierre, l’autre, lui demande :

 

– Où est ton album photo ?

– Je n’en ai pas.

– Tu n’as pas de photos de ta famille ? Ou avec tes amis ?

– Mes parents sont morts depuis longtemps et j’ai peu d’amis. Mais j’ai cette photo avec mon épouse (en désignant le cadre).

 

            Pierre s’approche de la photo qui montre son copain qui enlace une très jolie femme devant une villa que l’on devine flanquée d’une piscine.

 

– Elle est décédée ?

– Bien sûr que non ! Elle est juste à côté. On fait chambre à part, c’est courant dans notre milieu.

– Vous avez eu des enfants ?

– Non, moi je n’en voulais pas car cela coûte cher et ma femme n’en voulait pas, de peur de grossir et de mettre à mal ses opérations de chirurgie esthétique.

– Et des voyages ?  Tu as dû en faire de magnifiques !

– Moi non, je bossais. Mais mon épouse en a fait de superbes. Et toi ? Raconte…

 

            Pierre l’emmène dans sa chambre. Celle-ci est minuscule mais les murs sont recouverts de masques africains, de photos avec des paysages magnifiques et une odeur d’encens règne dans la pièce.

 

– Voici mon paradis. Il est en partie payé par le CPAS mais je m’y sens bien. Je vais te montrer mon album photo.

 

            Il sort d’une armoire un gros livre qui déborde de documents, photos, coupures de presse, notes, dédicaces. Il peine à le poser sur la petite table. Il entame ainsi le récit de sa vie. Ethnologue, il a parcouru le monde. Il est allé en Amazonie rencontrer des indiens Jivaro où il a même failli voir sa tête réduite pour les avoir filmés sans leur accord. Fin négociateur, il a obtenu la main de la fille du chef du village. Il l’a honorée pendant la nuit de noces avant de prendre la fuite la nuit suivante. Il s’est ensuite rendu en Afrique auprès des Maasaï pendant plusieurs années. Accepté par la tribu, il s’est uni à une femme avec qui il a eu deux enfants, Coumba et Sekou. Il a parcouru ce continent et a pu contempler les chutes Victoria, le Kilimandjaro, les pyramides de Gyzeh et traverser le désert à dos de chameau avec des Bedouins. Plus tard, il est parti à la découverte de l’Australie et des aborigènes. Il s’est ainsi fait un ami avec qui il est devenu très proche. Celui-ci lui a fait découvrir les merveilles de son pays. À l’approche de la soixantaine, il a voulu découvrir la Russie. Et là, comme dans la chanson de Bécaud, il a rencontré Nathalie sur la fameuse Place Rouge. Et c’est avec elle qu’il est rentré au pays et a eu son dernier enfant, Igor. Nathalie a trouvé un nouvel amour en Belgique et a quitté Pierre.

 

            L’octogénaire referme son album photo alors qu’on frappe à la porte. Entrent un homme et une femme tous deux basanés et de grande taille, accompagnés d’un jeune garçon blond au port altier.

 

– Voici mes enfants !

 

            Il se tourne alors vers son ami retrouvé et chuchote :

 

– Je me suis toujours demandé si j’avais un enfant amérindien… En tout cas, si Pierre qui roule n’amasse pas mousse, Pierre qui roule sa bosse, ramasse des gosses ! 



Histoire de château

 
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            Paul Dikkenek tape le point final de son roman. Un sentiment de profonde fierté l’envahit et un sourire niais naît sur son visage. Il clique sur la commande de l’imprimante de son ordinateur et les pages se mettent à sortir de l’appareil. C’est alors que sa tendre épouse Mélanie passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte du bureau.

– Tu as fini ? J’ai besoin de toi.

– Pour sûr que j’ai fini ! Je viens de terminer mon chef d’œuvre.

– Ah oui, ta nouvelle…

– Cent cinquante-deux pages et demie, c’est une grosse nouvelle !

– Et j’espère que, comme celle de Jésus, elle est bonne… ta nouvelle…

– Arrête avec tes blagues à deux francs.

– On est passé à l’euro depuis longtemps.

– Tu ne te rends pas compte comment ça va changer notre vie !

– Ah non, en effet, je ne vois pas bien comment.

– Ecoute, là je vais envoyer mon manuscrit ou plutôt mon tapuscrit à un éditeur. Je suis persuadé qu’il sera emballé.

– Dans de l’aluminium ou du papier cadeau ?

– Tu n’es qu’une jalouse. Je te dis qu’il sera publié et que les lecteurs se l’arracheront dans les librairies.

– Ils devront s’arranger pour se partager les morceaux s’ils veulent comprendre l’histoire !

– Je serai invité au JT de Jean-Pierre Pernaut, j’enchaînerai les émissions de télévision. On m’appellera le nouvel Hugo !

– Rien que cela ! Tu pourras tenter d’approcher Arthur ? J’aimerais un autographe.

– Et comme mon œuvre sera traduite dans plusieurs langues, je toucherai le pactole en droits d’auteur.

– Je suis contente d’être mariée en régime de communauté.

– Besson me demandera pour en faire un film.

– Je veux bien un autographe de lui aussi.

– Je deviendrai millionnaire en quelques années.

– Ah, tout de même… le Lotto c’est parfois  plus rapide.

– On pourra se payer des vacances dans les îles.

– Ben, on a déjà visité la Corse, Majorque et même l’Angleterre.

– Non, des îles tropicales !

– Avec des moustiques-tigres ? Trop picales pour moi ces îles…

– On fera construire une villa en Espagne pour profiter du soleil toute l’année et quitter la grisaille belge.

– Et pourquoi pas un château… en Espagne ?

– Mais bien sûr ! Tu as raison. Nous réaliserons nos rêves les plus fous comme aller dans l’espace.

– Oh oh ! Ne t’emballe pas. À ce train-là, ou plutôt à cette fusée-là, notre château, tu vas le construire sur Mars ! Tu sais… j’ai lu ton texte.

– Et alors ?

– Tu veux vraiment mon avis ?

– Oui, bien sûr.

– Tu fais en moyenne deux fautes par ligne, tu n’as aucun style, tes personnages sont insipides et ton intrigue sent le « déjà-lu ». Donc, si tu peux redescendre un peu sur terre, dégonfler ton cou au bord de l’explosion pour venir sortir les poubelles, Môsieur le nouvel Hugo…



Y’a des hauts et des Pays-Bas

 
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            Omar Kletting était assis dans son fauteuil Louis XVI en train de siroter son verre de Chimay Bleue. Il contemplait la couleur ambrée de ce célèbre breuvage fabriqué dans son pays. La sonnerie du téléphone le tira de ses rêveries épicuriennes. Il adressa un « Allô » plutôt absent à son interlocuteur.

 

– Monsieur Kletting ?

– En personne !

– Cabinet de son altesse Willem-Alexander, roi des Pays-Bas.

– C’est une blague ?  

– Non, Monsieur. Je suis très sérieux.

– Ne seriez-vous pas en relation avec mon vieil ami Eugène ? Il adore me faire des blagues.

– Non, je vous prie de croire en mes propos.

– Bon… je vous accorde le bénéfice du doute. Et que me vaut cet honneur ?

– Son altesse a eu vent de votre savoir-faire exceptionnel en matière de promotion de n’importe quel produit.

– En matière de vent, vous êtes plutôt servis. Je ne peux en effet réfuter cette rumeur bel et bien fondée. Mais quel produit son altesse souhaite-t-elle promouvoir ? Lancerait-elle une marque de cosmétiques à base d’extraits de tulipes ? Ou encore des caravanes en croûtes de Gouda ?

– On m’avait aussi parlé de votre humour caustique. Hé bien, notre souverain souhaite relancer le tourisme au Pays-Bas. Nous remarquons une baisse chaque année du nombre de touristes étrangers dans notre beau pays.

– Beau… tout est relatif. Il est aussi plat qu’une femme sans sein ni fesses. Cela ne donne pas trop envie.

– Seriez-vous libre pour étudier le problème ?

– Oui, je viens juste de mettre fin à un contrat pour la France. Il fallait s’occuper de la seconde campagne de l’actuel président. Mais cette mission était vouée à l’échec. Je passerai donc d’un Hollande à une autre.

– Parfait ! Je vous envoie les billets d’avion par la poste.

– Ecoutez, envoyez-moi l’adresse du rendez-vous par mail et je prendrai ma voiture. Votre pays n’est ni inaccessible ni loin. Même si le vôtre est bas, vous êtes en haut du mien. On va gagner du temps.

 

            Omar se présenta donc le lendemain devant le Palais Royal à Amsterdam. Un garde lui demanda de décliner son identité complète.

 

– Omar Saint Jacques Kettling de La Moule Frite. J’ai un rendez-vous avec votre seigneur et maître.

– Dieu  n’habite pas ici, Monsieur.

– Vous faites un bon chrétien mais considérez-vous plutôt en bon néerlandais. Je parlais de votre roi.

 

            Le garde passa un coup de fil et invita notre belge  à le suivre. Omar découvrit des salles immenses décorées de tableaux anciens représentant les rois et reines qui avaient dirigé ce royaume. Il fut introduit dans un large bureau où un homme moustachu l’attendait.

 

– Asseyez-vous, je vous prie.

– Merci. Depuis notre conversation téléphonique, j’ai effectué quelques recherches afin de déterminer si cette mission avait une quelconque chance de réussite.

– Et quel est votre verdict ?

– Votre pays a du potentiel mais il est trop axé sur ce que vous aimez, sans trop vous préoccuper des desideratas des touristes étrangers. J’ai donc couché sur papier quelques idées. Mais j’aimerais d’abord discuter de mes honoraires.

– Cela va de soi qu’ils seront en conséquence des résultats.

– Mais ces derniers ne pourront être évalués qu’après quelques années. Je ne vis pas d’amour et d’eau fraîche en attendant que vos caisses royales se remplissent.

– Je comprends. Voici une enveloppe avec le montant proposé par notre souverain.

 

            Omar ouvrit des yeux étonnés en lisant le chiffre sur le morceau de papier.

 

– La rumeur de votre radinerie n’est donc pas surfaite. Il me faut au moins trois fois ce montant.

– Oh ! Mais pouvez-vous nous garantir des résultats ?

– Je ne suis pas vendeur d’électroménager. Fiez-vous à ma solide expérience en la matière.

 

            L’homme sortit de la pièce et revint quelques minutes plus tard.

 

– C’est arrangé. Le montant que vous réclamez vous sera payé au terme de la mise en place de vos idées avec un acompte d’un tiers.

– Parfait ! Je commence dès que j’aurai reçu mon chèque. Je vais d’abord faire un tour dans votre pays pour le découvrir d’un peu plus près.

 

            Ainsi, Monsieur Kettling proposa plusieurs solutions pour rendre ces Pays-Bas plus attractifs. Tout d’abord, les tulipes sont très belles mais elles ne sentent pas. Il demanda à un horticulteur de renom de créer une version hybride qui aurait le parfum des roses. Trouvant le gouda un peu fade, il proposa d’y ajouter des variantes contenant de l’ail, du piment, du gingembre ou d’autres saveurs parfois exotiques. L’offre de séjours était majoritairement des campings, très prisés par les autochtones mais un peu moins par les autres nationalités. De nombreux moulins étant désaffectés et relégués au plan de simples décorations, Omar les fit transformer en maisons d’hôtes ou en hôtels pour les plus grands. Ces derniers assurèrent un sommeil aussi profond que celui du meunier de la chanson enfantine. Versace se pencha sur les traditionnels sabots de bois afin de les relooker et de les rendre très tendance. Les fameux Coffee shop proposèrent des massages pour parfaire le sentiment de détente après quelques bouffées de canabis. Afin de rendre le pays moins plats, les autorités achetèrent, après d’âpres négociations, des monts à la Chine.

            Toutes ces transformations et une campagne publicitaire de grande envergure attisèrent la curiosité des touristes de tous horizons. L’objectif fut donc atteint et Omar fut reçu par le roi Willem-Alexander en personne afin d’être félicité et d’être promu citoyen d’honneur des Pays-Bas. Le belge aurait préféré une rallonge à ses honoraires mais s’il y avait bien une chose qu’il n’avait pas su changer, c’était bien l’avarice de ces gens du Nord.

 

Grève

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            Lucie regarde la femme assise à sa droite. Celle-ci est avachie sur la banquette de bois, les yeux clos, la bouche entrouverte. Son corps est recouvert de tatouages gothiques et ses bras portent les marques de consommation de drogues dures. Face à elle, une dame d’un autre genre : robe moulante à l’extrême, maquillage marqué et talons aiguille. Lucie a l’impression de connaître ce visage. Serait-ce Camille, la fille la plus populaire de sa classe de rhéto ? Elle se destinait à embrasser une carrière dans le marketing. N’aurait-elle trouvé que son corps comme marchandise en embrassant des hommes à la chaîne ? Comme le regard de Lucie se fait un peu trop insistant, elle lui balance :

 

– Tu veux ma photo pour remplacer la tienne sur Facebook ?

 

            La jeune fille baisse les yeux et rougit. « Mais comment en suis-je arrivée là ?! ».

 

            Lucie a commencé son contrat de remplacement il y a un mois. Elle preste comme assistante sociale dans un CPAS wallon. Ce poste fut à pourvoir après la lourde chute d’une employée lors de ses vacances au ski. Les rumeurs disent qu’elle en aurait au moins pour six mois, cela ferait bien l’affaire de Lucie qui espère que cette convalescence sera aussi longue que celle de Schumacher.

 

            Après les attentats du 22 mars 2016 en Belgique, le Ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, pondit une idée un peu folle, mais qui fut validée par le Ministre de l’Emploi, Monsieur Peeters, à savoir débaucher les assistants sociaux des administrations pour les lâcher dans les quartiers de Molenbeek afin de servir à la fois de pacificateurs, de négociateurs et d’enquêteurs. Ce projet se basait sur l’idée que les travailleurs sociaux ont cette capacité à apaiser les esprits, trouver des solutions d’intégration des marginaux et sont relativement bien acceptés dans les milieux défavorisés ou sensibles. Le gouvernement avait hésité entre les assistants sociaux et les prêtres. Mais ces derniers étant en voie de disparition et leur identité religieuse pouvant poser problème, il se rabattit vers sa première idée. Les divers syndicats du pays appelèrent donc à la grève les assistants sociaux, considérant qu’ils n’étaient pas suffisamment formés pour cela et qu’il y avait un risque élevé pour leur sécurité. Il est de notoriété publique que les belges ne soient pas les plus soucieux en la matière, mais tout de même ! Envoyer une majorité de femmes dans l’arène, il fallait oser.

            C’est ainsi que Lucie fut embrigadée dans une manifestation de grande envergure dans la capitale Bruxelloise. Toutes ses collègues ne lui avaient pas vraiment laissé le choix. Soit elle tenait le service à elle seule, soit elle se joignait à elles ! Faire face seule à un afflux d’une centaine de personnes par jour n’était pas envisageable. De plus, son père, soixante-huitard, l’avait encouragée à se battre pour ses idées. Arborant une jolie casquette rouge, Lucie défila dans les rues en criant le slogan « Jambon, gare à tes fesses ! » ou encore « Peeters, ça va péter ! ». La marche fut longue et fatigante. Peu à peu, des hommes à la casquette rouge avec la publicité d’une célèbre marque de bière belge s’intégrèrent dans le cortège. Lorsqu’ils furent une trentaine, ils se mirent à sortir des battes de base-ball de leurs manches et s’attaquèrent aux voitures et vitrines environnantes. Les forces spéciales de la police ne tardèrent pas à intervenir et procédèrent à l’arrestation d’une partie des manifestants dont Lucie, malgré ses véhémentes protestations qui lui valurent un coup de matraque.

 

            La grille s’ouvre et on appelle la jeune fille. Celle-ci quitte, sans regrets ses compagnes de cellule. Un inspecteur à la barbe de trois jours se pose devant elle.

 

– Alors, on se la joue rebelle, ma belle ?

– Non, vous vous trompez ! J’ai été embarquée par erreur.

– Tout le monde me dit ça !

 

            Lucie ne peut s’empêcher de fondre en larmes.

 

– Allez, allez ! Vous avez de la chance car il y avait des caméras de surveillance dans cette artère. On vous y voit bien en train… de ne rien faire !

 

            Lucie pousse un soupir de soulagement.

 

– Mais vous comprenez bien que votre manifestation ne nous arrange pas. Si vous, assistants sociaux, refusez cette mission de pacification de Molenbeek, ce sont nos policiers qui devront être envoyés au front.

– Mais… c’est normal ! Vous êtes formés pour cela, pas nous !

– Ne prenez pas tous les policiers pour des gros durs, nous sommes sensibles aussi.

– Oui, mais vous avez des armes et des gilets pare-balle. Nous on a un stylo et notre sourire.

 

            Lucie fut libérée. Le projet « lâcher d’assistants sociaux » fut abandonné. Les policiers prirent donc le relai, avec le renfort de l’armée belge. En un mois, tous les logements de la commune Molenbeekoise furent fouillés, les réseaux terroristes furent démantelés et les assistants sociaux purent continuer leur boulot en toute tranquillité. Lucie se vit proposer un nouveau contrat au retour de la skieuse malchanceuse. Avec cette arrestation, elle est devenue un peu l’héroïne du service, elle, la gréviste malgré elle, surtout en arborant un œil au beurre noir à son retour au boulot. Son père fut très fier d’elle.


À Cloche-Pâques

 
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            Depuis que je suis petite, on m’a appris à faire entendre mon joli timbre, à ne pas hésiter à montrer ma joie pour la partager. Mon rire est fédérateur, spécialement pendant les fêtes de Pâques. Mes congénères et moi-même prisons cette période où nous symbolisons la générosité, le don, le partage et l’amour.

            Mais cette année, les temps sont particulièrement troublés dans de nombreux pays. Certains hommes prônent des valeurs aux antipodes de celles que nous représentons. Dans ces circonstances, pouvons-nous chanter et crier alors que les cœurs saignent et pleurent ? Ne devons-nous pas préférer le mutisme afin de communier avec les minutes de silence, lourdes de chagrin ?

            Ce fut le débat qui anima le Grand Conseil des Cloches cette année.

– Notre retour sonnant et triomphant de Rome ne sera-t-il pas considéré comme importun ? Carillonna Gabriel.

– Mais nous devons accomplir notre mission ancestrale ! Nous risquons de décevoir trop de monde ! Ils vont se demander ce qui cloche s’ils ne nous voient pas arriver, tintinnabula Marie.

– Ils ont tous le bourdon. Nous devons apporter du réconfort aux âmes en peine ! Sonnailla Marcel.

– On va nous jeter nos œufs en retour en incriminant notre manque de pudeur ! On va se faire sonner les cloches ! Tinta Berthe.

– Mes amis ! Ce débat pourrait durer des heures. Qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son. Votons à battant levé ! La voix du sage Gros Bourdon retentit dans l’assemblée.

            Cette année, les cloches de Pâques décidèrent de sonner et résonner dans le monde entier plus fort qu’à l’habitude. Il ne sera jamais dit que des hommes se comportant comme des cloches puissent ternir les fêtes de Pâques.

 



Renouveau

 
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            « Gino Chance, pray to never cross my path*», c’était le slogan sur ma carte de visite et je n’en étais pas peu fier. Un jour, je croisai Jane Toujourarmé pendant l’exécution d’un gros contrat. Nous avions reçu la même cible. Notre commanditaire ne devait pas être suffisamment sûr de notre talent respectif pour mener à bien cette mission. Nous fûmes vexés mais cette rencontre changea notre vie. La flamme qui naquit dès notre premier échange de regard risquait de s’éteindre si un contrat tournait mal. D’un commun accord, nous remplîmes notre mission pour empocher cette dernière prime avant de nous expatrier de notre Angleterre natale vers la France. Nous jetâmes notre dévolu sur la nouvelle région des Hauts de France, pensant que c’était là que se concentrait le haut du panier de la société des mangeurs de grenouilles. Nous comprîmes vite qu’il n’en était rien mais les gens étaient accueillants et chaleureux. Et le climat n’avait rien à envier à celui que nous venions de quitter.

            Finie la Mercedes, bonjour la Renault. On abandonna la villa pour une petite maison de rangée au cœur de Roubaix. Nos économies ne pouvaient suffire à vivre jusqu'à notre retraite, d’autant plus que l’âge de cette dernière était repoussé de plus en plus loin par le pouvoir politique. Donc, pour la première fois de ma vie, il me fallut établir un CV. Je notai « expérience dans l’organisation des décès ». Le premier patron que je rencontrai me demanda :  

« Vous avez donc travaillé dans un funérarium ? ».

Je ne démentis pas et il m’embaucha dans son abattoir. Je retrouvai dans ce lieu hors du commun cette odeur si particulière et que certains ne supportent pas : celle de la mort.

            Mes vacances habituelles dans le Pacifique se transformèrent en séjour au bord de l’Atlantique. De notre amour naquit deux beaux enfants : Thanatos et Echtach. Notre vie avait définitivement pris un autre tournant et nous étions comblés.

 

            Un soir, des bruits étranges nous parvinrent du rez-de-chaussée. Notre instinct de survie s’éveilla. J’empoignai le révolver caché dans le double-fond du tiroir de ma table de nuit. Jane me dit :

« Tu ne m’avais pas parlé de ce petit secret… 

– Déformation professionnelle. »

            Là, elle sortit un poignard qui était scotché à l’arrière de notre tête de lit.

– Moi aussi !

­– Pas besoin d’appeler la police, on va régler cela nous-mêmes.

            On descendit doucement l’escalier, aussi souples que des félins. J’admirai mon épouse qui avait gardé sa silhouette svelte malgré deux grossesses qui l’avaient affligée d’un surplus  pondéral d’une trentaine de kilos à chaque fois. Un objet fut brisé dans la salle à manger. Je retins ma respiration quelques instants afin de détecter le déplacement de l’intrus. Un bruissement nous parvint, semblant provenir du canapé. Nous bondîmes à l’unisson en actionnant l’interrupteur, brandissant nos armes en direction d’un être qui nous fixa de ces yeux verts… un pauvre chat de gouttière.

 

            Cette anecdote nous fit comprendre que nous étions en manque de cette poussée d’adrénaline qui réveille vos sens et vous procure une sensation proche de l’extase. C’est pourquoi depuis lors, nous adoptâmes de nouveaux loisirs comme le paint ball et le laser game, pour le plus grand plaisir de nos fils, en espérant qu’ils ne découvrent jamais pourquoi à chaque fois nous finissons vainqueurs !

 

* priez pour ne jamais croiser mon chemin



Guérande


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            En cette année 1316, des bancs d’algues envahirent la plupart des marais salants bretons. Seule la ville de Guérande eut la chance de voir les siens épargnés et de pouvoir assurer sa récolte habituelle de sel, gardée bien précieusement au cœur de la cité. Mais le mécontentement grondait alentours. Un jour, diverses personnes se présentèrent aux portes de la ville gardée par ses remparts fraîchement construits.

 

            À la porte Saint Michel, une femme interpella les soldats en faction.

– Je suis Madame Loïc, la femme du paysan breton. Il me faut absolument du sel pour mes préparations fromagères. Si je ne parviens pas à m’en procurer rapidement, mon mari va finir par me fouetter comme je le fais avec mon fromage, puis il me reniera et partira avec la laitière car elle ne manque jamais de sucre, elle !

 

            À la porte Vannetaise, une dame avec une coiffe blanche traditionnelle bretonne cria :

– Je suis Madame Tipiak. Il me faut du sel pour mes petits plats préparés sinon je vais devoir fermer mon commerce. Je devrais alors aller manger aux auberges du cœur. Ce qui serait un comble car ils fonctionnent avec mes surplus ! Allez, ne faites pas les pirates !

 

            À la porte de Saillé, c’est un homme à l’embonpoint marqué qui s’avança, l’air grave.

– Je me présente, Monsieur Brets. J’ai pour l’instant le monopole du panais en chips sur la France mais, sans sel, mes produits sont insipides. Je risque de me faire voler la vedette par les anglais de Smith ou encore par les belges de Croky. Sauvez un commerçant français de la faillite ! Soyez chips… euh chics.

 

            À la porte Bizienne, Saint Michel en personne, chevauchant son antique dragon proclama :

– Mon dragon n’est rassasié que grâce à des sablés à haute teneur en sel marin. Là, il est très affamé et énervé. Si vous ne me donnez pas le sel nécessaire, il deviendra enragé et réduira la région en cendres et vos remparts ne vous protégeront par de ses flammes assassines. Dépêchez-vous avant qu’il ne soit trop tard. Prouvez que vous avez du cœur et de l’esprit et donnez-moi du sel.

 

            Les soldats répercutèrent à leur seigneur les diverses demandes formulées. Celui-ci se retira pour réfléchir et fut rejoint par ses conseillers qui souhaitaient mettre leur grain de sel dans cette affaire. Ils devisèrent ainsi quelques heures. Pouvaient-ils avoir sur la conscience une femme abandonnée, des faillites de sociétés bretonnes ou, pire encore, la destruction de leurs terres ? Un messager apparut finalement en haut des remparts et déclara :

 

– Oyez, oyez, manants touchés par la disette salière. Notre Seigneur consent à vous vendre son sel mais au prix équivalent à celui de l’or.  Cette proposition n’est nullement négociable.

 

            Un brouhaha de mécontentement monta du pied de la muraille. Mais, sans autre option et par dépit, ils acceptèrent les conditions et mirent la main à la besace pour payer le prix fort les quelques cristaux de sel marin emportés avec minutie. Ce commerce dura quelques mois, le temps que les marais des autres terres soient débarrassés des algues envahissantes.

 

            Le Seigneur de Guérande laissa à sa mort un édit qui évoqua cette période prospère de l’histoire de la ville et demanda à ses successeurs de prendre grand soin des remparts qui permettaient de protéger ce trésor qu’est le sel, au cas où, dans l’avenir, celui-ci pourrait à nouveau se vendre à prix d’or.

 

C’est pourquoi depuis lors, Guérande est une des rares villes à encore posséder l’entièreté de ses remparts, que vous pouvez d’ailleurs visiter si vous êtes de passage dans la région. N’oubliez pas d’emporter en souvenir un peu de leurs cristaux de sel marin. On ne sait jamais…



L’empereur et la femme à journée

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            Les derniers visiteurs viennent de quitter le musée. Les employés éteignent les ordinateurs, rangent leur caisse dans le coffre et saluent Anne qui pénètre dans l’immeuble enterré, à l’image d’une tranchée géante. La femme se dirige vers le réduit où est stocké le matériel de nettoyage. Elle enfile sa blouse bleue arborant le logo d’une célèbre agence d’intérim, chausse ses crocs roses et attrape l’aspirateur grand format. Son passe lui ouvre l’accès à l’étage inférieur où se trouve l’exposition du Mémorial 1815. Consciencieusement, elle aspire chaque recoin avant de s’armer de chiffons pour effacer les milliers de traces sur les vitrines et les écrans interactifs.

            Elle pénètre dans le couloir exhibant les mannequins des soldats en uniformes d’époque lorsqu’elle aperçoit une silhouette avancer lentement dans sa direction. Elle marmonne : « Fourte alors ! Ch’est qui c’flamîn ?

– M’sieur ! Les heures ed visite, ch’est fini ! Faut sortir !

 

            L’ombre se rapproche sans bruit. Lorsqu’elle est à quelques mètres, Anne peut distinguer un homme de taille modeste avec un chapeau sombre et une tenue militaire blanche et bleue. Son regard de glace fixe la femme de ménage, surprise par la transparence de cet être sorti d’une autre époque.

 

– Vous… vous pouvez pas rester !

– Je suis ici chez moi ! Christelle le sait, elle !

– Ch’est qui c’te Christelle ?

– Celle qui fait votre boulot d’habitude.

– Ah ! Elle est malad’. Elle tousse fort.

– Oh Seigneur ! Elle a attrapé la tuberculose. C’est un fléau !

– Oui peut-être ! Cha existe pus. Elle a chopé le coryza.

– Quel est ton nom, servante ?

– Servante !? Non, mais restez poli, Môsieur ! Mi, j’suis technicienne de surface. Ch’est écrit sur min CV.

– Quoi ? Je ne savais pas qu’il eût fallu une quelconque technique pour attaquer les sols et la poussière. Je peux vous en parler, moi, des techniques et tactiques de guerre.

– Mi j’aime de nettoyer. J’suis femme d’ouvrage comme in dit ichi. J’m’prénomme Anne et vous ?

– Quoi ? Vous ne me reconnaissez pas ? Mais vous êtes ici dans un musée consacré à mes œuvres, ma vie, mes conquêtes et ma terrible défaite.

– T’es un echt dikkenek, ti ! Mi, j’suis nin trop musée. Alors, ch’est quo vot’ p’tit nom ?

– Napoléon. Inculte femme !

– Quo min tchul ? Laichez mes fesses où elles sont sinon j’appelle Gégé, min mari, et y va vous botter les vôt’ comme qui faut, tout Môsieur Napo qu’vous êtes.

– Bon, on va se calmer. Je ne suis pas d’humeur ce soir. Nous sommes le dix-huit juin, une date que j’exècre du plus profond de mon âme. Ah ! Si je n’avais pas perdu sur ce champ de bataille, j’aurais conquis le reste de l’Europe.

– Allez dis ! Et j’aurais été franquillonne ! Clette ! Arrête ed braire sur ta déconfiture. Vive la Belgique et les pommes de terre frites, comme disot min grand-père. Bon, faut qu’in arrête de babeler sinon j’vos d’voir gazer. Va hanter un peu ailleurs min Léon ou alors j’te file un torchon et tu reloquètes avec mi.

– Je te laisse à tes basses occupations. De toute façon, notre conversation est stérile. Je préfère Christelle. Au moins elle a de la culture.

– Oh, vous chavez, la culture ch’est comme el confiture, moins in en a, pluch in l’étale. Faites pas c’te trombine d’interremint ! M’enfin, pour un qu’est frô d’puis des années, ch’est putôt normal !

            Et sur cette phrase, Anne part dans un fou rire qui résonne dans tout le musée. L’empereur défunt s’éloigne en soufflant et en hochant de la tête de dépit.

– Je ne m’habituerai jamais à l’humour de ces belges !

RUMEURS

 
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            Je suis chanteur depuis plusieurs décennies. J’ai fait trois mariages et quatre enfants. Ma carrière décline peu à peu mais je continue à briller sur scène pour mes millions de fans. Après une série de concerts, la fatigue m’a gagné. Mon médecin est venu me voir pour me prescrire quelques fortifiants et autres vitamines pour vieux. Il m’a fait une injection en arguant qu’elle me ferait du bien et il est reparti. Ensuite, je me souviens m’être allongé dans mon fauteuil avant qu’une sensation d’engourdissement envahisse tout mon corps. Et puis, le néant, le vide sidéral, un sommeil sans rêve ni cauchemar, une impression de disparaître.

            Un vent tiède vient me souffler sur le visage. Des bruissements peu familiers me parviennent et suscitent ma curiosité. J’ouvre lentement mes paupières qui semblent peser une tonne. Je suis dans une chambre inconnue. La baie vitrée est ouverte et une brise joue avec le rideau. Je m’assieds et observe tout autour. Vêtu d’un pyjama léger, je suis dans un lit aux draps de soie. On frappe à la porte. J’émets un oui peu convaincant. Une femme de chambre m’apporte un plateau de petit-déjeuner. Je l’interroge :

 

– Où suis-je ?

– Au paradis, me dit-elle avec un petit clin d’œil.

 

            Mince ! Je pensais que ce concept était une arnaque religieuse pour inciter la populace à la vertu. Moi qui ai toujours été du genre iconoclaste. Sans en dire plus, elle quitte la pièce. Serait-elle un ange ? Je meurs de faim et dévore tout le contenu comestible du plateau avant d’aller me doucher. Le miroir me renvoie le même visage buriné et les cheveux blanchis par le poids des ans. Je pensais que l’on nous rendait notre apparence de vingt ans au ciel. J’enfile des vêtements trouvés dans la penderie avant de partir à la découverte de cet éden inattendu.

            Une plage de sable fin borde un océan bleu azur. Je suis un chemin de galets blancs jusqu’à une villa, identique à celle que je viens de quitter. Le paradis ne serait donc pas privatif ? C’est vraiment la crise à tous les étages.

            Un homme vient à ma rencontre. Son visage me rappelle quelqu’un. Il me tend la main et me salue en anglais avec un accent à la « chewing-gum ». J’en déduis qu’il doit être américain. Personnellement, je parle anglais comme une vache espagnole alors je décide de lui répondre dans ma langue maternelle.

 

– Français ? Bonjour et bienvenue sur l’île des immortels ou presque.

– Presque immortels ou presqu’île ?

– Presque immortels !

– C’est bien le paradis ici ?

– Disons plus son antichambre. Mais il est possible que tu reprennes ta vie. C’est plutôt exceptionnel mais certains tentent de négocier leur retour.

– Je ne comprends pas. Je suis mort ?

– Pour les autres, oui !

– C’est-à-dire…

– On t’a fait passer pour mort.

– Qui « on » ?

– Ton producteur, ta maison de disques, ton manager. Ils se concertent et décident de te faire disparaître. À un moment, on génère plus d’argent mort que vivant. D’où ce tour de passe-passe. 

– Donc, on m’a tué.

– C’est ça. Tes funérailles sont prévues demain. Tu pourras les voir à la télé ou tu peux y participer avec un bon déguisement et le maquillage adéquat. Certains l’ont déjà fait !

– Non ?!

– Si, mais il y a un risque de se faire démasquer. Le petit Michael a tenté le coup. Et depuis des rumeurs sont nées sur la mise en scène de sa mort. Des gens pensent le voir partout : en Suisse, en France, dans sa ville natale…

– Michael ? L’amerloque ?

– Hé ! J’en suis aussi un ! Et fier de l’être ! Alors reste poli le mangeur d’escargots !

– Désolé Elvis ! En fait, la rumeur que tu n’étais pas mort était bel et bien fondée !

– En effet ! Il me fallait de longues vacances.

– Et ton compatriote, il est revenu ici ?

– Oui mais il est reparti récemment pour préparer son grand retour en juin prochain. Il va faire son come back pour les cinq ans de sa disparition.

– C’est glauque.

– Mais ce sera payant ! Il a déjà enregistré un album posthume qui a redonné espoir à ses fans.

– Pas facile de quitter la célébrité.

 

            J’ai déambulé sur l’île avec Elvis, son indémodable banane et ses quelques kilos superflus. J’ai rencontré Marlon Brando et Walt Disney. Le lendemain, j’ai vu mon enterrement sur le petit écran. Mes épouses, mes enfants et mes amis étaient en pleurs. Il y a avait même le président de la République. Je n’ai pu retenir une larme. C’est idiot de se morfondre sur sa propre disparition. Je vais donc rester sur cette île jusqu’à ma seconde mort, la vraie !

            Je sors le portefeuille qui a été glissé dans la poche arrière de mon pantalon. Je découvre que je ne suis plus Michel Sardou mais Michael Sardine, peut-être qu’à l’instar de celle qui a bloqué le vieux port de Marseille, ma survivance deviendra une rumeur.



Un manque de pot 

 
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            Comme j’aime me faire belle, me pomponner, choisir la tenue idéale pour accompagner mon époux. Gérard est le PDG d’une entreprise de fabrication de pots de fleurs en terre cuite ou PVC. Nous côtoyons le gratin de la profession ; les concepteurs de bouteilles, de bidons, de flacons, de tubes et autres récipients de tailles et de formes très variées. Je suis de toutes les soirées, bals, concerts pour œuvres caritatives. Je me pavane au bras de mon mari, souris aux nombreux visages que je croise, salue des quidams et des connaissances, m’enquiers de la santé de la mère de Madame Dubois-Deboulogne, du sujet de la thèse de l’aîné du couple Montseigneur-Delapince. J’ai toujours des sujets sur la langue : du réchauffement climatique qui affame les ours polaires, de la crise économique qui appauvrit les travailleurs, la dotation royale qui s’amenuise, les frasques de certains politiciens. L’actualité est une manne inépuisable de thèmes variés. Mais je ne fais que les évoquer avec en conclusion un « C’est malheureux ! » très passe-partout !

            Un soir, un souper est organisé dans notre villa ardennaise. Les invités entrent et s’installent dans le salon. Je suis dans un coin de la pièce. Chacun me dévisage. Je leur souris mais personne ne m’adresse la parole. En sirotant une coupe de champagne, un toast au caviar dans la main, Monsieur Delasure-Rance me regarde avant de questionner Gérard.

 

– Vous devez être fier d’elle !

– Tout à fait !

 

            Il est vrai que je suis une femme parfaite !

 

– Elle est vraiment belle !

– Merci.

 

            J’aurais préféré qu’il me le dise directement. Il n’est pas mal non plus.

 

– On doit vous envier.

– Je suppose.

– Vous avez pensé à l’assurer ? Elle pourrait attirer les convoitises.

 

            En voilà une drôle d’idée.

 

– Je n’y avais pas pensé. Vous croyez que c’est nécessaire ?

– Tout dépend si vous y avez investi de grosses sommes.

 

            Il y a bien eu quelques liftings, des implants mammaires, des robes haute-couture, etc.

 

– Oui bien sûr ! Je n’ai pas regardé à la dépense.

– Vous savez, par les temps qui courent. Mieux rester prudent.

 

            On sent bien le courtier d’assurance.

 

– Il est toujours bon d’assurer une œuvre d’art comme celle-ci !

 

            Je le trouve étrange son compliment. J’ai envie de lui exprimer le fond de ma pensée mais aucun son ne sort de ma bouche semblant devenue inexistante. Un sentiment étrange de vide intérieur m’envahit. Mes yeux tombent sur le miroir qui me fait face. Je vois une forme étroite à la taille et qui s’évase vers le bas. Je n’aurais pas dû choisir cette robe bouffante. J’ai les deux mains posées sur les hanches à la façon de Peter Pan ou d’un petit chef en train de surveiller ses sous-fifres. Mon corps est immobile, ne répond plus à mes injonctions et je n’ai plus de visage ! La glace ne me renvoie plus une forme féminine mais celle d’une sorte de grand pot en terre cuite avec des gravures antiques. Une petite voix me dit : « à force de jouer les potiches, ne t’étonne pas d’en être devenue une ! ». D’un naturel optimiste, je conclus que finalement mieux vaut être potiche que cruche ! 

 

Retrouvailles tant attendues

 
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            Je suis confortablement installée dans mon fauteuil. Celui-ci porte l’empreinte de mon fessier à force d’y passer des heures à tricoter, lire ou encore rêver. Cela fait plusieurs mois que j’attends, que je l’attends… Ce n’est pas trop que j’ai envie de le revoir mais c’est inévitable. Il ne peut en être autrement. Le bruit de clés dans la serrure m’indique que je vais le retrouver. Il entre dans le salon et allume le lustre. Je le dévisage des pieds à la tête. Il n’a pas changé depuis toutes ces années, à part un cheveu qui vire au poivre et sel à la place de la tignasse sombre héritée de son père. Un petit sourire naît sur son visage. J’aimerais connaître la pensée qui traverse son esprit. Il semble heureux d’être ici.

            Il traîne une lourde valise qu’il monte au premier étage jusque dans la chambre principale. Il ouvre la vieille garde-robe dont les gonds grincent par manque d’huile. Il installe ses vêtements soigneusement pliés. Il a toujours été maniaque. Dans la salle de bain, il étale ses effets personnels avant de faire couler l’eau chaude dans la baignoire à l’émail usé. Je l’observe se déshabiller et entrer dans l’eau. Il se prélasse comme un pacha. Un sentiment de colère m’envahit et  me fait bouillir les sangs. Soudain, l’ampoule du plafonnier se met à grésiller, à clignoter avant de s’éteindre en émettant un dernier cliquetis. Il se met à maudire la vétusté de l’installation électrique. Puis j’entends des clapotis et un bruit sourd. Après quelques secondes de silence, il sort de la salle de bain en gémissant, un grand essuie accroché autour de la taille. Il se frotte vigoureusement le haut du crâne sur lequel une bosse est apparue.

            Après avoir enfilé un pyjama bleu, il part s’installer au salon dans mon fauteuil et allume ma télévision. Il zappe, je vois passer mon émission favorite mais il change. Il m’énerve ! D’un coup, le poste se coupe. Il se met à bricoler derrière l’appareil en maugréant. Finalement, en mal d’occupation, il se dirige vers la bibliothèque bien achalandée. Il grimpe sur l’escabeau pour détailler les ouvrages sis sur l’étagère du haut. L’escabelle est branlante. Il brigue un livre, se penche un peu trop… une patte cède et c’est la chute. Au sol, il se masse la cheville droite en lisant le titre du bouquin : « Le Comte de Monte-Cristo ». Un signe…

            Il se rend à l’étage en boitant et s’installe dans le lit. Après une heure de lecture, il éteint et se couche. Installée dans un coin de la pièce,  je me mets à fredonner des airs de ma jeunesse : chansons paillardes très prisées par mon défunt mari, des succès de Bourvil et Fernandel, Carlos, Annie Cordy ou encore le Grand Jojo. Je le vois tourner et se retourner sous les draps de flanelle.

            Le soleil se lève et illumine la chambre de sa lumière rougeoyante. Il s’assied et je vois des cernes violets sous ses yeux à moitié fermés. Il descend dans la cuisine pour se préparer un café fort. Il insère deux tartines dans le toaster et l’allume. Les minutes passent lorsque le pain commence à fumer avant de prendre feu. Un chiffon humide  permet d’éviter l’incendie. Il souffle et monte dans la salle de bain. L’eau chaude se met à couler dans le lavabo. La vapeur envahit la pièce. Entre deux ablutions, il lève la tête et découvre un mot écrit en majuscules sur le miroir face à lui : « PARS ! ».

            Je lis de la panique dans ses yeux  fatigués. Il se précipite  dans la salle à manger pour prendre son portable. Il dit à son interlocuteur :

– Pierre, c’est moi ! Prépare une convention de vente pour la maison. Je ne reste pas ici… je t’expliquerai…

            Je jubile en me frottant les mains. Cela lui apprendra à mettre sa pauvre vieille mère dans le home le plus sinistre du pays en attendant son trépas afin de récupérer sa maison. Il se souviendra du célèbre adage : « Bien mal acquis ne profite jamais ! ». 



Je vole !


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            Le voilà enfin ! Il est là, majestueux et fier. Il semble m’attendre pour m’emporter vers les nuages, promesse de sensations inédites. Mon cœur s’emballe dans ma poitrine et ma respiration s’accélère. Je m’arme de patience car il faut préparer l’animal à m’accueillir. Je suis enfin invitée à m’approcher pour être harnachée. Bien installée sous la bête, je me sens en sécurité. Toutefois, je reste partagée entre excitation et peur. C’est alors qu’il se met en mouvement, doucement. Le plancher des vaches se met à s’éloigner. Pendant que nous nous élevons, je l’entends peiner, vibrer sous l’effort. En effet, soulever de terre un être dépourvu d’ailes comme moi nécessite de la puissance.

            Enfin, nous atteignons une belle hauteur. Après quelques secondes semblant suspendues hors du temps, on descend en piqué vers le sol, avant d’effectuer une vrille. Mon sens de l’orientation est troublé car je perds la notion du haut et du bas, du ciel et de la terre. La chute vertigineuse continue avec des virages serrés, des accélérations puis on reprend un peu de hauteur pour mieux repartir dans cette course folle. Pendant une seconde, mon corps semble peser aussi lourd qu’un éléphant et la seconde suivant, je suis en apesanteur, plus légère qu’une plume au gré du vent. Un sentiment de liberté absolue m’envahit. C’est l’extase, je vole ! Mes tracas du quotidien et mes peurs disparaissent soudain pour laisser place à l’instant présent et cette allégresse étonnante.

            Le sol n’est plus qu’à quelques mètres maintenant et le vol ralentit en douceur pour me ramener sur la terre ferme et mes deux jambes, tremblotantes. C’est avec regret que je m’éloigne, lorsque Paul me prend la main en souriant. Je vois des étoiles dans son regard, les mêmes qui doivent briller dans le mien.

 

– Tu veux refaire un tour ?

– Oh oui !

 

            Et nous repartons vers l’entrée de l’attraction baptisée « Le vol d’Icare ».

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Inoubliable réveillon !

 
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            Carine monte dans l’ascenseur de l’immeuble et je me mets à sangloter. Ma voisine de palier me demande ce qui provoque mes pleurs.

– Je suis toute seule pour le réveillon. En plus cela me rappelle toujours le dernier passé avec mon regretté Robert.

– Votre mari ?

– Non, mon petit chien. Il s’est étranglé avec une coquille d’escargot volée sur la table un trente-et-un décembre.

– Oooh, je ne savais pas…. Si vous voulez, vous pouvez passer le réveillon avec nous. S’il y en a pour six, il y en a pour sept.

– Et plus on est de fous, plus on rit !

– Oui ! Vous acceptez ?

– C’est bien gentil, je viens à quelle heure ?

– Disons vingt heures.

– Je me mettrai sur mon trente-et-un ! Normal pour la Saint-Sylvestre, non ?

– Je vois que vous avez retrouvé le sourire. À jeudi alors. Bonne journée Madame Poisson.

– Vous aussi Madame Leboeuf. Et encore merci.

 

            Le trente-et-un à dix-neuf heures, j’appuie avec insistance sur la sonnette de mes chers voisins. C’est Carine qui m’ouvre, les cheveux encore en bataille :

 

– Madame Poisson, vous êtes tôt !

– Je viens vous aider.

– Ce n’est pas nécessaire.

– Si, j’insiste !

 

            Elle me fait entrer. Le couple est encore en plein préparatifs culinaires. Je propose de mettre la table. Carine m’ouvre le buffet donnant accès à son service en porcelaine et ses verres en cristal. Mais, sur le chemin entre le meuble et la table de la salle à manger, mes mains pleines d’arthrose lâchent les assiettes fleuries. Je suis alors invitée à rester sur le canapé devant des en-cas du même nom, pendant que Jacques joue de l’aspirateur et que Carine part faire le deuil de ses assiettes dans la cuisine.

            Les invités arrivent peu après vingt heures. Il y a deux couples : Henri et Vanessa, Jean-Marc et François. Chacun me salue poliment en jetant un coup d’œil au plateau des canapés qui est devenu aussi clairsemé qu’un potager en plein désert. Carine sort alors le champagne en me proposant :

 

– J’ai du jus de fruits pour vous.

– Non, le champagne me convient très bien. J’ai peu l’occasion d’en boire.

 

            Et je ne m’en prive pas car c’est moi qui termine la bouteille de Moët et Chandon, grand cru 2006. Les derniers canapés engloutis, nous nous installons à table sur laquelle se trouvent des assiettes dépareillées et une soupière remplie de gaspacho, posée juste devant moi. À ce moment, je suis prise d’une crise d’éternuement et ne peux empêcher mon dentier supérieur de s’échapper de ma bouche pour atterrir dans la soupe. Je me confonds en excuses face aux invités plutôt amusés et une Carine effarée. Finalement, je goûte seule à cette spécialité espagnole très réussie par notre hôte pendant que celle-ci réchauffe rapidement une soupe en boîte pour les autres.

            L’entrée est un plat d’escargots de Bourgogne. En les voyant, je fonds en larmes.

– Cela me rappelle mon Robert. Il me manque tant ! C’est à cause de ces vilaines bêtes qu’il est mort. Dès que je vois une coquille, j’ai le cœur qui saigne… Je me souviens comment il s’étouffait en me regardant avec ses petits yeux mouillés. Il semblait me dire qu’il m’aimait et regrettait son larcin. Je l’ai tenu dans mes bras jusqu’à son dernier soupir. Puis je l’ai déposé dans son panier près du feu que j’ai laissé allumé jour et nuit. Son petit corps s’est desséché, ainsi il reste toujours près de moi.

 

            Les escargots sont engloutis rapidement avec un sentiment de malaise palpable chez les invités qui se lancent des regards étranges.

            Le plat est une raclette avec un joli plateau de charcuterie. À la vue des tripes, je ne peux m’empêcher d’évoquer les détails de ma dernière coloscopie. Etrangement, les invités semblent avoir du mal à terminer leurs assiettes. La mienne vidée, je demande l’emplacement des toilettes.

 

            À mon retour, Carine débarrasse la table et s’exclame :

 

– Qui veut du fromage ?

 

            Jean-Marc lui répond :

 

– Je suis grand amateur de Maroilles et de camembert. On les sent jusqu’ici !

– Ah non, il n’y a que du gouda, de l’emmental, du Comté et de la feta. Rien de bien odorant !

 

            Je réponds :

 

– Je suis désolée mais je crois que j’ai bouché vos toilettes. J’étais constipée depuis quelques jours….

 

            Un air de dégoût, presque de frayeur, se lit sur le visage de mes hôtes.

            Personnellement, je fais l’impasse sur le fromage. Lorsque Carine évoque des crêpes flambées au dessert, je lui demande de m’en occuper car c’était ma grande spécialité lorsque je recevais des invités. Elle refuse avec véhémence mais cède devant mon insistance et mes yeux de cockers. Je me souviens avoir craqué une allumette après avoir arrosé abondamment les crêpes de Grand-Marnier et puis… un grand blanc.

            En ouvrant les yeux, je vois Jacques occupé à actionner l’extincteur afin d’étouffer le feu qui consume les crêpes et attaque le meuble de cuisine. On m’aide à me relever en disant :

 

– On va vous reconduire chez vous.

– Vous avez une bonne assurance, j’espère ?

– Ne vous en faites pas pour ça…

 

            En refermant la porte de mon appartement, je ne peux m’empêcher de sourire. Cela leur apprendra à mettre mon amie Martha, la grand-mère de Carine, au home juste pour récupérer son appartement sans devoir payer de loyer. Quand je vais lui raconter cette soirée mémorable à ma prochaine visite, on va bien rigoler ! C’est alors que l’église sonne les douze coups de minuit et que j’entends les voisins se souhaiter la bonne année. Je parie que leur bonne résolution pour 2016 sera de ne plus jamais m’inviter.



Bons vœux

 
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            Chère Angela,

 

            Par cette lettre, je veux te dire qu’en cette période de fêtes, j’ai décidé d’enterrer la hache de guerre. J’espère que tu as compris ma colère et mes moments d’égarement. Tu as tout de même volé mon homme, mon pilier, le père de mes futurs enfants. Mon cœur s’est brisé au point que mes larmes étaient de sang. Je souhaite que tu me pardonnes pour les pneus dégonflés de ta Smart (sa couleur moutarde me l’a fait monter au nez), les crottes de chiens dans ta boîte aux lettres (bien que cela porte bonheur), les trente pizzas que tu n’avais pas commandées (tu les as terminées ?), les appels répétés à ton boulot (tu en as trouvé un autre ?) et ton seuil enduit de savon noir (toujours douloureux ce coccyx ?).

            Personnellement, je vais mieux maintenant et c’est mon psy qui m’a encouragée à t’écrire. Cette lettre me fait du bien et elle représente l’occasion que je n’ai jamais eu de te souhaiter d’avoir une vie amoureuse aussi merveilleuse que les trois ans passés avec Bernard. C’est un amant exceptionnel (je suppose que c’est ce qui t’a plu en lui). Mais méfie-toi car il est volage (suis-je bête, tu le sais déjà !). Tu parviendras peut-être à le rendre heureux. Si vous avez des enfants, je souhaiterais être leur marraine. Ils seront magnifiques s’ils héritent des yeux de cocker de Bernard et de tes oreilles décollées. Je ne sais ce qui lui a plu en toi. Tes rondeurs et ta forte pilosité ont sûrement dû lui rappeler le nounours de son enfance. Bien sûr, tu as aussi le privilège du jeune âge. Mais sache que la jeunesse n’est pas éternelle. C’est pourquoi tu trouveras avec cette lettre un présent pour la conserver.

            En définitive, je vous souhaite d’être heureux ensemble (ou séparés), dans les difficultés financières (Bernard a la manie du jeu), dans la maladie (il a tendance à fumer trop), dans la perte de vos dents (il porte déjà un bridge) et de vos cheveux (il a une tendance familiale à la calvitie).

            J’ai mis un cierge à Sainte Rita pour vous, la patronne des causes perdues. Si un jour vous êtes dans le besoin, tu peux me renvoyer Bernard, ma porte lui est grande ouverte. En ce qui te concerne, je pourrais la refermer sur tes doigts.

            Embrasse le chat et caresse Bernard de ma part.

 

                                               Ta meilleure ennemie, Mélanie

 

 

– Voici donc la lettre trouvée dans la demeure de la victime. On sent toute l’animosité qui ronge le cœur de l’accusée. C’est elle qui a offert une crème antirides à Angela dans le carton qui contenait ce courrier. Mais ce n’était pas un cadeau anodin car une dose de cyanure y a été introduite. En se badigeonnant de crème, Angela s’est peu à peu empoisonnée jusqu’à en mourir.

 

            Le procureur du Roi se tourne alors vers Mélanie :

 

– Avouez que c’est votre fait et que vous souhaitiez la mort de celle qui avait volé votre amour !

 

            La femme dans le box des accusés, se met à arborer un large sourire et un regard sournois, avant de lancer :

 

–  Elle a voulu être plus belle mais c’était une cause perdue dans son cas. Même Sainte Rita ne pouvait rien pour elle !

 

            La salle du Tribunal se met alors à raisonner de son rire diabolique.



Comment te dire adieu ?

 
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            Ma chère et tendre, je dois t’annoncer que nous deux c’est fini ! Nous nous sommes liés sur un coup de cœur, un coup de folie. Je n’ai pas regardé à la dépense pour te gagner à mes côtés. Tu étais alors la seule qui comptait. Nous avons partagé des moments d’ultime liberté ; les cheveux au vent, nous étions heureux sous le soleil. Lorsque nous longions la plage, des visages se retournaient sur notre passage, jaloux de notre bonheur. Il y eut aussi les jours de grisaille et de pluie, plus moroses. Mais tu étais toujours là pour me réchauffer et me protéger après une longue journée de labeur. Peu à peu, tu as commencé à aller mal, à tousser, à ralentir ton pas. Je t’ai alors confiée à des mains expertes qui ont cherché la cause de ton mal-être. Peu importait le coût, il fallait te redonner de la vie. Tu as repris des forces et retrouvé ton allure de jeunesse. Je savais toutefois qu’il fallait te ménager.

            Aujourd’hui, cela fait vingt ans que nous partageons notre quotidien. Mais je dois te dire adieu car je ne peux continuer à tes côtés. Une femme me tient la main et son ventre s’arrondit de jour en jour. Il me faut une autre que toi. Je te laisse à contrecœur aux mains noires de ces charognards. Me reviennent alors les paroles de cette chanson de Françoise Hardy :

 

Mon cœur n’est pas de silex

Et vite prend feu

Ton cœur de pyrex

Résiste au feu

Je suis bien perplexe,

Je ne veux

Me résoudre aux adieux

 

Mais derrière un kleenex

Je saurais mieux

Comment te dire adieu

 

Je te quitte donc mon cabriolet biplace

Je t’abandonne pour un monospace



Une Marc d’amour

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Nous sommes le vingt-quatre décembre 2015, ma femme Sophie attrape le cadeau posé au pied du sapin orné de guirlandes lumineuses et de boules en plastique bon marché. Le présent arbore une forme de boîte à chaussures et son poids est modeste. Je vois ma chérie la secouer avec précaution en demandant :

 

– ça casse ?

– Non.

– C’est super léger !

– C’est pourtant un cadeau de taille.

– Hein ? Tu as mis un bijou dans une boîte à godasses pour me tromper ?

– Non. Ouvre au lieu de tergiverser.

 

            Avec un empressement flagrant, Sophie arrache le joli nœud rose et retire  le papier fleuri. Elle ouvre et retire une enveloppe. Ses yeux s’arrondissent de surprise et se plissent ensuite de méfiance.

 

– Tu me donnes des billets ou un chèque ? J’ai passé l’âge d’avoir mon « dimanche ».

– Ouvre-la et lis le message.

 

            Elle trouve une carte où il est écrit « Va ouvrir la porte, ton cadeau est sur le seuil. »

 

– Mais tu es fou ! On va me le voler !

– Cela ne risque pas, t’inquiète !

 

            Sur ses talons aiguilles, elle se rue vers l’entrée et ouvre la porte. Je l’entends pousser un petit cri de saisissement puis « Oh, mon Dieu ! C’est pas possible ! »

            Elle se jette au cou de l’homme posté sur notre pas de porte, l’embrasse sur les deux joues (heureusement pas ailleurs) puis lui attrape le bras en le tirant à l’intérieur. Dans le salon, elle le pousse dans un fauteuil et se pose devant lui sur un tabouret. Après quelques secondes d’un silence pesant, Sophie se lance :

 

– Je n’y crois pas. Vous… ici… chez moi ! Comment est-ce possible ?

 

            Là, je coupe la parole à notre invité surprise.

 

– Hé bien, c’est tout simple. Il était en panne avec sa Porsche sur le bord de la route. Je me suis arrêté pour l’aider.

– Tu sais changer une roue ?

– Je suis un homme, un vrai ! Bref, je l’ai aidé et il m’a demandé comment il pouvait me remercier. J’ai tout de suite pensé à ton cadeau de Noël.

– C’est magique de vous rencontrer. Je suis votre plus grande fan !

– Votre mari m’a expliqué.

 

            Et encore… je ne lui ai pas tout dit ! Notre vidéothèque ne contient que les films issus de sa filmographie et c’est sa voix suave qui rythme chacun de nos ébats amoureux. Le mur de notre chambre est décoré de posters, de billets de concerts, de couvertures de magazines avec son sourire Colgate. J’ai menti à Sophie aussi, secret professionnel oblige. En fait, il est un jour venu me consulter dans mon cabinet car les psy pour stars n’avaient pas pu l’aider. Il m’avait confié sa phobie des fans en furie qui scandaient son nom et lui jetaient leurs sous-vêtements pleins de transpiration. Il en était devenu agoraphobe, plutôt gênant pour un chanteur. Cela faisait quelques mois que l’on travaillait là-dessus et je le sentais prêt au test ultime ; celui de la confrontation avec Sophie, fan hystérique s’il en est, face à son idole. Je faisais alors d’une pierre deux coups ; un patient guéri et une femme comblée.

 

            Finalement, je les ai laissés discuter pendant que je préparais le repas de fête. J’avais prévu les quantités en conséquence et j’ai pu constater qu’il avait bon appétit le bougre ! Lorsqu’il est parti, mon épouse était songeuse.

 

– Finalement, il n’est pas si beau et en plus il n’est pas bricoleur.

– Le maquillage fait tout ! On ne peut pas être doué en comédie, avoir une belle voix et être Mac Gyver.  

– Et puis j’ai trouvé qu’il avait mauvaise haleine.

– En même temps, après deux douzaines d’escargots à l’ail… Bref, il t’a plu mon cadeau ?

– Non…

– Ah bon ?!

– Je me suis rendu compte que c’était toi qui me rendais heureuse. Finalement, c’est toi mon plus beau cadeau de Noël. Au fait, tu n’as pas ouvert le tien.

            J’ai vite fait de retirer le papier de la dernière boîte sous le sapin.

– Un parfum ! Fairplay de Cerruti… ce ne serait celui vanté par notre invité ?

– Bon d’accord, mon cadeau ne peut concurrencer le tien. Mais je n’ai pas le numéro personnel de Demi Moore.

– Pas grave, tu n’as qu’à te raser la tête et faire de la poterie en exécutant un striptease et ce sera parfait !

– Chiche !

 

            Ce soir-là, nous nous sommes lovés dans le silence sans que la sempiternelle chanson « Elle a les yeux revolver » couvre nos cris rauques. Ah, Marc Lavoine, je t’ai enfin volé la vedette ! 





Petit supplément


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            Clothilde est une jeune femme ambitieuse. Elle a toujours brillé le long de ses études en pâtisserie. Elle travaille maintenant dans une petite entreprise familiale. Son plus grand plaisir est de créer de nouveaux délices. Mais son patron est un adepte des grands classiques et rechigne à mettre ses créations en vitrines. Pour parvenir à une reconnaissance de ses pairs, elle s’inscrit à des concours. Mais la meilleure place qu’elle parvient à atteindre est la cinquième. Alors, elle s’interroge et se remet en question. Pourquoi cette infortune ? Après avoir imploré le Ciel, c’est avec surprise qu’elle voit le diable se présenter à sa porte.

 

– Pourquoi est-ce toi qui me proposes ton aide ? Parce que la gourmandise est un péché capital et que j’incite mes congénères au vice ?

– Disons que les ambitions sont liées à un ego surdimensionné et c’est de mon ressort. L’Autre préfère les altruistes et les vrais malheureux. Bon, voyons ce que je peux te proposer. Que désires-tu ?

– La reconnaissance absolue en tant que meilleure pâtissière.

– Tu veux passer à la télé ?

– Non ! Je veux surpasser les maîtres en la matière. Je souhaite que l’on me cite comme exemple, qu’un gâteau porte mon nom et que des générations le dégustent en me louant.

– Je comprends. C’est tout à fait dans mes cordes mais mon aide n’est pas bénévole contrairement à la concurrence.

– Quel est ton prix ? Tu veux que je crée des satanistes et des rôts de diablotins à l’instar des religieuses et des pets de nonnes ?

– Non, mon prix est plus élevé. Tu devrais d’ailleurs le connaître car c’est mon seul mode de recrutement.

– Dans les histoires de mon enfance, tu exiges l’âme.

– Rien n’a changé. Lorsque ton heure sera venue, je viendrai cueillir ton âme comme un fruit mûr en été. Signes-tu mon pacte ?

– Qu’est-ce qui m’attend dans ton enfer ?

– Je peux te promettre de ne jamais avoir froid.

– ça tombe bien… je suis frileuse. Marché conclu ! Je suppose que je signe avec mon sang…

– Depuis les découvertes sur l’ADN, on accepte aussi de la bave ou une larme.

 

            Après avoir éternué en bas d’un contrat, la vie de Clothilde prit un nouveau tournant. Toutes ses préparations devinrent des œuvres d’art au goût délicieux. Très vite, elle lança sa propre affaire. Dans sa vitrine, les gâteaux en faisaient baver plus d’un. Sa renommée grandit au fil des ans. Au crépuscule de sa vie, le diable revint chercher son dû.

 

– Me voici !

– Je t’attendais. Notre dernière conversation m’a beaucoup fait réfléchir. Mon erreur était de pâtisser en ne pensant qu’à mon futur succès. J’en oubliais le plaisir des autres. Mais ce soir, je n’ai plus rien à te donner.

– Comment ça !

– Va voir la petite pancarte posée dans ma vitrine. Tu comprendras…

 

            Le Démon eut besoin de ses lunettes de lecture pour décrypter les termes en petits caractères de la carte posée dans un coin derrière les gâteaux : « Pâtisseries avec petit supplément d’âme ». Il retourna voir la mourante.

 

– Tu m’as trompé et dupé.

– Mon second prénom est Mélanie et comme disait ma grand-mère : A malin, malin et demi !

– Tu ne l’emporteras pas au paradis !

– Peut-être que si finalement.

 

            Sur ce, le Diable, furieux de se voir ainsi lésé, disparut en fumée.




Bon chien !

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            Nous sommes vendredi, 17 heures. Camille sort du bureau en effectuant quelques contorsions pour soulager son dos endolori par les heures qu’elle vient de passer, assise devant son écran d’ordinateur. Un coup d’œil à sa montre lui rappelle qu’il ne faut pas traîner si elle veut parvenir à la gare à temps et rentrer enfin chez elle pour le week-end.      

            Au petit trot, elle rejoint le quai numéro deux. Tous les bancs ont été pris d’assaut, plus de place assise pour se poser dans l’attente du train. Camille s’adosse au distributeur de boissons à la couleur dominante rouge, prônant une marque de soda connue mondialement.

            Une dame âgée d’une soixantaine d’années monte péniblement les marches menant du souterrain au quai. Elle tient en laisse un chien blanc et noir, d’une race impossible à déterminer. En effet, l’animal possède la taille d’un Yorkshire, les poils d’un caniche et la queue d’un teckel. Sa propriétaire semble faire la même constatation que Camille. Espérant que le statut que lui confère son âge avancé lui permette de se voir offrir une place de la part d’un cadet, elle s’approche lentement des bancs. Mais la journée semble avoir été pénible pour tous et personne ne se lève. Les uns lisent la gazette, d’autres tapotent sur leur GSM ou encore tentent de grappiller quelques minutes de sommeil.

            Des phares commencent à se profiler à l’horizon et apportent ainsi l’espoir aux voyageurs d’un retour dans leurs pénates. Camille se redresse et fouille son sac à  la recherche de son ticket lorsqu’elle entend crier : « Kiki, reviens ici ! ».

            Elle voit passer en trombe à ses pieds le chien hybride qui se dirige à l’opposé du quai. La dame court, ou du moins en donne l’illusion, derrière son cher animal. Après un court instant d’hésitation, et voyant que personne n’a décidé de prêter main forte à la vieille dame, Camille se met à poursuivre le fuyard. Pendant qu’elle met toute l’énergie qui lui reste dans la course, elle entend derrière elle « Kiki, reviens ici ! Vilain chien, tu n’auras pas à manger ce soir. ».

            Kiki parvient à la fin du quai, où une bordure assez haute l’empêche de continuer sa fuite. Camille le rejoint et attrape promptement la laisse en cuir rouge. Pendant qu’elle reprend son souffle, elle jette un œil inquiet en direction du train qui ne cesse de klaxonner. Son arrivée en gare semble anormalement rapide et des étincelles jaillissent des roues. Ensuite, tout s’accélère. La locomotive dévie de sa trajectoire, traverse le quai numéro deux, fendant la foule hurlante, pour terminer sa course en défonçant le mur gris de la gare dans un fracas épouvantable avant de s’immobiliser.

            Camille s’avance vers la petite dame qui n’était pas encore parvenue à la rejoindre. Avec stupeur, elles observent toutes deux ce spectacle de fin du monde. Un aboiement les sort de leur catatonie. La jeune femme regarde l’animal qui halète et remue la queue joyeusement. Elle tend la laisse à sa propriétaire en disant : « C’est un bon chien. Ne le privez pas de repas ce soir ! ».



L’appel de la forêt

 
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            Cette nuit est particulière, c’est la grande prêtresse qui me l’a dit. Je dois passer cette épreuve avec succès pour participer au prochain Sabbat. J’avance lentement dans la clairière éclairée par la lumière blafarde de la pleine lune. Mes pas semblent amortis par de la ouate. Les odeurs exaltées de la nature flattent mes narines. Mes cheveux défaits flottent dans la brise nocturne. Ma robe à volants effleure les brins d’herbe humides. Un hululement arrête ma marche. Je cherche du regard l’origine de ce cri. Dans un chêne centenaire, un Grand Duc me scrute de ses yeux jaunes et brillants. Mes pas me portent vers lui. C’est alors qu’à mon plus grand étonnement, ce dernier prend la parole :

– Bonsoir Véronique. Cela fait longtemps que j’attends ta venue en ces lieux.

– C’est fou ! Un hibou qui parle !

– Pourtant, chaque jour à la télévision, tu ne t’étonnes plus de tous ces singes savants qui prennent la parole !

– Tu n’es pas très gentils avec nos politiciens.

– Trève de bavardages. J’ai un cadeau pour toi !

– Waouw ! Mon homme ne m’en a jamais offert un seul en vingt ans de mariage. Et le premier hibou venu a un présent à mon intention.

– Ah… si je t’avais croisée avant… Bref, prends ce bâton à ma gauche.

– Un bâton ? C’est un bien maigre cadeau. Je m’attendais à mieux que cela.

– Mais il est magique !

– Prendre le bâton magique d’un Grand Duc ? Ça sonne comme la réplique d’un film porno !

– Ne crains rien et prends-le vigoureusement.

 

            Je tends la main vers l’objet désigné du bec. Dès que mes doigts se posent sur le bout de bois, il se transforme en baguette magique. Celle-ci s’illumine et projette des étoiles bleutées. Je la pointe vers les grenouilles qui paressent au bord de l’étang et elles se mettent à cracher une fine pluie chaude. Prise de bouffées de chaleur, je me défais de ma robe. Je pointe ensuite la baguette vers le sol qui devient aussi douillet qu’un lit. Avec volupté, j’effectue des roulades à terre. D’un délicat mouvement de poignet, je fais sortir des elfes cachés dans les hautes herbes. Ils se mettent alors à me confectionner un habit en tressant des roseaux. Je l’enfile et me mets à esquisser quelques pas de danse. C’est alors qu’un bel inconnu apparaît devant moi. Il me tend la main. Je l’enlace et l’embrasse fougueusement. Nous finissons par nous coucher sur un coussin de nénuphars en fleurs. Très vite, le sommeil me gagne et je ferme les yeux en pensant : « Je suis une vraie sorcière maintenant ! ».

 

            Des secousses sont imprimées avec insistance sur mon bras droit. J’ouvre les yeux et me trouve face à l’air ahuri de Thierry.

 

– ça ya est ? Tu es réveillée ?

 

            Je remarque que je suis totalement nue, recouverte par une fine couverture en polaire, en plein milieu de la clairière à côté de la maison. Seule la lune apporte un peu de clarté à cette scène nocturne. Thierry me tend ma robe de nuit. En retirant la couverture, je constate que mon corps est couvert d’herbe, de débris végétaux et de déjections animales. Un arbrisseau est à mes côtés, il a apparemment été arraché et git, les racines à l’air.

 

– Mais que m’est-il arrivé ?

– C’est comme ça quand on se déshabille pour aller se rouler par terre dans la forêt en pleine nuit.

            Quelque chose me gêne au niveau des fesses. Je retire une tige de roseau.

 

– Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

 

            Cette nuit, tu t’es soudainement levée. Je t’ai suivie jusque dans la clairière. Tu as commencé à délirer face à ce chêne. Tu lui as arraché un morceau de branche. J’ai pris de l’eau dans l’étang pour t’arroser afin  que tu te réveilles. Cela n’a pas fonctionné. Tu t’es déshabillée. Puis tu t’es roulée dans l’herbe et tu as finalement coincé un morceau de roseau entre tes fesses. Je t’ai vue danser puis arracher ce pauvre arbrisseau avant de t’endormir. Tu peux m’expliquer ?

– J’ai rêvé qu’un hibou me donnait une baguette magique, que la clairière était un lit géant, que des elfes me donnaient une robe tressées de roseaux et que j’embrassais un bellâtre. D’ailleurs, j’ai un drôle de goût en bouche.

– Normal ! Tu as sucé les feuilles de cet arbuste pendant une demi-heure.

– Tu crois que je suis somnambule ?

– Non, mais il faut que tu arrêtes de préparer les champignons que tu cueilles en forêt. Tu comprends pourquoi cela fait longtemps que je ne les mange plus ! Allez, on va replanter ton prince charmant et tu vas prendre une bonne douche. 



J’irai cracher sur ta couronne

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            Comme de nombreuses petites filles, je rêvais d’être admise à un concours de beauté. Je n’y étais pourtant pas vraiment destinée en raison de mes problèmes dentaires et de mon acné juvénile envahissante. Mais l’Eau Précieuse et l’orthodontie ont résolu ces petits tracas et mon corps s’est transformé, arborant des formes qui m’ouvraient soudainement ces portes. Tout débuta par le concours de Miss Mouscron. Afin de m’assurer de passer à l’étape suivante, j’utilisai quelques astuces. Ainsi, je repérai la candidate la plus sérieuse, celle avec le minois le plus agréable, les fesses les plus rebondies et une éloquence sans accent local. Je ne prenais pas en considération la fille boulotte du bourgmestre ni le sosie de Jennifer Lopez qui bégayait. Une certaine Sharon me faisait de l’ombre. Qu’à cela ne tienne ! J’incorporai quelques grains de sable fin dans son fond de teint qu’elle utilisait à outrance. Une application un peu trop prononcée lors de la finale eut raison de son teint rose et la transforma en rougeaude, laissant penser à un penchant pour le banc solaire ou le caberluche du coin.

            J’arrivai ainsi sans encombre au niveau provincial, celui de Miss Hainaut. La concurrence s’y fit plus rude et les candidates sérieuses plus nombreuses. Il me fallut rivaliser d’ingéniosité. Je prélevai quelques lentes de poux dans les cheveux de ma petite sœur pour aller les déposer délicatement sur les brosses de mes rivales Miss Tournai, Miss Mons et Miss Ath. Leurs tics de grattage ne manquèrent pas d’intriguer le jury qui, après une rapide enquête, les élimina afin d’éviter la contamination massive, me laissant ainsi champ libre.

Arborant fièrement mon écharpe de Miss Hainaut, j’attaquai le niveau régional où je briguai la couronne de Miss Wallonie. Je pris alors un malin plaisir à remplacer dans les frigos les yaourts allégés par ceux au lait entier, en conservant bien évidemment les étiquettes alléguant un zéro pour cent de matières grasses. Certaines candidates ne se nourrissant que de cela, je vis, non sans malice, certaines formes s’arrondir. Du vinaigre dans les flacons de parfum, de la gouache dans le mascara ou encore quelques hauts talons sabotés, je fis ainsi quelques ravages.

Finalement, je me retrouvai face à Brenda. Elle avait de sérieux atouts physiques et un QI dépassant la centaine. Peu avant son discours décisif, celui qui devait nous départager, elle se remit du rouge à lèvres sans remarquer que j’y avais déposé une fine pellicule de colle forte. Incapable de prononcer un mot, elle ne perdit pas ses moyens et se mit à discourir en langue des signes, le tout traduit par son père. Mon apologie de la paix dans le monde ne me permit pas de vaincre. Brenda remporta tous les suffrages, les honneurs et surtout la couronne tant convoitée.

Comble de l’ironie, et sûrement pour mettre en avant le côté fairplay du concours, on m’obligea à prendre la parole afin de féliciter ma rivale. La gorge encore serrée par ma défaite, j’empoignai le micro.

 

« Mesdames, Messieurs, Membres du Jury, je félicite Brenda pour sa victoire même si je ne comprends pas votre choix ! Par ce concours, vous souhaitez promouvoir la beauté des femmes wallonnes, et pour cela, vous prenez une étrangère ! »

 

Là, je vis des regards étonnés qui me scrutaient.

 

« Brenda est française ! Certes, elle a une belle chienne, des jolies crolles et a opté pour la nationalité belge à sa majorité mais ses parents ne portent pas les valeurs de notre pays. Son régime est exempt de waterzooi, de vol-au-vent, de chicons au gratin, de carbonnades et autres moules frites. Elle ne comprend pas un mot de wallon, n’a jamais embrassé un Gilles de Binche ou arraché un poil du Doudou de Mons. Vous avez opté pour la fille de la famille Bélier mais pas celle de la famille Lambert ou Dumont. Vous n’avez pas vu en moi la candidate idéale, celle labellisée Bleu Blanc Belge. Non peut-être ! Le mal est fait, vous êtes seuls juges. Cette année encore, les flamands nous voleront la vedette et aucune wallonne ne portera les couleurs de la Belgique. Clette !»

 

Je sortis de scène sous de timides applaudissements. Je me jurai alors que cette Brenda ne l’emporterait pas au paradis. Des photos d’elle, nue, apparaîtront bientôt sur le web. Je sais que ce n’est pas plus apprécié en Belgique qu’en France. Ils regretteront alors de ne pas m’avoir choisie… moi Isabelle Vandeputte ! 

 

Petite erreur de listing

 
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            Ginette naquit le 29 février 1950 dans un petit village de montagne en plein cœur du Jura, à Baume-les-Messieurs. Sa vie fut le modèle-type d’une parfaite ménagère. Elle se maria à l’âge de 19 ans, donna naissance à trois beaux garçons et se consacra entièrement à leur éducation, à la bonne tenue de sa maison et à la préparation de délicieux petits plats qui entretinrent l’embonpoint de son époux. À l’approche de la cinquantaine, elle endossa le rôle de grand-mère « gâteau », celle que les petits adorent écouter raconter des histoires au coin du feu tout en grignotant un morceau de cake aux pommes du verger de papy.

            Elle connut le veuvage à l’approche de la nonantaine. Cette épreuve éprouva fortement son pauvre cœur. Les ans continuèrent à passer et les générations défilèrent sous ses yeux ridés. Lorsqu’elle souffla ses cent quarante-cinq bougies, elle entra officiellement dans le livre des records. C’est alors que les médecins se penchèrent sur son cas, se demandant d’où pouvait bien provenir son exceptionnelle longévité. Ils ne lui trouvèrent rien de particulier. On évoqua non sans malice sa date de sa naissance ; en ne fêtant son anniversaire qu’une fois tous les quatre ans, vieillissait-elle quatre fois moins vite que les autres ? 

            À deux cents ans, elle avait déjà subi plusieurs opérations pour lui implanter des hanches et des genoux artificiels, un pacemaker, des appareils auditifs. Des liftings lui avaient été offerts par de grandes cliniques privées en vue de booster leur notoriété. Ginette ne préparait plus les petits plats qu’elle aimait tant. De toute façon, ses doigts mangés par l’arthrite ne parvenaient plus qu’à effleurer le journal virtuel et audio du jour. Ginette se demandait pourquoi la mort tardait à venir la chercher. Elle avait largement effectué son travail sur terre qu’elle avait peuplée de sept générations.

            Elle demanda un jour qu’on l’amène à l’église Sainte-Marguerite de Chaux des Crotenaux, là où elle s’était mariée. Sur place, elle alluma un cierge, le plus cher et le plus grand des lieux, et joignit les mains afin d’adresser une prière à qui de droit sollicitant la fin de son calvaire.

            La requête de la vieille dame arriva sur le Bureau ovale du Grand Patron. Il étudia les faits établis et conclut rapidement qu’il y avait en effet lieu d’y donner suite. Il commença par se rendre dans le département des départs, celui de Thanatos, chargé de faucher les âmes des humains. Le dieu au visage émacié et aux ailes squelettiques fit une recherche rapide et ne trouva pas dans ses fichiers la fameuse Ginette. Ce fait les étonna fortement.  

Le Chef de Tout pris alors la direction du Bureau des arrivées dirigé par Eros. Le dieu au corps d’Ephèbe, prit d’abord un air ahuri. Comment pouvait-on douter de sa probité ? Il fouilla dans ses archives poussiéreuses. À la date du 29 février 1950, il retrouva la fiche de Ginette. Toutefois, à la vue de celle-ci, un souvenir lui revint à l’esprit. Ce jour-là, il avait percuté en plein ciel astral Cupidon, très pris par la période de Baby Boom. Ses fiches de départs, qu’il devait remettre à Thanatos, ont volé en tous sens, celle de Ginette aura sûrement glissé à ce moment-là sous un cumulus ou un nimbostratus.

            Le mystère résolu, il fallut trouver une solution. Thanatos refusait de faucher une âme sans ticket de départ. Eros ne voulut pas établir de duplicata car Cupidon refusait d’admettre qu’il n’avait pas respecté la priorité de droite ce jour-là et que toute cette histoire était de sa faute. Ce cas de figure ne s’étant jamais présenté avant, le Patron suprême convoqua tous les anges et les dieux afin de déterminer la marche à suivre. La seule solution consista en un Jugement Dernier Personnalisé. Pour cela, il fallait trouver un motif grave pour condamner la dame. Toute sa vie fut passée au peigne fin mais il ne fut trouvé aucun grief sérieux. Elle avait eu une vie exemplaire et s’était toujours bien comportée, elle était même à un cheveu de la canonisation.

            Ce fut l’archange Gabriel qui fut chargé de rapporter les faits à Ginette. Une centaine d’années s’étaient encore écoulées. La vieille dame fut d’abord étonnée de voir débarquer un être aux ailes immenses dans la minuscule chambre de sa maison de retraite. Elle écouta attentivement les explications relatées et resta estomaquée de savoir qu’avoir été une femme exemplaire l’empêchait d’accéder au repos éternel. Sur ce, elle lâcha un juron qui fit se frotter les mains les diablotins de l’enfer, dresser les cheveux gominés de Gabriel et surtout rouvrir son procès au ciel. Les juges ordonnèrent sur-le-champ la peine de mort. Thanatos fut dépêché  sur place en urgence.

            Jamais il ne fut si bien accueilli sur Terre. La détentrice du record du monde de longévité sourit, découvrant les ratiches de son troisième dentier, et lui tendit la  main en disant « Je t’attends depuis si longtemps. ». C’est ainsi que rendit son dernier souffle, la doyenne de l’humanité, le cauchemar des caisses de pensions suffocantes, Ginette Ternelle.

 
Un monstre à Bruxelles



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            Je m’appelle Franck et je vis dans un quartier tranquille de Bruxelles. Mon appartement se situe au dernier étage d’un immeuble construit dans les années septante. Les murs se fissurent lentement et la peinture de la façade aurait besoin d’un coup de neuf mais je m’y sens bien. Il est un peu à mon image. J’ai la trentaine bien entamée, voire presque moribonde et ma face aurait, elle aussi, besoin d’un bon ravalement. Et il n’y a pas qu’elle. C’est tout mon corps qui est difforme. Une bosse me courbe le dos, mon crâne a la forme d’un ballon de rugby écrasé, mes yeux ne regardent pas tous les deux dans la même direction. Bref, les gamins du quartier adorent m’affubler de divers surnoms tels que Quasimodo, ça, Frankenstein, La Chose. Mais le pire quolibet est pour moi celui de « Monstre ». Il fait référence  à la cruauté, la bestialité, travers bien répandus dans la race humaine..

            J’ai plusieurs voisins. Il y a la petite mamie du rez-de-chaussée. Elle voit très mal et du coup ne me juge pas sur les apparences. Je l’aide souvent à porter ses courses. Au premier étage, c’est Mademoiselle Julie, une jolie blonde au corps longiligne et aux traits un peu grossiers. Elle est polie mais je remarque dans son regard de la méfiance à mon égard. Il lui est déjà arrivé de prendre face à moi son air hautain, de dikkenek comme on dit ici. Au deuxième, c’est Valentin qui réside dans le plus bel appartement du bâtiment. C’est le fils du propriétaire. Il enchaîne les conquêtes féminines. Comme je loge juste au-dessus de lui, je peux profiter des bruits assez caractéristiques émis par ses conquêtes d’un soir. J’aimerais lui demander quelle est sa technique de drague mais nous n’avons tout simplement pas les mêmes atouts physiques. Il se pavane dans tout le quartier avec ses chaussures aux bouts pointus et sa mèche à la Justin Bieber.

            Tout aurait pu continuer ainsi, chacun dans sa petite vie et ses habitudes. Mais un événement perturba notre train-train quotidien. Tout commença par des sirènes d’ambulance, suivies par celles de la police. Tous ces hommes en uniforme se sont engouffrés dans l’appartement de Mademoiselle Julie. Celle-ci a été retrouvée morte par le concierge qui rapportait son courrier, tuée d’un coup de couteau de cuisine. De ma fenêtre, j’ai vu un défilé d’agents avec des mallettes comme dans les films policiers que j’affectionne particulièrement : légiste, police scientifique, profiler, etc. Evidemment, tous les habitants de l’immeuble ont été interrogés. Je n’avais rien remarqué ni entendu, ma déposition fut succincte.

            Le lendemain matin à 6 heures, on frappe à ma porte. Des policiers avec casques et gilets m’attrapent violemment les bras pour me menotter en annonçant « Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que… », la suite je la connais par cœur. Mais de quoi m’accuse-t-on ? Du délit de sale gueule ? De faire peur chaque jour autre qu’Halloween et sans masque ? Non, le policier moustachu me dit que je suis le tueur de Mademoiselle Julie. Mais pourquoi aurais-je fait cela ? Une fois au commissariat, c’est la question que je pose à l’inspecteur qui me regarde droit dans les yeux, du moins le gauche.

 

– Facile. Tu as tenté de l’approcher car elle te plaît et tu n’as pas supporté qu’elle te repousse. Ta nature bestiale a alors pris le dessus et tu l’as étranglée avec tes géantes mains.

– Mais enfin, je suis inoffensif. Demandez aux autres habitants de l’immeuble.  

– Ce n’est pas ce que certains disent. Il se raconte que des bruits et des cris proviennent de ton appartement. Et tu possèdes une collection impressionnante de films policiers et notamment de thrillers avec des histoires de meurtres. À force de regarder toutes ces histoires violentes, tu n’as pu t’empêcher de passer à l’acte.

– N’importe quoi ! Ce ne sont que des fictions. Ce n’est pas parce que vous regardez des films pornos que vous êtes un Rocco Zifredi en puissance !

– Tu nies ? Mais les traces t’accusent. Avoue !

– Non ! Ce n’est pas moi !

 

            Là, l’agent de police revêt son masque de méchant flic et m’assène une gifle. Voyant que je ne sourcille pas, il m’en ressert une plus violente en criant :

 

– Avoue que c’est toi qui l’as tuée ! C’est toi le monstre qui s’acharne sur ses victimes.

 

            Une nouvelle baffe s’abat sur ma joue gauche faisant naître une goutte de sang à la commissure de mes lèvres.

 

– Elle s’est refusée à toi et tu l’as étranglée. Depuis tant d’années que tu espères pénétrer une femme. Tu n’es qu’un monstre, une bête. Comment veux-tu qu’une femme pose les yeux sur toi sans ressentir de dégoût ?

 

            Cette fois, la claque me fait saigner du nez. Les larmes coulent sur mes joues sanguinolentes. Ses mots me blessent plus que ses coups. Il m’accuse juste parce que j’ai la gueule de l’emploi, le physique d’un déséquilibré. Les gifles s’enchaînent mais je ne ressens plus mon visage. Il est engourdi et enflé. Au bout d’une heure de mauvais traitements et après avoir pris mes empreintes de main et de pied, on me conduit dans une cellule lugubre et dégoutante. Je m’allonge en chien de fusil sur le lit de fortune trop petit pour moi.

 

            Le lendemain, un autre agent ouvre la porte de ma cage et m’annonce, le sourire en coin :

 

– C’est bon, tu peux sortir. Tu es libre.

 

            Encore ensommeillé et hagard, je ne comprends pas tout de suite. Il vient alors me tirer par le bras pour me conduire hors de la cellule. En traversant le couloir, je croise Valentin, les menottes aux poignets. Il baisse le regard, les yeux gonflés par les coups.

            Quelques jours plus tard, j’apprends par les journaux que ce sont des traces de chaussures dans l’appartement de Mademoiselle Julie qui m’ont disculpé. Ils ont trouvé qu’il s’agissait de bottes à bouts pointus, la taille et le modèle de celles de Valentin. L’article évoque « Le tombeur invétéré n’a sûrement pas supporté le refus de la demoiselle et aurait lavé son honneur en attrapant le premier couteau venu. ». J’ai été bien malin de récupérer ces vieilles bottes dans le container. J’en ai encore mal aux pieds ! Je chausse du 49 et le Valentin du 45 ! Ces thrillers sont bien utiles pour commettre un crime parfait. Voilà comment je me suis débarrassé d’une dikkenek et d’un Hidalgo bruyant. En espérant que mes prochains voisins soient plus sympas. Sur ce, j’ajoute le prénom de Julie après celui de Justine, Isabelle, Catherine, Serge, Jacques, Donald, Arielle, Lydia, Maurice, Marc, Emma,… tous ceux qui m’ont lancé ce regard dédaigneux et avilissant.

 Destination de rêve

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            Ce soir, mon chéri, Paul, s’approche de moi. Je suis en pyjama, allongée dans le canapé, la main nonchalamment plongée dans le pot de pop corn et les yeux rivés sur un programme à forte valeur culturelle : « le juste prix ». Je vois ses yeux briller d’un éclat que je ne lui connaissais pas auparavant. Il me prend la main libre et sourit.

 

– Chou, prépare ta valise. Je t’emmène vers la destination dont tu as toujours rêvé. On part jeudi soir.

– Mais… je bosse vendredi.

– Je me suis arrangé avec ta chef. Elle a posé ton congé.

– Et où va-t-on ?

– Je ne te dis rien. À toi de deviner.

 

            Là, je me vois déjà sur le sable fin d’une plage d’Honolulu avec des cocotiers d’un côté et une mer turquoise de l’autre. Depuis le temps que je lui en parle ! C’est Carine ma collègue qui va en crever de jalousie quand je vais lui envoyer un selfie où je serais en train de siroter un cocktail de fruits exotiques, le cou orné d’un collier de fleurs. L’an dernier, elle a affiché une grande photo d’elle avec un bel Hidalgo de Torremolinos qui lui apprend à jouer des castagnettes. Selon ses fanfaronnades, elle en jouait si bien qu’il lui a donné des cours particuliers… dans sa chambre du Club Med. Je ne pouvais pas trop rivaliser avec mon séjour en caravane au bord des lacs de l’Eau d’Heure.

Je saute au cou de celui qui va donner vie à mon rêve.

 

– Merci ! Tu sais combler une femme !

 

            Je m’empresse d’aller remplir ma valise de maillots multicolores, de paréos, crème solaire, chapeau de paille et tongs.

 

            Nous voici donc jeudi soir dans l’aéroport de Zaventem. Pour préserver le mystère, c’est Paul qui part enregistrer les bagages. Ensuite, il me bande les yeux et me donne des boules Quiès. Je ne peux même pas voir la tête des agents de l’embarquement. Dans l’avion, j’ai tout de même le droit de tomber le masque pour savoir ce que je mange. Malgré l’énervement, je finis par m’endormir.  

Après un frugal petit déjeuner issu d’un emballage sous vide, l’avion amorce sa descente. Il fait sombre dehors et on ne distingue rien d’autre que des lumières clignotantes. Nous sortons par un tunnel relié à l’avion. Je m’étonne de la fraîcheur ressentie en rejoignant l’aéroport. Je suppose que c’est en raison de l’heure très matinale

.  On récupère nos bagages avant de sortir du bâtiment. Là, je découvre une ville endormie… sous la neige ! Je savais que le climat était perturbé mais je ne savais pas qu’il y avait des flocons sous les tropiques. C’est là que Paul met fin définitivement à mes illusions en annonçant triomphalement :

 

– Bienvenue en Laponie, ma chérie !

 

            Pendant quelques secondes, je reste muette, le temps que mon cerveau accepte l’idée que mon rêve vient de tomber à l’eau.

 

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’es pas heureuse ? Quand tu étais petite, tu m’as dit que tu rêvais d’aller dans le Pays du Père Noël.

– J’avais dix ans ! On était en primaire ! Depuis lors, je t’ai plus bassiné à rencontrer des vahinés que la Reine des Neiges !

– Tu n’aimes pas ma surprise ?

– Mais… je… Laisse tomber !

            Un taxi nous amène jusqu’au « Dream Hoel ». Dans la chambre, j’ouvre ma valise, ce qui provoque l’hilarité de Paul.

 

– Si je comprends bien, va falloir qu’on t’habille un peu plus chaudement si tu ne veux pas te transformer en bonne femme de neige.

 

            Une fois le soleil levé, nous nous rendons dans un centre commercial. Je m’achète un pantalon de ski, une doudoune en plumes d’oie et un polar. Nous y rencontrons un type déguisé en Père Noël. Paul insiste pour que je prenne la pose sur ses genoux avec le pull qu’il vient de m’offrir : il est rouge et vert arborant une grande tête de cerf. Si on ne rencontre pas un ours polaire, ce n’est pas avec ça que je vais la faire bisquer la Carine ! 

 

Sa fête !

 


            Tribunal de Première Instance de Bruxelles, Maître Collard prend la parole devant le Juge Duralex et la presse massée pour l’occasion :

 

– Messieurs les Juges, Monsieur le Procureur du Roi, nous sommes ici dans un procès qui fera date. Mon client est victime de sa notoriété. Mais comment tout a commencé ? Son histoire est bien modeste. Originaire d’Amérique centrale où il était vénéré, il a été ramené de force par des Espagnols en bateau. Conscients de sa valeur, ces derniers l’ont présenté aux plus grands. Il fréquenta la noblesse d’Europe qui apprécia sa douce compagnie. D’autres commencèrent à lui reprocher sa sensualité. Ils l’accusèrent d’être à l’origine de la décadence de certains. C’est alors qu’il se mit à fréquenter des gens de plus modestes origines. De nature très flexible, il a su s’adapter à ce nouveau milieu qui l’adopta. C’est ainsi qu’il devint l’égérie de la Suisse et de la Belgique qui lui offrirent les plus beaux habits. Adaptatif, sa peau peut revêtir une couleur très pâle ou encore le noir le plus profond. Mais de quoi l’accuse-t-on ? D’être addictif, de créer des dépendances car son odeur et ses tablettes rendent certains fous au point d’en devenir boulimique et de mettre en danger leur santé. C’est alors que d’aucuns se sont constitués partie civile avec le slogan « On va lui faire sa fête ! ». Mais ils ont oublié que mon client est indissociable de certaines festivités qu’elles soient enfantines ou non. Il a inspiré un film, un musée lui est consacré et de nombreuses fêtes le mettent à l’honneur. Ne serait-ce donc pas plutôt la jalousie qui motive ces personnes au doigt accusateur ? Dehors, entendez-vous les clameurs du peuple qui soutient mon client ? Il lui exprime sa gratitude, son soutien car il a été là dans les moments difficiles de quelques vies. Il a consolé, réconforté des cœurs malheureux. Sa chaleur réchauffe les âmes et rapproche les hommes. Et c’est pour cela que la journée du 1er octobre lui est entièrement dédiée. Monsieur les Juges, faites-vous du bien en lavant mon client de ces viles accusations, générées par des gens aigris et envieux car je vous le clame haut et fort : Monsieur Chocolat est innocent.



Veni Cantari Vici


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            Tout a commencé par un pari. Mes copines de la chorale locale m’ont lancé le défi de participer à un concours de chant. Elles ne cessent de vanter la pureté de ma voix. Je suis même parvenue à briser la dernière pièce du service en cristal datant du mariage de ma grand-mère, au grand dam de la vieille dame.

            Je me suis donc inscrite au premier télé-crochet venu au titre accrocheur de « On n’est pas des casseroles ». J’ai passé sans encombre les premiers castings, aux côtés de candidats chanteurs du dimanche ou accros au karaoké de chez Titi. Je suis donc arrivée jusqu’à la finale en direct sur la première chaîne nationale belge face à un bellâtre au style gitan, accroché à sa guitare comme spiderman à sa toile. Le combat était rude et les résultats étaient serrés. Mais mon interprétation brillante de « I will always love you » de Whitney Houston a surpassé son pâle « Ti amo », chanté avec des yeux de cocker.

            Le présentateur aux cheveux gominés et au sourire Colgate m’a alors annoncé que  j’avais gagné le privilège exceptionnel d’interpréter un duo avec le grand François en personne ! Cette annonce laissa les spectateurs et moi-même dans un flou artistique totalement désiré.

            Depuis lors, je me demande qui peut bien être ce mystérieux célèbre inconnu. Claude François ne peut être ressorti d’outre-tombe. Frédéric François ou François Feldman vont-ils m’embarquer dans leur tournée Stars 80 ? Hollande ne chante pas, du moins pas hors de sa douche. Serait-ce François Valery et son célèbre « Aimons-nous vivants », comme s’il existait une autre possibilité. Quoique Jean-Pierre François lui ait répondu quelques année plus tard avec son « Je te survivrai ». Ou François Damiens se serait-il mis à la chanson après les canulars et les films ? Bref, je brûle d’impatience de  découvrir mon partenaire de chant.

            Un matin, des représentants de la production viennent me chercher, me bandent les yeux et me mettent un casque. Isolée ainsi du monde extérieur, je suis amenée dans un avion vers une destination inconnue. Lorsque mes pieds foulent à nouveau la terre ferme, mon nez détecte des odeurs d’épices, d’ail, de chianti et de pizzas fraîches sorties du four à bois. Je suis en Italie, il n’y a aucun doute. Me voici donc persuadée d’être amenée auprès de Frédéric François.  Ce dernier doit avoir finalement quitté la jolie ville de Liège pour retrouver ses racines.

            Je suis fourrée dans un taxi puis il me faut monter de nombreuses marches avant de devoir m’agenouiller. Il ne se prend pour de la crotte le fameux François ! Lorsqu’on me retire le bandeau des yeux, je me retrouve face… au pape ! Mais oui, François a décidé de sortir son premier disque. Il devient difficile pour l’Eglise Catholique de rester « dans le coup » et de gagner le ralliement des plus jeunes.

            C’est ainsi que j’ai enregistré un album pop-rock avec des phrases du souverain pontife en refrain. Il n’a pas une vilaine voix le bougre ! Notre album s’intitule « Veni, Cantari, Vici  ». N’hésitez pas à vous le procurer. Un album acheté, une place au paradis assurée !

 

 

http://www.lesinrocks.com/2015/09/25/musique/en-ecoute-le-pape-francois-devoile-le-premier-extrait-de-son-album-rock-wake-up-11777386/



Vite fait… vite fait !

 
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            Qui l’eut cru ? Me voici propulsé à titre d’exemple de réussite de l’année, moi Ronald. L’idée de départ était simple : proposer un produit de grande consommation en portions faciles, rapides et pratiques à utiliser. En plus, le tout peut être choisi à la carte avec des prix pour tous les budgets. Vous allez me dire que vous me connaissez, que je suis un clown jaune et rouge aux grandes chaussures et cheveux flamboyants. Vous me confondez avec un autre. Certes, ce dernier a aussi tiré son épingle du jeu mais on ne joue pas dans la même cour. Il s’occupe des marmots et de leurs parents accrocs à la malbouffe, moi je m’occupe des adultes en manque d’amour.  

Et ils sont nombreux, les frustrés du mariage qui veulent connaître de nouvelles sensations sans culpabiliser, les célibataires malgré eux, trop moches ou trop difficiles, les nymphomanes et les érotomanes de tout poil. Notre société les a oubliés mais pas moi ! J’en ai ainsi fait mon business.  

Une portion de caresses en entrée ? Enfilez notre combinaison qui vous masse toutes les parties du corps. Un peu de salades à l’eau de rose ? Installez-vous dans une salle qui débite des mots d’amour à la chaîne, vous brosse dans le sens du poil, fait gonfler votre ego comme un ballon de baudruche. Vous vous sentirez tout de suite unique. Vous en voulez plus ? Il vous faut un véritable casse-croûte ? Nos robots sont prêts à l’action. Ils sont programmés pour détecter votre point G grâce à leur GPS à la pointe de la technologie. Ils sont capables de s’adapter à vos désirs : des pratiques les plus trashs aux relations traditionnelles. Le Kamasutra est la base de leur système d’exploitation. Vous n’avez plus qu’à choisir votre programme. « Des clients réjouis » est notre leitmotiv et nous parvenons à  les séduire car ils reviennent.

Certains décrient le côté rapide de notre service et se plaignent du manque de saveur, de recherche dans les propositions. Mais ne sommes-nous pas dans une société de consommation qui produit tellement vite que l’on n’a pas le temps de s’adapter à une nouveauté qu’elle est déjà remplacée par une autre. Les gens manquent de temps et demandent que leurs besoins soient assouvis rapidement. Le temps étant de l’argent, j’en fais ainsi gagner à mes clients.

            Ma chaîne de magasins est occupée de s’étendre. Mon symbole est un W jaune formé de deux ponts collés. On me dit que l’on pourrait m’attaquer en justice car mon logo est trop proche de celui de « l’autre », celui qui fait manger les familles plus vite que leur ombre. J’ai aussi une mascotte, elle se prénomme Fasteros. Il arbore un corps d’Apollon, avec les muscles saillants grâce la combinaison gonflable, et un visage d’angelot. Il joue sur une fausse lyre un chant d’amour éternel. Et mon slogan est « C’est nous qui vous aimons ! ». 

Mon grand rêve serait qu’un jour je puisse atteindre le succès international de ce clown au sourire figé, moi, Ronald Worthonal, créateur du fast love.




Rouge

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Samedi 19 septembre, 22 h 30

 

Je suis haletante, les yeux injectés. Mes mains sont collantes, mes vêtements tachés. Je remarque que mes escarpins bordeaux baignent dans une mare de sang. Et dire que tout a commencé par une simple lettre.

 

Vendredi 4 septembre, 17 h 20

 

En revenant du bureau, je relève mon courrier. Une enveloppe au logo rouge et gris, celui de ma banque, attire mon attention. J’en arrache le côté et commence la lecture de la lettre qu’elle contient. Mon visage se décompose et perd ses couleurs au fur et à mesure que les mots défilent sous mes yeux. C’est le cœur battant que je compose le numéro renseigné en bas. Un certain Monsieur Mortel me répond et me fixe un rendez-vous pour trouver une solution à mon petit problème de découvert.

 

Lundi 7 septembre, 17 h 30

 

Me voici le doigt sur la sonnette indiquant le nom de celui qui m’attend. La porte s’ouvre sur un homme à la silhouette filiforme, au visage d’une pâleur extrême et au costume parfaitement taillé. Il m’invite à le suivre et à m’asseoir dans un fauteuil de skaï rouge.

 

– Bon, il semble que vous ayez été un peu trop loin dans vos dépenses.

– Oui, je ne m’en suis pas rendu compte… avant votre lettre.

– Il va falloir trouver une solution… quelle est votre formation ?

– Je suis comptable.

– Une comptable qui gère très mal ses propres comptes, c’est inquiétant… non ?

– Comme dit l’adage : C’est le cordonnier qui est le plus mal chaussé. Je suis très sérieuse dans mon travail. Mais j’ai la manie du jeu et mes dépenses se sont multipliées. Je crois toujours renflouer mes comptes mais je ne fais que m’enfoncer.

 

            Là, les larmes coulent malgré moi sur mes joues roses. L’homme qui me fait face me sourit, découvrant une parfaite dentition d’un blanc éclatant digne d’une publicité pour le meilleur dentifrice du moment.

 

– Monsieur Mortel…

– Appelez-moi Brahim. J’ai peut-être une solution pour vous. Je vous invite samedi soir dans un club privé dont je suis membre. Ils recherchent une femme de ménage. Vous pourriez arrondir vos fins de mois et rembourser ainsi vos dettes.

– Oh merci !

– Rien n’est encore fait. Rendez-vous à cette adresse à vingt-deux heures samedi prochain.

– J’y serai.

 

Samedi 12 septembre 21 h 55

 

Devant la façade, je vérifie le nom du club sur la carte de visite rouge vif remis par mon banquier : « Le vent pire ». Le voici justement qui sort de sa décapotable couleur feu. Il tend sa clé au voiturier avant de me rejoindre d’un pas athlétique.

Le videur me dévisage avant de nous ouvrir une des portes battantes. A l’intérieur, l’obscurité règne en maître. Les vibrations émises par les gros haut-parleurs résonnent dans mes oreilles. Des spots rouges illuminent la piste de danse où se trémoussent quelques personnes en transe. Nous nous asseyons au bar où un Bloody Mary m’est offert par un borgne dont l’œil de verre vibre au rythme de la musique. Le cocktail est délicieux. L’alcool me monte un peu à la tête.

Mon hôte m’amène dans un bureau au sous-sol. Les murs sont recouverts de tapisseries à dominante carmin. Au milieu de la pièce trône un bureau pourpre. Un homme portant une cape sombre et semblant sortir d’un autre siècle entre dans la pièce. Son visage est émacié et ses yeux sont anormalement enfoncés dans leurs orbites.  

 

– Vladimir, je t’amène une nouvelle recrue. Elle est comptable mais a besoin d’argent. Je lui ai parlé de la place de femme de ménage.

– Avez-vous apprécié le Bloody Mary ?

– Il était délicieux. Je vous remercie.

– Elle semble convenir pour le poste. Sachez, Madame, que si vous travaillez pour nous, vous devrez signer une charte de confidentialité.

– Pourquoi ? Vous traitez des affaires louches ? Qu’est-ce qui est arrivé à la femme de ménage précédente ?

– Pas de questions ! Acceptez-vous ?

– Juste une : vous payez bien ? C’est parce que j’ai des petits soucis financiers…

– Je suis au courant. Sachez que nous payons plus qu’un autre employeur. Voici le contrat.

– Y a-t-il des mentions particulières ?

– Non.

– Vous me prenez à l’essai pour quelle période ?

– Non, je vous propose un CDI, un contrat à durée infinie.

– Vous voulez dire indéterminée…

– Non, infinie. Je vous ai dit que nous proposions plus que les autres. Signez en bas.

– Je n’ai pas de stylo.

– Donnez-moi votre main.

            Mon futur employeur me pique le bout de l’index avec une aiguille et l’appuie au bas du contrat. Je me souviens juste de son sourire et puis plus rien.

 

Dimanche 13 septembre

 

Je me réveille avec un mal de crâne terrible, comme si je m’étais pris un cercueil sur la tête. Je ne sais même pas comment je suis parvenue jusqu’à mon lit. En prenant ma douche, je remarque une trace rougeâtre de forme oblongue sur le haut de mon bras. On dirait que le loup du Petit Chaperon Rouge a voulu me déguster mais ne m’a pas trouvée à son goût.

Le téléphone sonne. C’est Monsieur Mortel qui prend de mes nouvelles. Je lui raconte que je n’ai aucun souvenir de la veille. Il m’explique que j’ai un peu trop fêté mon contrat à coup de Bloody Mary et que j’ai perdu connaissance. C’est lui qui m’a ramenée et couchée. En l’imaginant me déshabiller, je rougis. Il me rappelle que je prends mon poste dès samedi prochain. Je lui confirme ma présence.

 

Du 14 au 18 septembre

 

Toute la semaine, je me sens très bizarre. Je ne parviens plus à trouver le sommeil mais ne souffre pas de fatigue. Du coup, ma maison n’a jamais été aussi bien entretenue. J’ai même eu l’occasion de refaire les peintures. Le problème majeur est la nourriture. J’ai beau m’empiffrer à longueur de journée, sous les yeux ébahis de ma collègue en surpoids qui suit un régime drastique sans résultats probants, je ne parviens pas à étancher ma soif ni à assouvir ma faim. Ce n’est pas comme cela que je vais renflouer mes comptes !

 

Samedi 19 septembre 21 h

 

Je suis à deux doigts de téléphoner à mon nouveau patron, Vladimir Poutoulavé, car je me sens faible. Le miroir me renvoie un visage blanc comme un linge.  Il doit avoir senti quelque chose car il m’appelle. Je lui explique à demi-mots mon état. Il me dit qu’il a un remède à cela et m’exhorte à venir à vingt-deux heures.

Je prends donc mon courage et mes dernières forces à deux mains et me rends au club. Le videur a l’air très nerveux. Il me laisse passer en poussant ce qui s’apparente à un grognement.

À l’intérieur, je tombe sur une scène pour le moins étrange. Une dizaine de personnes dont Vlad (oui, j’ai décidé de lui donner un diminutif) et Brahim sont en en cercle autour d’une belle vache normande. J’ai deviné son origine à sa robe blanche et brune et les marques autour de ses yeux, formant des sortes de lunettes.

 

– Ah, la voilà ! Nous sommes au complet. Viens près de nous, me lance Vlad.

 

Je me positionne à sa droite (c’est bête qu’il ne soit pas Dieu) et il déclare :

 

– Tu vas pouvoir te rassasier, jeune recrue. Laisse-toi guider par ton instinct.

 

            À ce moment, le DJ lance un morceau de musique techno endiablée dont le niveau sonore doit amplement dépasser les quotas autorisés. C’est alors que je vois les autres se ruer sur l’animal. Je comprends que la musique sert à couvrir ses meuglements. Sans réfléchir et mue par ma terrible faim, je fais comme eux. Pendant une demi-heure, nous nous acharnons sur l’animal pour lui soutirer toute sa substance vitale.

 

            Voilà donc comment je me retrouve les escarpins dans une mare de sang, condamnée pour l’éternité à me repaître de ce liquide rouge et visqueux. Vlad me remet un seau et une serpillère. Je soupire en pensant « Voilà où on en arrive lorsqu’on est dans le rouge ! »

 

 



Remplacement

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            Trois hommes en costume et cravate arpentent péniblement un chemin de montagne en plein cœur de la Suisse. Arrivés devant une cabane en bois, ils frappent à la porte. Un homme à la longue barbe leur ouvre. En haletant, l’un d’eux demande :

 

– Monsieur… Michel ?

– Oui.

– Votre patrie… a besoin de vous !

– Laquelle ? Je suis belgo-suisse maintenant.

– La Belgique.

– Je ne comprends pas…

– Pouvons-nous entrer ?... Je vais vous expliquer.

 

            Les trois invités s’installent sur des chaises de fortune et une boisson lactée leur est proposée.

 

– Buvez. C’est du lait de mes chèvres, cent pour cent bio. Vous m’en direz des nouvelles.

– Non, merci. Votre frère jumeau a fait une mauvaise chute et est actuellement dans le coma. Il devait signer un important traité de paix en République Démocratique du Congo, notre ancienne colonie. Si cela ne se fait pas dans les jours qui suivent, les conflits intestins reprendront. Nous n’avons pas ébruité l’accident. Le vice-premier s’occupe des affaires courantes en Belgique mais le Président du Congo ne fait confiance qu’à Monsieur Michel.

– Qu’est-il arrivé à mon frère ? Une vache l’a agressé pendant une manifestation d’agriculteurs ?

– Non, c’est un accident privé.

– Racontez-moi.

– En fait, lui et sa femme fantasment sur Spiderman. Ils adorent reproduire des scènes dans leur intimité. La chambre dans leur appartement à Uccle est d’ailleurs capitonnée pour ne pas déranger les voisins. Bref, il a voulu refaire le coup du baiser à l’envers, mais il s’était mal arrimé et il est tombé. Sa femme était attachée à la chaise car elle simulait un kidnapping. Il lui était inutile de crier car personne n’aurait entendu. Heureusement, à coups de reins, elle est parvenue jusqu’au téléphone et a appelé les secours avec son nez.

– Je savais que ma belle-sœur avait un bon coup de rein mais j’ignorais cette passion de mon frère. Comment m’avez-vous retrouvé ?

– Grâce à une lettre que vous lui avez adressée en vue d’obtenir des fonds pour votre association.

– Oui, je lui demandais de financer mon projet de sauvegarde des marmottes. Il m’a répondu qu’il avait d’autres marmottes à fouetter. J’ai toujours détesté son humour.

– Pourquoi les marmottes sont-elles menacées ?

– à cause de l’huile que l’on fabrique avec la graisse présente sous leur peau. Ce produit est connu pour avoir le même effet que le Viagra. Et vu le coût misérable d’un flacon en rapport avec les petites pilules bleues, ces pauvres bêtes sont traquées et exterminées sans que personne ne s’en préoccupe.

– Je vois… Acceptez-vous de nous aider ?

– Je n’ai personne pour s’occuper de mes chèvres.

– Vous n’avez pas de femme ? C’est très pratique vous savez…

– Non. Les femmes suisses préfèrent les horlogers élevés au fromage et au chocolat. Elles ne sont pas trop attirées par les chevriers belges qui cuisent leurs frites dans le saindoux et les mangent à la sauce bicky avec une bonne gueuze Lambic.

– Un autre personne pourrait les surveiller quelques jours ?

– Mon voisin, Monsieur Seguin, devrait accepter.

– Dites-lui juste de se méfier des loups. Et vous saurez retrouver vos moutons… enfin vos chèvres parmi les siennes ?

– Bien sûr, regardez ces photos au mur : vous avez Sophie, Marcelle, Isabelle…

– Nous n’avons pas le temps pour les mondanités. Veuillez régler le problème et nous suivre je vous prie.

 

            Une fois ses chèvres confiées au voisin, Monsieur Michel suit les trois acolytes. Il est amené en hélicoptère dans un lieu secret afin d’être relooké.

 

– Il faut que vous ressembliez comme deux gouttes d’eau à votre frère. On doit vous tailler la barbe, elle est trop longue.

– Non, je refuse. Je participe chaque année à un concours.

– En échange, vous recevrez des fonds pour vos marmottes.

– Vous ne pouvez pas dire que je me suis juste laissé pousser la barbe ?

– Quinze centimètres en deux jours, cela paraîtra suspect, non ?

– Bon, d’accord. Mais sachez que je ne porte que des vêtements en lin.

 

            Arménie, le couturier officiel du Royaume est appelé en urgence. Il prend les mesures du chevrier et s’en va passer commande d’un costume complet auprès d’un tailleur chinois de Molenbeek-Saint-Jean. En fin de journée, l’homme est devenu le sosie parfait de son frère, Charles Michel, premier ministre belge.

 

– C’est fou ! J’ai toujours tenté d’être différent de mon frangin. Et finalement, on a presque le même métier. Je mène des chèvres et lui des moutons. Je tente de sauver des marmottes de la cruauté humaine et lui ce sont des hommes qu’il veut sauver de la violence de leurs congénères. Notre père l’a toujours préféré. Moi, on m’a prénommé Michel. Je ne sais pas si c’est pour me pourrir la vie dès la naissance. J’ai toujours été raillé. S’appeler Michel Michel ne fait pas très sérieux…

 

            Michel est briffé sur la situation au Congo, sur le protocole à respecter, les personnalités qu’il va côtoyer et les accords qui vont être signés. Le problème qui se pose est que le premier ministre, le vrai, parle couramment le dialecte local, le Swahili. Comme il est impossible d’apprendre une langue en si peu de temps, un traducteur est embauché. Le faux premier est équipé d’un micro et d’une oreillette pour pouvoir converser. Tout se passe comme prévu, le traité de paix est signé par les belligérants. Lorsque Monsieur Michel sort du bâtiment officiel, un tireur embusqué appuie sur la détente. Il est touché à la tête et s’effondre. Des cris s’élèvent de la foule. Les gardes du corps se précipitent sur le corps inerte.

 

            Michel Michel est enterré en secret. Une plaque est gravée et posée au-dessus de sa tombe : « Ci gît un homme mort pour la Paix ». Ses chèvres n’ont jamais revu leur maître. Une grande campagne de distribution gratuite de Viagra en Suisse a permis de sauver des marmottes. Comment a-t-on pu expliquer que le Premier ministre a survécu à une balle en pleine tête avec seulement un traumatisme crânien ? ça… c’est une histoire belge !




Arlequinade

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                Charles Quintal est un jeune homme timide. La vingtaine bien entamée, il vit dans un petit appartement dont il paie le loyer au moyen de son maigre salaire de chauffeur de bus. Depuis quelques mois, il a retrouvé son amour d’enfance : Colombine. La petite fille aux taches de rousseur est devenue une femme à la silhouette de mannequin. Charles est parvenu à l’inviter un soir au restaurant. Ils ont longuement discuté, évoqué leurs souvenirs d’enfant, leur carrière et leurs amours. Charles fit l’impasse de son traumatisme quant aux quolibets dont il faisait l’objet, à cause de son patronyme et de son léger surpoids. Colombine lui expliqua qu’elle sortait d’une séparation douloureuse avec Pierre Hautain. À la simple évocation du nom de son rival de toujours, Charles fit la grimace. Si Pierre n’avait jamais existé, aujourd’hui il serait marié avec Colombine et la rendrait heureuse, il en est persuadé. Mais il n’est jamais trop tard.

                Un matin, Charles trouve dans sa boîte aux lettres un carton d’invitation pour un bal masqué à l’autre bout de la ville samedi soir. En bas, la signature de Colombine et un petit mot « Je t’attends ». Le cœur du jeune homme s’emballe. Il se voit déjà tous deux enlacés, se trémoussant sur un slow langoureux, leurs corps lovés et ses mains sur les reins de Colombine, en attente d’une descente autorisée.

                Qui dit bal masqué suppose un déguisement. Il se rue vers la seule boutique spécialisée en la matière. Il demande un costume de Pierrot la Lune, l’amoureux de Colombine selon la tradition. Mais ce dernier est déjà loué. On lui propose celui d’Arlequin. Après une longue réflexion et un essayage, Charles  opte pour cette version colorée de l’amoureux.

                Nous voici vendredi soir. Son costume sur le dos, le chapeau multicolore arrimé sur la tête et son loup noir sur les yeux, Charles se met en route, le cœur en fête. Quelques mètres devant lui, une vieille dame glisse et chute. Toutes ses courses se répandent sur le trottoir. Toujours bon samaritain, notre Arlequin l’aide à se relever et court après les conserves qui roulent vers la chaussée. La dame semble assez étonnée de l’accoutrement de son sauveur. Elle se met alors à rire bruyamment. Parvenant enfin à reprendre son souffle, elle pose sa main sur celle de Charles en lui disant :

« Excusez-moi mais vous me rappelez mon cher mari défunt. C’est dans ce déguisement qu’il m’a séduite à mes seize ans. Je vous souhaite aussi de trouver l’amour.

– Merci Madame, c’est au programme. Au revoir.

                Au détour d’une rue, des sirènes de police se mettent à résonner tout autour de Charles. Une camionnette  effectue un dérapage digne d’un film de Luc Besson. Des policiers armés en sortent et se jettent sur lui en le plaquant violemment au sol. Les menottes aux poignets, il est embarqué sans explication à part le fameux « Vous avez le droit de garder le silence ».

                Au bureau de police, on l’enferme dans une cellule où comatent quelques âmes sur des bancs couverts de graffitis divers. Un homme à la barbe de trois jours, le dévisage avant  de se mettre à rire à gorge déployée.

– Qu’est-ce que tu fais ici, toi ?

– Je crois que c’est une erreur.

– Le bal masqué, c’est pas ici. À moins que tu viennes nous distraire. Tu sais jongler ? Raconter des blagues ?

– Je… devais retrouver ma copine.

                Un policier l’appelle et l’amène dans une pièce avec un miroir sans tain. Là, il se retrouve avec d’autres gars déguisés. L’un est en diable, un autre en clown et un troisième en vampire. Ils portent tous les trois des masques. Ils doivent se montrer sous toutes les coutures, de face, et de profil. Au final, Charles est libéré. En passant la porte, il croise la vieille dame qui lui explique qu’un homme déguisé lui a volé son sac. C’est la raison pour laquelle la police a arrêté tous les gens déguisés de la ville, la plupart se rendant à la même fête que lui. Il s’avère que le coupable est le clown. Qui l’eut cru ? Le diable et le vampire ne sont pas les méchants cette fois-ci ! C’est d’ailleurs en leur compagnie que Charles continue sa route vers le lieu du bal.

                En entrant dans la salle bondée et sombre, notre Arlequin cherche sa Colombine. Il a la mauvaise surprise de la trouver dans les bras de Pierrot la Lune. Charles reconnaît les yeux lubriques de Pierre Hautain ! Il se met à bouillir intérieurement. Il pensait en être définitivement débarrassé. Comment séduire sa belle maintenant ?  

Il a besoin de chasser la tension accumulée. Charles se poste au beau milieu de la piste de danse et se met à se trémousser au rythme de la musique. Ses mouvements d’abord saccadés et désordonnés font sourire les autres danseurs, son déguisement le rendant encore plus ridicule. Mais peu à peu, ses pas se font plus assurés, son corps évolue presque gracieusement sur la musique endiablée, tel Travolta dans « Saturday night fever ». Les yeux révulsés, Charles est en transe. Il n’est plus un jeune homme timide, ni Arlequin le grotesque, il devient une bête de danse. Il ne remarque pas que les autres se sont écartés de la piste pour le regarder. Ils se mettent à battre la mesure de leurs pieds et de leurs mains. A la fin du morceau, c’est un tonnerre d’applaudissements qui résonne dans la salle des fêtes.

                Charles reprend son souffle en saluant l’assistance lorsque ses yeux tombent dans ceux de Colombine qui brillent d’admiration. Elle s’approche de lui, le sourire aux lèvres en demandant :

– Tu me fais danser ?

– Tu connais le dicton : Mieux vaut danser avec Arlequin que pleurer dans les bras de Pierrot.



L’envie

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– Elle m’énerve ! Elle m’énerve ! La voilà repartie pour Tahiti maintenant ! Après les Bahamas, New York, Le Cap Vert et je ne sais plus quoi, cela fait la cinquième fois qu’elle part en vacances dans la même année. C’est dingue ! Elle est pourtant assez bronzée. On dirait qu’elle est née en Afrique et pas en Belgique. Et nous, on épargne pendant une année pour partir en Bretagne et revenir avec un rhume et la peau blanche comme un camembert.

– Arrête avec ça. Laisse-la. Tu sais bien que nous n’avons pas le même train de vie !

– C’est clair ! Ils ont le TGV et nous un train à vapeur d’avant la guerre !

– Calme-toi. Ça ne sert à rien de s’énerver.

– Bien sûr ! Tu t’en fous. Tu ne demandes même pas une augmentation à ton patron. Tu pourrais ainsi me payer un bijou pour mon anniversaire au lieu de ma traditionnelle boîte de Leonidas. Tu te contentes de ton petit poste de comptable sous-payé. Et elle, son mari lui offre des bagues, des bracelets, des colliers en diamants. On dirait un arbre de Noël ! Et je ne te parle pas de sa chirurgie mammaire et autres liftings.

– C’est normal. Il est PDG d’une grosse boîte qui tourne bien. On ne peut pas rivaliser avec ces gens-là. Tu sais ce que disais ma grand-mère…

– Oui, tu me l’as rabâché des milliers de fois. « Faute de grives, on mange des merles ! ». Tu m’énerves avec tes dictons à la con.

                Voilà, encore une prise de bec à cause de la voisine d’en-face. Je la jalouse depuis des années : sa vie tranquille sans avoir besoin de travailler, son aisance financière, ses vacances de rêve, sa décapotable rouge. Son mari est un bel étalon aux cheveux de geai et aux yeux verts émeraude. Le mien, Jacques, au physique moins avantageux, a beau tenter de m’apaiser, je trouve l’existence injuste. Moi aussi je veux des grives à chaque repas. J’en ai marre de bouffer mes merles noirs et déprimants. J’aurais aussi envie de laisser tomber mon boulot d’assistante sociale pour partir voyager autour du monde. Même si j’aime mon travail, ma vie manque de couleurs.

 

                Un jour, qui je vois débarquer à ma permanence sociale : ma voisine. Evidemment, elle me reconnaît et rougit. Je l’invite à entrer dans le bureau en remarquant que pour une fois, elle ne porte aucun bijou. Ses seins rebondis semblent s’affaisser lorsqu’elle prend la parole.

– Je viens vous voir pour avoir de l’aide. Je me retrouve à la rue, sans un sou.

– Je ne comprends pas bien. Vous avez une villa et votre mari travaille.

– Non, la maison est à son nom et il m’a jetée à la rue. De toute façon, il veut vendre son entreprise, la maison car il compte refaire sa vie avec sa maîtresse à l’étranger. Je n’ai plus rien et je viens d’apprendre que j’ai un cancer de la peau.

                Je suis à deux doigts de lâcher un commentaire ironique mais je m’abstiens en voyant la véritable détresse dans les yeux de mon interlocutrice. Si elle savait… que j’ai profité que mon mari fasse des heures supplémentaires au bureau pour mettre du beurre dans les épinards et m’enfiler une bague à mon doigt. Pendant que ma voisine était occupée à se brûler l’épiderme à la Martinique, j’en ai profité pour tenter une approche chez mon voisin. Ce dernier n’a pas manqué de remarquer mes formes généreuses, non siliconées car j’ai été élevée au lait de merle (ben oui, il y a bien du lait de poule !). Sa femme étant adepte du « livré à domicile », il a été séduit par mes petits plats « façon grand-mère », pas celle de Jacques qui bouffe des pâtés de merles ! C’est ainsi qu’on va s’expatrier à l’île Maurice où je vais enfin m’empiffrer de civets de grives et de grives au caviar !



Un slogan mortel

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Je me prénomme Marcel mais on m’appelle B.B. dans le métier,  les initiales de mes patronymes. Cela fait des décennies  que je crée des slogans devenus cultes. C’est toujours la même routine. Un PDG vient me voir et me demande de trouver LA phrase qui évoquera immanquablement son produit à des millions de consommateurs, après matraquage télévisé et radiophonique en bonne et due forme. Mes formules doivent être gages de ventes décuplées et de bénéfices à ramasser  à la pelle. Bref, de mon travail naîtra la prospérité d’un produit. Bien sûr mon gain sera  à la hauteur du succès remporté. L’enjeu est donc de taille.

Avec mon équipe, nous passons des heures à organiser des brainstormings, nous dormons avec les images du produit à vanter et n’hésitons pas à l’intégrer dans notre quotidien jusqu’à ce qu’il nous parle de lui, de sa singularité, de sa force. Oui, les produits ont une existence qui leur est propre et il faut pouvoir les écouter.

                Vous connaissez sûrement nos « bébé », nos slogans-phare qui ont peut-être bercé votre enfance. Laissez-moi vous en évoquer quelques-uns :

« Nous, c’est le goût… » pour le fast-food VITE

« Du pain, du vin… du COUILLIN »

« Dubo… Dubo… DUBOLINGE »

« Y’a bon… COCONIA »

« Quand c’est bon… c’est BONDULUI »

« Tout le monde se lève pour… BABETTE »

« Parce que je le vaux bien » pour LEVINREAL

                Le succès amenant le succès, je suis très sollicité. Ainsi, un nouveau défi vient de m’être lancé. Il s’agit d’un gros contrat avec une firme pharmaceutique productrice de petites pilules bleues. Ces dernières sont assez prisées par les hommes désirant toujours conter fleurette à plus jeune ou montrer à Madame que les années ne ternissent pas le désir. Le fameux FORBRA a pourtant du succès mais n’a pas encore son slogan.

                                         Alors commence mon travail. J’ai l’impression d’être Indiana Jones dans « Les aventuriers de la Phrase Perdue » ou « Le royaume des idées en or » ou encore « Le Temple des Mots Dits ». Mais les idées ne viennent pas cette fois. Les semaines passent et l’échéance se profile à l’horizon. Le temps presse. Que faire ?  Pourtant les blagues et les jeux de mots fusent à chaque réunion mais rien d’exploitable. Ma réputation est en jeu. Ce que je croyais une tâche aisée se révèle un réel défi.  Mes nuits blanches s’accumulent. La boîte de pilules hante le tiroir de ma table de nuit et me nargue secrètement. Ce produit se refuse à mon inspiration. Deviendrais-je trop vieux pour cet exercice cérébral ?

                Je décide alors de mettre à contribution chaque homme de mon équipe pour tester ces pilules, doutant de l’effet positif d’un afflux de sang, dans un endroit autre que le cerveau, pour trouver des idées géniales. Personnellement, je ne peux me dérober. De toute façon, je suis prêt à tout.

Le soir venu, j’ingère une petite boule bleue juste après le souper, sans prévenir ma femme Mireille. Sa chemise de nuit couleur lavande avec de petits chatons rosés semble ne jamais avoir aussi bien mis en valeur ses formes généreuses. Elle me sourit et caresse mon visage ridé.

– Tu es cerné, mon amour. Tu as l’air vidé. Ton travail est trop dur. Tu vas te tuer à la tâche.

– Au contraire, ma chérie, je suis plein d’ardeur et il y a d’autres choses dures dans la vie !  Je vais te montrer cela de suite.

                J’ai l’impression de revivre notre première nuit en amoureux. Les heures passent et ne semblent pas fatiguer mon corps devenu insatiable. Je suis en nage et ma respiration est saccadée mais un désir ardent brûle en moi. Malheureusement, mon cœur n’est pas assez résistant et je rends mon dernier soupir dans les bras de Mireille. Un sourire béat est accroché à mes lèvres car j’ai juste le temps de livrer mon dernier slogan dans l’oreille de mon épouse « Abracada Forbra, un coup de braguette magique ! ».



Succession

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À celle qui me succédera,

Si vous lisez cette lettre, c’est que le destin vous a choisie pour continuer le travail auquel je me suis consacré une bonne partie de mon existence. Je suis maintenant bien âgé et les forces m’abandonnent peu à peu alors je veux passer le relai pour que ce savoir-faire ne se perde pas.

                Vous trouverez dans cette enveloppe une petite clé d’or. Elle possède un pouvoir inimaginable pour un être humain. Moi-même, je n’y aurais pas cru si je n’en avais jamais fait l’expérience. Je vous la transmets car j’ai senti en vous le potentiel nécessaire afin de l’utiliser à bon escient. En effet, un grand pouvoir inclut une grande responsabilité. Vous allez désormais être capable de réparer les cœurs. Je ne vous parle pas de quelconque opération barbare qui consiste à ouvrir un être humain en deux. Non, vous aurez accès au cœur des hommes, à leur âme. Bien souvent, on viendra vous voir en dernier recours car les diverses thérapies et autres psychotropes auront échoué dans leur mission de guérison.

                Personnellement, j’ai reçu ce don du meilleur ami de mon grand-père. Electricien de formation, rien ne me prédestinait à devenir guérisseur d’âmes. En quelques minutes où je l’ai croisé, il a compris que je lui succéderai. C’est ainsi qu’il m’a transmis cette clé la veille de sa mort avec une lettre également, me donnant un vague mode d’emploi.

                Je vous les expose à mon tour.

                Tout d’abord, la personne à soigner doit être torse nu, les femmes pouvant conserver leur soutien-gorge. Ensuite, installer votre patient confortablement dans une position couchée de préférence. Demandez-lui de fermer les yeux et lisez à haute voix et lentement cette formule : « âme, je sais que tu es en souffrance.  Laisse-moi t’aider, lire en toi. Je te demande de baisser la garde et de m’ouvrir la porte de tes secrets les plus intimes. Place en moi toute ta confiance. Tu es bien fatiguées et le sommeil t’envahit maintenant.»

                A ce moment-là, le patient sera dans un état de sommeil profond. Approchez la clé de son plexus solaire, à mi-chemin entre le sternum et le nombril. Vous verrez alors une petite ouverture se former. Introduisez doucement la clé. Tournez-la deux fois vers la gauche puis trois fois vers la droite et une dernière fois vers la gauche. Vous aurez alors l’impression que la cage thoracique s’ouvre comme une boîte à bijoux et vous découvrirez ainsi le cœur de la personne, son moi intérieur, son être le plus profond. Il a la forme de l’organe du même nom mais son état est plus représentatif de celui de l’âme de la personne que de son palpitant. En effet, j’ai eu affaire à un grand sportif en pleine forme physique, mais dont l’âme était totalement épuisée. Vous verrez alors ce qui gêne le cœur ; cela peut prendre des formes diverses : des cicatrices mal fermées, des malformations, des trous, des amas de poussière, une coloration anormale, des battements irréguliers ou très faibles, et même parfois des parasites.

 Vous devrez alors agir en douceur. Votre don de soigneur vous guidera naturellement dans les actes à poser. Tout se fait par l’intermédiaire des mains. Elles sont porteuses de guérison. Il se peut que certains patients aient besoin de plusieurs séances pour se sentir réellement mieux, c’est tout-à-fait normal. Ne vous découragez jamais !

Vous remarquerez que les cœurs ont une empreinte spécifique à chacun, comme le sont les empreintes digitales. Et si vous avez l’occasion de voir ceux des couples, leur complémentarité saute aux yeux. Ce sont comme deux pièces de puzzle qui s’imbriquent, elles se complètent parfaitement pour former un tout. Un fois réunies, ces âmes deviennent sœurs pour le reste de leur existence. Le départ de l’une d’elles sera rapidement suivi de celui de l’autre.

Ainsi, je vais bientôt rejoindre ma très chère Julienne. Mon cœur saigne depuis sa disparition brutale il y a quelques mois. Je suis enfin apaisé de connaître mon successeur. J’ai foi en vous et sais que vous serez à la hauteur de la tâche. Les âmes souffrantes comptent sur vous.

 

La lettre était signée juste d’un prénom : Marcel. Lucie chercha sur l’enveloppe les coordonnées de l’expéditeur de cette étrange lettre mais sans succès. Il semblerait qu’il l’ait glissée directement dans sa boîte aux lettres dans la nuit. Un bruit métallique résonna dans la pièce. Un objet venait de tomber sur le carrelage du salon. La jeune femme se pencha et ramassa une minuscule clé dorée. À son contact, les battements de son cœur se mirent subitement à accélérer, à cogner dans sa tête. Elle fut prise de vertiges et eut juste le temps de se laisser tomber, les yeux fermés, dans le canapé tout proche avant d’être avalée par une sorte de gouffre sans fond. La sensation de chute dura de longues minutes. Ce fut la nécessité de reprendre une grande goulée d’air qui la ramena à la réalité. Elle ouvrit grand ses yeux verts émeraude et murmura doucement « Je suis prête… »



Chaperon et descendance

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– Allô, Au Grand Chaperon Bleu, je vous écoute !

 

            Zora avait décroché le téléphone et pris son habituel ton enjoué. Cela faisait maintenant trois ans que la jolie rouquine avait repris la boutique familiale. Elle y avait évidemment apporté sa petite touche personnelle de modernité. Finies les capes vieillottes aux divers tons de rouges, elle avait lancé sa gamme de houppelandes, manteaux, pèlerines, cabans, capotes, mantes, pelisses et surtout capes disponibles dans tous les coloris possibles et imaginables. Les matières variaient tout aussi bien du cachemire en passant par le lin, le coton indien, le velours et même de la peau de loup. Sa famille avait une vieille histoire avec ces animaux. En effet, son ancêtre n’était autre que le fameux « Petit Chaperon Rouge ». Pendant toute son enfance, elle eut droit aux recommandations concernant les loups et leurs fourberies. Ces êtres vils se faisaient discrets et agissaient dans l’ombre afin de berner leurs victimes. Leur réputation de croqueurs de faibles n’était plus à faire.

 

            Au téléphone, c’était Mémère la Grande qui s’enquérait de l’arrivée de sa commande très spéciale. Elle fut ravie d’apprendre qu’elle était enfin là et demanda à Zora si elle pouvait venir lui apporter, petite faveur pour une fidèle cliente. La jeune femme grommela puis promit de passer dans la soirée, après la fermeture du magasin. Elle prit l’adresse de la vieille dame avant de raccrocher en soupirant.

 

            Une fois le rideau de fer baissé et fermé à clé, la commerçante se mit en route en direction de la sortie de la ville. La nuit déroulait peu à peu sa cape de noirceur sur les rues dont les réverbères s’allumèrent en clignotant. Zora avançait, tête baissée, le menton caché dans le col de sa cape couleur d’automne afin d’atténuer le piquant du vent d’octobre. En tournant à un carrefour vide d’âme, elle parvint aux portes de la ville. Là, une ombre la stoppa d’un mouvement de bras. Une grande silhouette sombre lui fit face. Dans l’obscurité, elle ne sut distinguer le visage de l’étranger, caché par une large capuche.

 

– Hé là ! Où comptes-tu aller ainsi petite ?

– J’ai une commande à aller porter dans la forêt.

– Ce n’est pas très prudent de se promener dans les bois la nuit. À quelle adresse te rends-tu ?

– 666 Impasse du Fin Fond de la Forêt Sombre.

– Pour avoir parcouru ces bois de long en large, je te conseille un raccourci qui est sûr. Il faut prendre le chemin de la clairière puis remonter le ruisseau jusqu’à l’arbre centenaire et là, tu ne seras plus très loin.

– Je vous remercie pour le tuyau, étranger. Bonne soirée.

– Bonne soirée, petite fille.

 

            Plutôt du genre docile, elle suivit les consignes et se dirigea vers la clairière. L’œil de l’étranger brilla dans la pénombre. Il leva ses babines sur des crocs acérés. Il avait reconnu la jeune femme rousse, celle dont l’ancêtre fut la cause de la mort de son arrière-arrière-arrière-grand-père. La rage au ventre, il se dit que la vengeance était un plat qui se mangeait froid, voire même périmé ! Il se mit à courir à travers les fourrés en direction de l’adresse énoncée. Sur place, il frappa à la porte en annonçant d’une voix la plus fluette qu’il put : « J’apporte votre commande, Madame ! 

 

– Mords la craquinette et la chamoisette époussettera.

 

            L’animal entra tel un éclair dans l’habitation de la vieille dame et l’assomma avant qu’elle n’ait eu le temps de dire « Anticonstitutionnellement ». Il la cacha dans une armoire Louis XVI avant d’enfiler un déshabillé vaporeux, trouvé dans la salle de bain. Caché sous les couvertures, il attendit sa victime. Zora arriva peu de temps après. Une fois à l’intérieur, elle s’approcha du lit en tendant sa grande boîte en carton.

 

– Voici votre commande, Mémère la Grande !

– Dépose-la sur la table et viens te réchauffer à mes côtés. Je vois que tu es frigorifiée.

 

            L’imposteur leva un coin de la couverture et la rouquine s’écria :

 

– Dis-donc, vos bras sont immenses !

– C’est pour mieux me gratter la plante des pieds.

– Et vos jambes !

– Je les ai plus grandes qu’Adriana Karembeu. Elle me jalouse.

– Qu’avez-vous aux oreilles ?

– C’est un nouveau modèle de sonotone.

– Que vous avez de grands yeux !

– On me dit qu’ils sont plus grands que mon ventre.

– Et puis il y a vos dents aussi…

– Tu vas pouvoir constater qu’elles sont acérées !

 

            Avant que le loup ne se jette sur Zora, elle avait compris à qui elle avait affaire. Elle sortit ses armes dissimulées sous sa cape, des galettes tranchantes au miel et au beurre. La jeune femme les lança en direction de son agresseur. Les biscuits allèrent se ficher dans le corps velu de l’animal. Il émit de longs râles. C’est alors que Mémère la Grande sortit de sa torpeur et de l’armoire. Elle se mit à réciter des contes pour enfants d’une voix si douce que le loup ne put résister à l’appel de ses rêves, c’était là un de ses talents cachés. Dès que ses ronflements firent trembler la maisonnée, les deux femmes appelèrent les forces de l’ordre. Les chasseurs prirent note des faits reprochés et emportèrent l’animal sans ménagement.       

 

            En prison, le loup fut enfermé avec ses semblables. L’un d’eux avait été incarcéré pour avoir mangé une chèvre appelée Blanquette, un autre un agneau au bord d’une rivière. Celui qui avait ingurgité un jeune garçon, s’était défendu en expliquant que c’était lui qui ne cessait de l’appeler mais il avait été condamné malgré tout. Le Grand Méchant Louis était le plus malchanceux. En effet, après avoir été ébouillanté par trois petits cochons malicieux, il avait fini par se repaître de sept chevreaux. Mais pendant sa sieste de digestion, leur mère lui avait ouvert le ventre pour récupérer ses petits et avait placé des pierres à la place. Il avait failli se noyer en allant boire à la rivière. En entendant toutes ces histoires, le loup conclut : « Mes frères, moi je vous dis que nous ne sommes que les têtes de truc, les boucs et misères dans toutes les histoires ! Et ceci ne semble pas prêt de changer…»



(R)évolution

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            Je serre la main velue de mon collègue de bureau pour le féliciter. Il me montre ses dents jaunes et remue ses grandes oreilles en guise de satisfaction. Son regard simiesque brille. Ari a mis son costume en tweed pour l’occasion. Il se tient le plus droit possible mais son dos reste toujours légèrement courbé, ce qui est normal pour un gorille. Cette scène aurait pu faire partie d’un film de science-fiction il y seulement dix ans.

            Tout a commencé en 2015, un scientifique qui étudiait les grands singes a découvert qu’une branche de gorilles avait évolué de façon incroyable. Ils étaient capables de communiquer avec les humains grâce au langage des signes qu’on leur avait appris. L’un d’entre eux a été remis en liberté et est revenu quelques mois plus tard avec un groupe de congénères tous aussi doué que lui. Ils ont demandé à être intégrés dans la société humaine. Ils furent d’abord embauchés dans des usines où aucune qualification n’était nécessaire. Mais cela a vite tourné à l’exploitation à outrance. On leur confiait les tâches ingrates et parfois même dangereuses pour un salaire de misère. Les singes ont alors créé leur propre syndicat appelé S.S. pour « Solidarité Simiesque ». Il y eut un débat international sur la possibilité d’avoir une identité. Ils ont eu gain de cause.

            Certains gorilles ont appris à écrire et ont ainsi pu accéder à des postes de bureau. Ils ont également sollicité que les zoos deviennent équitables et que la race humaine y soit représentée au même titre que tous les autres animaux. Après quelques indignations de l’opinion publique, l’idée a fait son bonhomme de chemin. Après une sorte de casting, des individus ont accepté de vivre en zoo, sous les yeux des autres, moyennant quelques avantages âprement négociés tels que le wifi gratuit, des repas gastronomiques gratuits, des vêtements et du matériel de marque offerts par des sponsors.

            Le jour où on m’a présenté Ari, un simiesque, je ne fus pas trop étonnée. Je l’ai écolé quelques heures. Il apprenait rapidement et était minutieux dans son travail. C’est ainsi qu’il devint un des meilleurs éléments de l’entreprise. Et aujourd’hui, c’est l’apothéose. Il est nommé comme employé du mois. C’est Lucie, l’australopithèque, qui aurait été fière de lui !



Concours de cuisine

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            C’est le grand jour et je suis prêt à en découdre avec les autres cuisiniers. Je me suis inscrit à ce concours régional le mois dernier et, depuis, je m’exerce d’arrache-pied à améliorer ma recette. Après avoir décliné mon identité à un petit moustachu blond, on m’attribue un stand comprenant une cuisinière avec four et taques au gaz ainsi que quelques ustensiles indispensables. Nous devions juste ramener notre matière première, les ingrédients. Je déballe donc ma jolie poularde à la peau rosée que j’avais prénommée Caroline, élevée avec amour dans le poulailler familial, mes pleurotes fraîchement cueillies dans le bois de ma commune, mes bouteilles de bière locale et les pommes de terre primeur de mon potager.

            Au top départ, j’empoigne mon couteau et les mouvements s’enchaînent sans hésitation. Peu à peu, de mon stand s’échappent de délicieuses effluves chargées d’épices, de terroir et de la promesse d’un festin, donnant l’eau à la bouche et surpassant les odeurs fades des autres préparations. Mon enthousiasme est à son paroxysme. Je découpe, arrose, flambe, mélange, goûte, mixe avec l’impression que les dieux de la cuisine me regardent et m’encouragent de leurs grosses pognes. La victoire m’est assurée. Je jette des coups d’œil furtifs vers mes concurrents qui suent sang et eau au-dessus de leurs fourneaux dont s’échappent des odeurs de brulé, de mauvais gras et de médiocrité. Quelques minutes avant le gong final, je dresse mon assiette et pose la cloche en argent, signe du travail terminé.

            Un à un, nous défilons face au jury composé de trois personnes ; une femme d’une quarantaine d’années et deux hommes bedonnants. Lorsque j’arrive devant eux, je retire fièrement ma cloche. Ma poitrine se gonfle et un sourire conquérant naît sur mes lèvres. Je dépose l’assiette sur la table et observe leurs réactions. Je peux lire de l’étonnement, de la perplexité et un certain amusement dans leurs yeux. La dame me demande :

– Comment se nomme votre plat, Monsieur ?

– Poularde Caroline aux pleurotes gambadantes dans une rivière de Chimay Bleue et son écrasée de Charlotte potagères aux œufs frais du poulailler.

– Waouw ! Cette dénomination demande une carte de restaurant à elle seule. Mais je reste perplexe face à votre assiette. Elle est quasi vide…

– Non ! Ma poularde en sauce est représentée par les gouttes brunes et la purée par les gouttes jaunes. Voici une pipette qui vous permettra de récupérer le tout pour la dégustation. Bon appétit !

            Chaque juré aspire le contenu des points que j’ai savamment posés sur mon assiette, lui donnant l’aspect d’un tableau de Van Gogh. Ils goutent longuement avant de me libérer d’un mouvement de tête.

            Voici arrivé le moment de l’annonce des gagnants. Je me prépare à recevoir le premier prix… ah non… le deuxième alors… non plus… et le troisième me passe sous le nez. Le jury m’octroie tout de même celui de l’originalité en me traitant de « magicien » qui fait disparaître une poularde d’un kilo en la liquéfiant. Je tente de faire bonne figure mais je fulmine intérieurement. Ces incultes ne comprennent rien à la nouvelle gastronomie ces péquenaud, ces ploucs, ces culs-terreux qui ne sont jamais sortis de leur cuisine de grand-mère. Tous les grands artistes étaient des incompris  au début de leur carrière. Je vais monter à Bruxelles pour faire goûter mes œuvres aux meilleurs. Que Paul Bocuse et Pierre Gagnaire tremblent, Gustave Dikkenek* arrive !

 

* belgicisme signifiant « gros cou »



Remise des prix

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Johan a toujours été meilleur que moi. Déjà à la maternelle, il ne dépassait pas des lignes en coloriant alors que mes coups de crayon restaient aléatoires. Ensuite, il lisait impeccablement pendant que moi je butais sur les mots. Ensuite, il calculait si rapidement que je n’avais pas le temps de lever la main pour répondre. En fin d’année, je suis toujours et désespérément le deuxième ; impossible de lui voler le haut du podium.

            Maintenant, j’ai douze ans et je suis en sixième primaire. Les examens de juin approchent. J’étudie de longues heures, en sachant pertinemment que Johan sera meilleur et cela me mine. J’ai l’impression de ne pas me battre à armes égales. D’où vient sa facilité à surpasser tout le monde alors qu’il se vante de ne relire ses cours qu’une fois ? Nous ne sommes pas tous égaux devant nos contrôles.

            Voilà ! J’ai terminé tous mes tests. Alea jacta est. Mais le sort va me donner un coup de pouce. Madame France, ma professeure de religion, me croise dans le couloir alors que je me dirige vers ma classe et me sollicite afin de déposer un carton bien lourd dans la salle des professeurs. En entrant dans la pièce totalement vide, je passe à côté de plusieurs tas de feuilles qui me sont familiers ; ce sont les copies d’examens de ma classe en attente de correction. Je jette un coup d’œil furtif autour de moi avant de les feuilleter. Je retrouve ma production et celle de Johan. Une idée me traverse l’esprit et je ne réfléchis même pas sur le bien-fondé de mon action. Je m’empare d’un effaceur de stylo-plume qui traîne, efface mon nom et celui de mon rival afin de les échanger. De retour en classe, j’adresse un petit sourire à la maîtresse pour m’excuser de mon retard.

            Aujourd’hui, c’est la remise des résultats. Cette fois-ci, je suis sûr d’être le premier. Johan ne va rien comprendre. Je pourrai enfin voir les yeux de ma mère briller de fierté face à la toute-puissance de son rejeton. Le directeur entame l’appel en commençant par le meilleur. Je suis prêt à bondir de ma chaise pour aller quérir mon prix de meilleur élève. Mais c’est le prénom de Johan qui retentit dans la salle de gym décorée pour l’occasion. Je lis de la surprise dans son regard pendant qu’il s’avance vers l’estrade. Je ne comprends pas comment cela a-t-il pu arriver ! Si je n’avais pas échangé nos copies, c’est moi qui aurais été récompensé de mon travail. Mais alors… j’ai vraiment été meilleur que lui et personne ne le saura jamais ! Me voilà bien puni de mes magouilles, je suis au bord des larmes. Le deuxième et le troisième prix me passent aussi sous le nez et je saisis encore moins. En toute logique, j’aurais au minimum dû finir deuxième. Maman semble un peu déçue. Je reçois tout de même le prix du meilleur camarade, l’élève qui prête toujours son cours à celui qui revient d’une grippe, de la scarlatine ou de l’appendicite et qui ne refuse pas de rendre service en portant une caisse, quitte à faire une grosse bêtise ensuite.

            À la sortie, je vois Johan face à sa mère, la tête basse et la bouche frémissante. Je m’approche discrètement, en faisant semblant de me diriger vers les toilettes. Je surprends alors leur conversation :

– Etant donné tes capacités, tu entreras comme prévu dans cette école pour enfants précoces. Ils ont un bon internat. Tu iras très loin, mon fils !

– Mais maman, je t’ai dit que je ne voulais pas. Je veux rester ici, avec tous mes amis.

– Tu t’en feras d’autres ! Pas de discussion. C’est pour ton bien !

            D’un coup, tout s’explique. Johan aura voulu faire baisser ses résultats afin de ne pas partir loin et seul. Mais ce sont les miens qui lui ouvrent les portes de cette prestigieuse école. Ironie du sort ! Si je n’avais pas trafiqué les copies, j’aurais été décoré meilleur élève et Johan serait resté parmi nous. Ainsi va la vie…

            En nous éloignant du collège, Maman me dit :

– C’est bizarre que tes résultats soient si faibles…

– Ne t’en fais pas ! Je serai le premier l’an prochain. Je suis prêt à le parier.



Je crache ma bile

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            Samedi soir, 20 h 15, je fixe l’écran de télévision et ne peux empêcher ma lèvre inférieure de pendre lamentablement et mes yeux de s’arrondir comme des boules de billard. Il faut quelques secondes à mes neurones de la joie pour se mettre à vibrer dans mon cerveau. Ce sont ensuite mes membres et finalement mon corps tout entier qui sont pris de convulsions endiablées. Une rengaine résonne désormais dans mon salon : « J’ai gagné ! J’ai gagné ! ». Mon épouse sort de la cuisine, une poêle à frire humide dans la main droite et un torchon dans l’autre, deux armes redoutables si elle souhaite me réduire au silence. Je ne lui laisse pas le temps de réagir car je cours l’embrasser fougueusement.

– Mais qu’est-ce qui te prend Jules ?

– On a gagné Mariette !

– Quoi ? Encore un voyage fictif par internet ? Ou des bijoux en or… dure bon marché grâce à un marabout africain ? Pff, tu te fais toujours avoir !

– Non, ici c’est réel. Regarde, j’ai tous les numéros du Lotto !

– C’est ça, prends-moi pour une demeurée tombée de la dernière pluie. Tu n’as jamais eu une once de chance depuis vingt ans que tu t’acharnes à jouer les mêmes combinaisons à cette foutue loterie.

            Là, je tapote sur l’ordinateur pour dénicher les chiffres magiques correspondant à ceux imprimés sur mon ticket afin de prouver à ma femme que j’ai, pour une fois, raison. Nous entamons alors tous deux une danse frénétique autour de la table du salon. Mon épouse tape en rythme sur sa poêle pendant que je fais tourner la serviette au-dessus de ma tête, faisant honneur à un célèbre présentateur télé aux cheveux blancs.

            Pendant toute la journée du dimanche, nous sommes sur un petit nuage, occupés à dessiner de jolis projets de voyage autour du monde. Le midi, j’emmène Mariette dans ce restaurant prestigieux que je lui refuse depuis tant d’années. Secrètement, je fomente le discours salé que je compte servir à mon chef de service dès demain. Avec plus de trente-cinq millions d’euros, je n’ai plus besoin de subir les affres de Môsieur Gilbert De La Montagnequifume. Il est pédant à souhait et surtout imbuvable. C’est le fils du patron et, à ce titre, il se permet tout. Les nécessités financières m’imposent de fermer ma gueule et d’obéir à ce pantin incapable. J’ai bien sûr tenté de trouver un poste ailleurs mais personne ne veut d’un vieux comptable qui utilise encore une machine à calculer à rouleau et non des tableaux sur ordinateur.

            Le lundi matin, j’arrive au bureau avec un retard marqué car il est déjà plus de dix heures. J’ai opté pour un look décontracté avec bermuda à fleurs, marcel orange et tongs même s’il fait un peu cru en ce vingt-deux juin. C’est mon chef en personne qui vient à ma rencontre.

– Monsieur Villefroy, vous avez vu l’heure ? Et qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Vous savez que votre contrat de travail vous oblige au port quotidien du costume avec cravate. Retournez vous changer à la maison.

– Non, Gilbert ! C’est fini entre toi et moi !

            J’entends autour de nous des petits bruits de surprise marqués par une pointe de curiosité. Des regards intrigués nous scrutent.

– Je vous laisse dès aujourd’hui car je démissionne !

– Comment ? Vous ne pouvez pas avoir trouvé une place ailleurs. Vous êtes trop vieux !

– Non, j’ai gagné au Lotto et me voici plus riche que vous. J’en profite donc pour vous livrer vos quatre vérités. Savez-vous ce que l’on dit de vous ?

– Euh…

– Que vous êtes un incapable, un véritable boulet pour cette entreprise, un fils à papa gâté pourri qui n’a aucune compétence à part celle de se rendre ridicule. D’ailleurs vos traditionnels discours de bons vœux ne sont que des colliers d’âneries qui font rire dans les chaumières des employés pendant toute l’année.  Vous vous habillez comme un bobo parisien alors que vous n’êtes qu’un plouc provincial. De plus, en vous obstinant à acheter une taille en-dessous de la vôtre, vous ressemblez à un saucisson, de Paris bien sûr ! C’est d’ailleurs votre surnom ici. Oh, j’oubliais… je vous invite vivement à consulter un médecin car votre haleine est pestilentielle. Vous n’avez pas remarqué que nous avions tous des arbres magiques dans nos bureaux ? Il doit y avoir quelque chose qui pourrit à l’intérieur de vous, à moins que ce soit juste du fait de votre mauvaise foi. Nous en avons tous assez de devoir pallier vos erreurs en refaisant le travail derrière vous. Et qui récolte les honneurs ? Nous n’avons même pas droit à des remerciements. Vous n’êtes qu’un imposteur qui passe ses journées à regarder des pornos sur le net ou commander des pizza au lieu de faire avancer l’entreprise. Nous craignons tous le jour où vous devrez prendre les rênes en lieu et place de votre cher père car là, nous sommes assurés de courir droit à la faillite.

 

            Toute ma rancœur accumulée au fil des ans se déverse comme le flot de lave d’un volcan trop longtemps endormi. Je vois les yeux de Gilbert s’embuer et ses lèvres trembler comme un enfant pris en faute, alors je décide de conclure :

 

– Je vous laisse donc sans regret ! Adieu Monsieur De La Montagnequifume.

 

            Là, je sors, la tête haute et fière.  

 

Mon histoire aurait pu se terminer ainsi, avec un happy end comme dans toutes les comédies d’outre-Atlantique. Mais, en sortant du bureau, je suis allé chez mon libraire pour valider ma cagnotte. Lorsque ce dernier m’a informé que mes numéros étaient bien identiques à un tirage mais celui du mercredi et non du samedi, je suis tombé dans les pommes. Mon récit a fortement amusé les pompiers qui sont venus me réanimer.

 

            Après avoir été obligé de faire mon mea culpa devant Gilbert, j’ai pu récupérer mon poste. Depuis lors, il a étonnamment changé. Il s’est mis à suivre diverses formations, a revu sa garde-robe, s’est mis au régime et a consulté un spécialiste pour son halitose. Il est plus respectueux envers moi et mes collègues depuis mon pétage de plombs. Ces derniers m’en sont reconnaissants. Moi, je continue à jouer mes combinaisons au Lotto en continuant à espérer faire le tour du monde avec Mariette ou, du moins, rembourser le petit crédit qu’il m’a fallu contracter en vue de renflouer mon compte bien dégarni par l’addition du restaurant gastronomique.



Contrôle fiscal

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            Les yeux encore embrumés par le sommeil, Lucie se rend à sa boîte aux lettres. Elle ramasse une carte postale et une enveloppe. Le paysage méditerranéen figé sur le carton lui fait esquisser un sourire. Son amie Eléonore la salue depuis son lieu de vacances. Les mots «soleil », « mer bleue », « bronzage » et « farniente » la font s’évader quelques instants.  Encore deux semaines au turbin et ce sera à son tour d’envoyer des cartes postales qui feront baver d’envie ses amies. Bien que La Panne fasse moins rêver que Saint-Tropez mais chacun compose avec son budget. Dans ses évocations, ce sera sûrement plutôt « ondée », « petit vent frais », « moules frites » et « kwistax » mais tant pis !

 

            Elle ouvre l’enveloppe et découvre une lettre à l’en-tête de l’administration fiscale. Un petit pincement vient lui chatouiller le creux de l’estomac. Elle apprend qu’un contrôleur passera le lundi suivant afin d’effectuer quelques vérifications. Il lui faut préparer ses extraits de compte, qu’ils soient nationaux ou à l’étranger, le cas éventuel, ses fiches de paie et toutes ses factures.

 

            La trentenaire émet un long soupir et s’assied. Elle n’a pas grand-chose à cacher à part ses prestations sporadiques en tant que gogo danseuse quelques vendredis ou samedis par mois, bien loin de son boulot de gratte-papier. Le patron ne la déclare pas, ce qui les arrange tous les deux ; pas de cotisations sociales pour lui et pas de plafond imposable dépassé pour elle. Cette rentrée financière lui permet juste d’arrondir ses fins de mois grâce à ses quelques rondeurs de fesses et de joindre les deux bouts grâce à celui, érectile, des clients qui lui glissent des petites coupures dans le string. Il lui est même arrivé de recevoir un poème par ce biais, ou plutôt par un billet plus doux que de banque. Et c’était Arthur ! Les mots couchés sur le papier l’ont touchée droit au cœur et l’ont amenée s’intéresser  à lui. Leur relation est encore fragile et ils apprennent à se connaître.

 

            Voici le lundi arriver, Lucie a préparé tous ses justificatifs sur la table de la salle à manger. L’interphone de l’entrée retentit. Son cœur cesse de battre un quart de seconde avant qu’elle aille déclencher l’interrupteur en lançant « Deuxième étage, première porte à droite. » sans recevoir de réponse. Et si elle venait d’ouvrir à un malfrat qui sonne chez tout le monde dans l’espoir de pénétrer dans l’immeuble pour y perpétrer un quelconque méfait. Et elle qui vient de lui dire où elle se trouve. On frappe à la porte. Un coup d’œil à travers le judas l’informe qu’une femme est de l’autre côté. Elle a bien le look d’une inspectrice des finances avec son chignon serré et son tailleur strict, pas celui d’une malfaitrice… bien que la différence soit ténue.

 

            Lucie lui ouvre et sert son sourire le plus jovial. Sans répondre ni à son bonjour ni à sa poignée de main, la dame se présente comme « Madame Joubert, inspectrice en chef au sein du Service Public Fédéral, service des recettes. »

 

– Cela tombe bien, j’adore cuisiner ! lance Lucie, non sans malice.

 

            Sa blague ne déride nullement la dame âgée d’une bonne cinquantaine d’années et dont les petits yeux perçants créent une impression de malaise chez son interlocuteur.

 

            La jeune femme lui désigne le tas de paperasses qui jonche sa table. Mais l’inspectrice semble préférer s’intéresser à la décoration d’intérieur.

 

– Vous avez de jolis tableaux. Et ces masques africains, ils sont d’origine ?

– Je ne sais pas. Tout provient de la brocante estivale du Risquons-Tout. Je n’ai pas demandé leurs pédigrées aux vendeurs. Je le ferai la prochaine fois que je chine. Promis !

– Et le cabriolet devant l’immeuble, il vous appartient si je ne m’abuse.

– Vous avez bien mené votre enquête, on ne peut rien vous cacher. Mais ce n’est qu’une Fiat 500. On est loin de la Ferrari ou de la Porsche… à mon grand regret.

 

            La dame au chignon épluche avec soin les extraits de compte classés par ordre chronologique après des fouilles quasi archéologiques effectuées la veille.

 

– Vous ne faites pas beaucoup de shopping. C’est assez étonnant pour une jeune femme comme vous. On vous entretient ?

– J’avoue que je prends soin de ma carrosserie.

– Vous détournez ma question. Avez-vous un homme… ou une femme dans votre vie ?

– Euh… c’est plutôt intime comme question et je n’en vois pas la pertinence.

– Vous ne devez rien me cacher.

– Si vous le désirez, je peux vous faire un striptease là, tout de suite !

– Ne soyez pas insolente, cela pourrait vous coûter cher. Alors, répondez-moi.

– J’ai des relations.

– Je ne crains rien et ne suis pas corrompue.

– Là, c’est vous qui vous méprenez. J’entretiens des relations.

– Plusieurs relations ?

– Oui.

– Vous êtes donc volage.

– Et pourquoi pas nymphomane aussi ? Sachez que mes relations sont toujours avec le même homme.

– Ah, je préfère cela. Et comment se prénomme-t-il ?

– Arthur. Quel est le lien avec cette inspection ?

– C’est la relation que MOI j’entretiens avec Arthur.

– Quoi ! Il a une double vie ? Vous êtes sa femme ? Il semble aimer les femmes mûres, et c’est un euphémisme ! ça alors ! C’est pour cela que vous souhaitiez me rencontrer ?

– J’avoue que je voulais vous connaître.

– Voilà c’est chose faite. Il va falloir qu’il choisisse entre nous deux maintenant, entre la viande fraîche et la faisandée ! Moi qui le croyais différent. De toute façon, je considère son attitude comme inacceptable et irrespectueuse. Je ne veux même plus avoir affaire à lui.

            Lucie éclate en sanglots, les larmes coulent, mélange de déception, de colère et de jalousie. Madame Joubert s’approche, son visage s’attendrit. Elle pose une main dans le dos de Lucie et l’autre sur son épaule.

– Calmez-vous… je voulais juste vérifier si vous le méritiez.

– Pourquoi ? Vous cherchiez une raison valable de divorcer ?

– Arthur n’est ni mon mari ni mon amant. C’est mon fils ! 



Déboires

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            Je sens que ma conscience refait peu à peu surface. Mon corps esquisse difficilement les premiers mouvements de la journée. Un mal de crâne à l’allure de casquette de plomb me rappelle que ma nuit ne fut ni sage ni réparatrice. Je n’ai aucun souvenir des événements après minuit. Je sais que j’étais en boîte avec ma copine Elise et que j’ai succombé à mon péché mignon, le Mojito. Lorsque je commence, je ne peux plus m’arrêter, je les enchaîne, et ce, jusqu’au blackout. Il n’est pas rare qu’Elise me jette dans mon lit et me laisse me dégriser tranquillement.

 

            Une terrible soif me taraude. Ma gorge est plus sèche que le désert de Gobi. J’ouvre lentement les yeux, mes paupières grincent. Ma vision est encore trouble mais je comprends sans peine que cette chambre n’est pas la mienne. Et lorsque je constate la présence d’un individu à mes côtés, je ne peux m’empêcher de pousser un cri stridulant et de sauter hors de ma couche. Je découvre un homme menotté, les poignets et les chevilles attachés aux montants du lit, une boule maintenue dans sa bouche avec une lanière de cuir. Je constate que nous sommes tous deux en tenue d’Adam et Eve, feuille de vigne en moins. Il me jette un regard apeuré,

 

            Soudain, je suis prise d’horribles nausées qui me nouent l’estomac ; nœud plus coulant que plat, je fourre ma tête dans la première poubelle venue, faute de trouver les toilettes. C’est alors qu’un fracas résonne dans l’entrée. Deux hommes, équipés d’un gilet pare-balles et de casques sombres qui masquent leurs visages, m’attrapent sans ménagement par les bras. Une fois debout, des vomissures encore au coin des lèvres, l’un d’eux me jette un peignoir à fleurs et m’ordonne de le mettre pendant que l’autre enlève le bâillon de mon compagnon d’infortune.

 

            Ce dernier se met à pleurer et à remercier les deux gars qui arborent le mot « POLICE » dans le dos. L’homme commence à raconter que je l’ai séduit au bar, que je l’ai ramené chez lui, qu’il m’a proposé un dernier verre et que là tout a dérapé. Je l’aurais assommé avec une poêle à frire et aurait profité de son inconscience pour ramener mon matériel sado-maso. Il se plaint d’avoir été giflé, flagellé avec le martinet qui traîne sous le lit et finalement abusé. Je suis totalement sidérée par ses descriptions. Lorsque le flic met précautionneusement l’instrument de torture dans un sachet en plastique étiqueté « preuve », ma mâchoire devient de pierre et mon cerveau se liquéfie. Comment me défendre alors que je n’ai aucun souvenir de cette nuit qui semble avoir été plus agitée que d’habitude ?  Les menottes changent de mains et je suis embarquée, encore titubante, dans le panier à salade, et ce, malgré mes protestations trop molles à mon goût.

 

            Le fourgon s’arrête et j’en suis extirpée comme une bête devant l’abattoir. Le voyage m’a apparemment dessoulée. Nous entrons dans un bâtiment vétuste où le L de « police » a disparu, laissant apparaître « poice », ne présageant rien de bon. On m’assied sur une vieille chaise de cantine en plastique orange sise au beau milieu d’une pièce aux murs blancs décrépis dont l’un est pourvu d’un miroir sans tain. Un des flics retire son casque à visière et je reconnais son visage.

 

– Vous êtes Benoît, le petit copain d’Elise.

– Oui et alors ? D’un ton peu engageant.

– Qu’est-ce que je fais ici ?

– Vous êtes accusée d’agression sexuelle aggravée et de viol avec violence.

– Je ne comprends rien !

– Vous lui avez imposé vos pratiques répugnantes alors qu’il n’était pas consentant.

– Vous en connaissez beaucoup de mecs qui refusent une relation avec une jolie fille ? Bon, je ne me jette pas des fleurs mais je suis loin d’être répugnante.

– Il n’a pourtant pas l’air d’avoir pris son pied le bonhomme. Nous allons chercher si on trouve des sécrétions vaginales sur son pénis et là, gare à vous ! Nous aurons toutes les preuves.

– Mais c’est une erreur ! J’avais trop bu hier soir et je ne me souviens de rien.

– La bonne excuse ! C’est un peu facile.

– Je ne peux pas avoir fait tout cela. Je suis partisante des relations tout ce qu’il y a de plus classiques. Ce matériel étrange ne m’appartient pas, je ne sais pas d’où il sort. Il lui appartient peut-être ! Je vous supplie de me croire.

– Il faudra expliquer cela au juge. Il n’est pas du genre clément. En plus, il est plus gang bang que martinet et boules de Geisha.

– Oh mon Dieu !  Je dois encore cauchemarder. Pincez-moi ! Appelez ma copine Elise, elle vous dira que c’est impossible.

– C’est parfait car elle est déjà là !

 

            Il désigne de son doigt le miroir sans tain. Je reste un instant bouche bée avant que la porte ne s’ouvre et que ma copine s’avance vers moi. Je fonds en larmes en criant :

 

– Dis-leur que c’est une erreur. Je ne peux pas avoir fait cela. Tu me connais !

– Je leur ai déjà tout dit de tes excès !

– Pardon ? Tu es dans leur camp ?

– Pas du tout ! J’ai toujours été dans le tien et c’est pour cela que j’ai tout orchestré.

 

            À ce moment-là, je perds totalement pied, mon cerveau est sur « off » et ma bouche est en mode « aéroport pour mouches ». Voyant mon absence cruelle de réaction, Elise fait un signe à Benoît qui me détache les mains.

 

– C’est fini ! J’espère que tu as compris la leçon ?

– Laquelle ? Je suis totalement perdue. Tu as su leur faire entendre raison ? Ils laissent tomber les accusations ?

– Elles n’ont jamais existé. Je t’ai monté un bateau !

– Tout était bidon alors, le mec, les flics, …

– Bien sûr ! Je voulais te faire prendre conscience qu’il fallait que tu cesses de te prendre des bitures. Ça va finir par t’amener vraiment des ennuis.

– Je me suis pris une belle baffe. Et le gars dans la chambre ?

– Un pote qui prend des cours d’art dramatique. Tu étais dans son appartement.

– Il est sacrément doué. On peut lui décerner l’oscar du meilleur acteur. Et ici, c’est le commissariat ?

– Non, un vieux bureau de police désaffecté.

– J’ai eu la peur de ma vie. Mais, ça y est, sois rassurée, j’ai bien compris la leçon. Et pour fêter cela, Mojito !

– Pff ! Tu es incorrigible ! 



Alors, j’ai assuré ?


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            Marianne se laisse tomber mollement dans le canapé rouge. Sa respiration est rapide et elle ferme les yeux quelques instants. Moi, je suis encore tout excité, presque encore dans le feu de l’action. Je veux savoir, j’ai besoin d’avoir son avis, de récolter ses impressions. Lorsque son regard s’allume à nouveau, je l’interpelle :

 

– Alors, qu’est-ce que t’en penses ?

– ça va.

– Tu as vu comme j’ai été délicat ?

– Tu commences à trouver le truc.

– J’ai géré tout depuis la mise en place jusqu’au final. J’ai fait des progrès, avoue !

– Oui, un peu. Tu vois qu’il faut t’exercer. C’est comme un forgeron.

– Je ne vois pas le lien…

– Mais si, « c’est en forgeant que l’on devient forgeron ».

– Ah oui ! Et là, tu crois que je suis capable de forger une épée, de poser des fers à un cheval si on continue la comparaison ?

– Pas encore. Disons que tu pourrais fabriquer des clous.

– C’est tout ! Il faut alors que je continue. Battons le fer tant qu’il est chaud !

– Non ! Je suis fatiguée.

– Oh, mais j’ai encore envie. Allez, ma choupette en sucre. Viens avec moi…

– Non.

– Mais je ferai tout !

– Non, je vais devenir énorme. Tu te souviens de ma dernière grossesse ? J’étais une vraie vache.

– Mais je t’aime avec des rondeurs. S’il-te-plaît…

– Tu n’as pas besoin de moi. Fais-le tout seul.

– Non, ce n’est pas la même chose. C’est mieux à deux… plaisir partagé.

– Je ne parviendrai pas à te faire changer d’avis.

– En effet, tu me connais bien. Je suis aussi teigneux qu’un morpion.

– Aussi têtu qu’une mule !

– Mes mains ont besoin d’activité.

– Y’a pas qu’elles je crois.

– Hé oui ! Je ne peux rien te cacher. On y va ?

– Toi quand tu as décidé de cuisiner, on ne peut pas t’arrêter ! Aux fourneaux !



Petit oubli

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            Je rentre de ma journée de boulot, harassante au possible. Comme je ne vois jamais ma chère Sylvie avant de partir, nous avons pris l’habitude de nous laisser des petits mots. À mon « Passe une belle journée sous le soleil de mes pensées. », elle m’a répondu « N’oublie pas que ce jour est spécial ». Journée spéciale ? Mince, j’ai dû rater quelque chose. Les jours se suivent et se ressemblent pour moi. Nous sommes le 24 mai, que suis-je censé fêter à cette date ? Je n’ai jamais été très à cheval sur les anniversaires divers. On me l’a souvent reproché. Ce n’est pas de mauvaise part mais ma mémoire est imperméable à ce genre d’information.

            Voyons, passons en revue les dates particulières : notre rencontre, c’était en plein hiver, l’anniversaire de sa mère, elle a  un caractère de cochon car elle est sagittaire donc c’est en novembre ou décembre, la Saint Valentin, c’est en février, reste l’anniversaire de ma mie. Ce ne peut être que cela. Et moi qui n’ai rien prévu ; ni cadeau, ni repas en amoureux. Il me reste un petit quart d’heure pour donner l’illusion que je n’ai pas oublié.

            Je file dans la salle de bains pour me débarbouiller et me raser. C’est là qu’une idée germe dans mon esprit. Je fouille les armoires et trouve les objets qui me serviront à ma mise en scène. Je cueille discrètement une belle rose dans le jardin de la voisine. Lorsque je ferme le tiroir du lecteur CD, j’entends la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. Je retire prestement mon pantalon et le jette derrière le canapé.  

Lorsque Sylvie pénètre dans le salon, elle me trouve en caleçon, un marcel moulant sur le torse, une rose entre les dents, en position lascive dans l’embrasure de la porte de la cuisine. J’appuie sur le bouton de la télécommande de la chaîne hifi et « Kiss » de Prince se met à résonner dans la pièce (https://www.youtube.com/watch?v=bOY-SqlscQU). Je commence une danse improvisée, qui se veut érotique et sensuelle. Sylvie ébauche un petit sourire à la fois amusé et étonné. Je termine en retirant un écrin rouge de mon caleçon et l’ouvre en me mettant à genoux devant ma chérie qui me demande :

 

« Tu réitères ta demande en mariage ? Mais j’ai déjà accepté. La bague est toujours aussi belle. Je l’ai oubliée ce matin dans la salle de bains. C’est pour quelle occasion cette petite danse ?

– Pour ton anniversaire mon amour ! Je réserverai le restaurant qui te plaît. Choisis !

– C’est gentil mais…

– Tu préfères rester ici ? On peut commander une pizza ou du chinois et passer la soirée en amoureux.

– Non.

– Euh… tu veux que je prépare quelque chose ? Mais tu sais que je ne sais cuisiner que des pâtes ! Comme tu veux…

– NON ! Déjà, ce n’est pas mon anniversaire !

 

            Là, je reste muet et je sens mes joues se mettre à adopter une jolie couleur rouge écarlate.

 

– Mais... Mais tu as laissé un message ce matin concernant une journée spéciale.

– Ben oui, tu as oublié ? Ce soir, je vais revoir mon amie d’enfance, Helena. Cela fait plus de dix ans que l’on ne s’est pas vue. Je suis toute excitée. On va au  restaurant. Je te l’ai dit la semaine dernière. Tu as vraiment cru que c’était mon anniversaire ?

– Ben oui ! Tu sais que moi et les dates…

– Tu as préparé cette mise en scène et volé cette fleur à la voisine pour moi ? C’est trop mignon, mon bébé.

            J’ai droit à un baiser torride avant qu’elle ne se rende dans la salle de bains pour  changer de tenue avant de repartir pour retrouver Helena. Pendant ce temps, je fouille son sac à la recherche de sa carte d’identité qui m’informe que son anniversaire est demain ! Cette fois-ci, je serai prêt ! 



Indispensables méchants

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            Nous sommes dimanche aujourd’hui et je suis affalée dans mon canapé, la main enfouie dans un paquet de chips au pickles. J’ai mis un DVD de mon coffret « La Petite maison dans la prairie » qui comporte les deux cent cinq épisodes de la série culte de mon enfance. J’aime retrouver tous ces personnages que l’on voit grandir et évoluer. Leurs années s’étalent à hauteur d’heures de film.

            Dans une scène, Nellie, la petite peste de service, menteuse, fille gâtée pourrie des Oleson, est dans sa chambre, occupée à fomenter  un mauvais coup contre Laura Ingalls. Elle fixe l’écran et plisse ses petits yeux perfides. J’ai la réelle impression qu’elle me scrute et un frisson me parcourt l’échine. La jeune fille se lève et semble ouvrir un rideau invisible. Là, avec stupéfaction, je la vois sortir de ma télévision dont elle enjambe le bord jusqu’à se retrouver debout, devant moi qui en fais tomber ma chips. Elle s’approche et je peux détailler ses cheveux aux boucles parfaites, ornés de deux gros nœuds, sa robe à volants et ses grands yeux bleus avant qu’elle ne m’interpelle :

 

– Qui êtes-vous et où je suis ?

– Euh… je m’appelle Lucie et vous êtes dans mon salon. Comment êtes-vous sortie de…

– J’ai aperçu une drôle de lumière puis un trou que j’ai étiré pour m’y glisser et me voilà !

– C’est… c’est impossible !

– Ben… faut croire que si ! Je ne me suis pas présentée. Je suis…

– Nellie Oleson, fille de Nels et Harriet Oleson, les épiciers du village de Walnut Grove dans le Minnesota.

– Comment savez-vous tout cela ?

– Je suis fan de la série dans laquelle vous jouez.

– Série ? Jouer ? Je ne comprends rien. C’est ma vie dont vous parlez.

– Regardez l’écran derrière vous.

 

            Elle se retourne et découvre la magie de la télévision. Dans le film, l’histoire continue à sa dérouler mais sans Nellie, comme si elle n’avait jamais existé. Son frère Willie est désormais fils unique et petit chouchou de ses parents. Je vois les larmes lui monter aux yeux.

            Je tente de lui expliquer qu’elle était dans cette histoire qui n’est pas réelle, même si elle est basée sur une autobiographie. Mais elle ne semble rien comprendre et éclate en sanglots. C’est alors que mon GSM se met à sonner, c’est Ludivine.

 

– Allo, c’est moi ! Tu ne vas jamais me croire ! Devine qui a débarqué dans mon salon.

– Dis-moi quel film tu regardais et je te dirai qui squatte ton salon.

– Tu sais que je kiffe grave Batman dans son costume sur mesure, ses muscles saillants, sa superbe voiture…

– J’ai compris. Tu as regardé lequel ?

– Batman Forever. Val Kilmer est trop craquant.

– Donc tu as le Joker et Double-Face chez toi ?

– Oui, ils sont tous les deux fourrés dans mon frigo. Comment le sais-tu ?

– J’ai eu le même problème et c’est Nellie Oleson qui est devant moi en train de vider… ma boîte de mouchoirs.

– C’est dingue ! Qu’est-ce qu’on doit faire ? Appelez la police ? Ils n’ont rien fait de mal, du moins pas encore ! Ils vont peut-être disparaître d’un coup… pouf !

– La police, c’est une bonne idée mais ils vont nous prendre pour des folles ou des blagueuses. À moins que nous ne soyons pas seules. Allume les infos, on se rappelle.

 

            Je zappe sur toutes les chaînes et découvre que, partout dans le monde, les méchants de films et séries passent dans la réalité à travers les écrans de télévision et de cinéma. Les amateurs de films d’horreur se sont retrouvés face à Jack l’Eventreur, Hannibal Lecter, Michael Myers ou encore Chucky. Finalement, je m’en sors plutôt bien avec ma pleurnicharde. Je décide d’entamer la conversation avec elle autour d’une tasse de chocolat chaud avec une grosse couche de chantilly car ça guérit tous les chagrins. C’est ainsi que je découvre que c’est une fille sympathique, cordiale et serviable.

 

            Les pays ont organisé des camps où ont été rassemblés les personnages, à l’image de ceux des réfugiés. Les psychopathes ont été mis à part, sous la surveillance de l’armée. Ils ont tous été interrogés mais aucun n’a pu expliquer le phénomène. Ils étaient persuadés de leur existence réelle. Etrangement, les experts ont constaté, qu’en-dehors de leur contexte, ces êtres étaient inoffensifs. Parallèlement, les films, vidés de leurs vilains, sont devenus insipides, inintéressants. Les cinémas et les vidéoclubs se sont vidés de leurs clients habituels. Les héros, désormais sans ennemi, ne sont plus sublimés par leurs actions de sauvetage in extremis, de mise en péril de leur propre vie pour sauver d’honnêtes citoyens. Les inspecteurs n’ont plus d’enquêtes à résoudre ou de meurtrier à traquer. Le monde manichéen du cinéma est vidé de toute inspiration.

 

            Un producteur à l’imagination un peu plus fertile que les autres a décidé de faire jouer, à nouveau, leur propre rôle aux divers personnages en les laissant écrire eux-mêmes le scénario. Le résultat a été enthousiasmant avec la mise en avant de leur humanité, de leurs failles et même de leur sensibilité. C’est ainsi qu’ils ont, peu à peu, tous réintégré leur place d’êtres fictifs, vivant dans le monde de l’image, n’étant plus que les méchants de service mais des personnes complexes, capables d’évoluer, de changer et de devenir eux aussi des héros.



Copie conforme

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            Nous sommes la veille de la fête des mères et j’arpente nonchalamment les allées du marché hebdomadaire à la recherche d’un joli bouquet fleuri. Je me faufile à travers la foule dense, me rappelant pourquoi je ne viens jamais ici. En dépassant une petite mamie toute courbée sur sa tribune, je me retrouve face à une jeune fille. Mes yeux  croisent les siens qui deviennent fuyants. Une sensation étrange m’envahit soudain. Je sais que je ne suis nullement physionomiste mais là, son visage m’est sans conteste bien connu car on dirait le mien. J’eus un court instant l’impression d’avoir fait face à un miroir, comme je le fais chaque matin dans ma salle de bain, sauf que, là, je ne suis pas nue ! Je me retourne et mon clone n’est plus dans mon champ de vision, avalé par la foule d’inconnus. Je me précipite dans la direction où mon double a disparu. Il faut que j’en aie le cœur net. Je me faufile, avec un peu de violence parfois, entre les badauds locaux et d’outre-frontière. Une chevelure brune attachée en queue de cheval et qui adopte une allure équine, ce doit être elle. Je presse le pas et crie « Mademoiselle, attendez, s’il-vous –plaît ! ». Mais ma requête lui fait accélérer la cadence.  Je finis au pas de course et l’attrape par l’épaule. Elle s’arrête enfin et se retourne.

            Je n’ai donc pas rêvé, elle est mon parfait sosie. Tout de suite, une foule d’hypothèses me traversent l’esprit. Mes parents m’auraient-ils caché une jumelle, maléfique si cela se trouve ? Mon père aurait-il fauté, à moins qu’il ait été donneur de sperme sans que je le sache ? La nature aurait-elle manqué d’imagination et repris un modèle existant ? Troublée, j’entame la conversation en bégayant :

– Bon… bonjour. Je… enfin… c’est trop bizarre !

            La jeune femme baisse les yeux et rougit. J’ai donc l’occasion de détailler les traits de son visage. À part quelques cicatrices qui me sont propres, c’est mon portrait craché. Je continue.

– Vous avez remarqué notre ressemblance, je suppose ? C’est troublant, vous ne trouvez pas ?

– Non.

            Non ?! Elle rigole de moi ? Elle continue à fuir mon regard et je déteste cette attitude. A-t-elle quelque chose à cacher ? Elle semble avoir la réponse à mon interrogation mais se refuse à me livrer la vérité.

– Regardez-moi, je vous en prie.

            Elle s’exécute péniblement, comme si soutenir mon regard lui était la chose la plus difficile au monde.

– Vous constatez que l’on est pareilles…

– Oui, un peu.

– Plus qu’un peu ! J’ai l’impression d’être devant mon miroir.

– Je suis désolée !

            Sa phrase me laisse perplexe. De quoi s’excuse-t-elle ? De m’avoir caché son existence de jumelle ? D’appeler mon père « papa » en cachette ? Ou pour Mère Nature qui a manqué d’imagination ?

– Pourquoi êtes-vous désolée ? Vous avez une explication ? Moi, je suis perdue…

– Je suis votre plus grande fan !

            Là, mes yeux se transforment en boules de billard, ma bouche devient béante malgré moi me donnant un air ahuri. Comprenant implicitement que j'attends une quelconque explication, mon double se met à table :

– J'ai vu le reportage à la télé suite à la sortie de votre roman "Haut les mains !" et depuis je rêve de devenir… vous ! Vous aviez l'air si à l'aise, sûre de vous et vous êtes si jolie. J'ai toujours rêvé d'écrire un livre à succès.

– Je suis loin d'être célèbre pourtant. Mon succès fut très relatif, vous savez. Mais comment avez-vous fait pour obtenir cette ressemblance ?

– Avec de la chirurgie esthétique, une coloration des cheveux, des lentilles, un bon régime et le tour est joué. Je savais que vous détestiez le marché et je n'étais pas censée vous y croiser.

– Là, c'est moi qui suis désolée… Et, vous avez vu un psy récemment ?

– Non, pourquoi ? Je me sens beaucoup mieux depuis que je suis… vous.

            Là, mon cerveau se déconnecte quelques secondes de la réalité. J'ai l’impression de rêver, ou plutôt de cauchemarder. Discrètement, je me pince la fesse droite. La douleur vive me signifie que je suis bien éveillée et consciente. Bon, je décide de prendre cela comme un comportement flatteur. Qui aurait cru un jour que j'aurais une fan ?

– Et comment vous appelez-vous ?

– Joséphine.

– C'est de naissance ou il y a eu aussi de la chirurgie sur votre prénom ?

– J'ai payé cinq cents euros pour le modifier. Mes parents m'ont prénommée Gertrude.

– Là, vous avez en effet gagné au change ! Allez, je vous invite à boire un café.

            Malicieusement, je l’amène jusque chez ma mère. Lorsque celle-ci nous ouvre, son regard passe de  mon visage à celui de mon invitée avec des points d’interrogation dans les yeux. C’est avec amusement que je lui demande :

– Tu nous offres un café, Maman ?

            Nous pénétrons jusqu’au salon avant qu’elle ne prenne la parole.

– Ce n’est pas Halloween ! Je ne comprends pas. Tu veux que j’aie une attaque ?

            Elle détaille les traits de Gertrude comme si elle était plus poupée de cire que personne.

– C’est incroyable ! On ne voit même pas que c’est un masque. Du beau travail !

            J’éclate de rire face à l’embarras de Gertrude.

– Mais non ! Ce n’est pas un masque. Elle a voulu sciemment me ressembler grâce à la chirurgie. Du coup, je ne suis plus fille unique… dans tous les sens du terme. Je te présente Joséphine II, enfin Gertrude pour les intimes.

– Enchantée. Vous voulez un petit café ?

            Autour de nos boissons fumantes, Gertrude explique à nouveau sa démarche et toute l’admiration qu’elle me voue. Je ne peux nier que mon ego se gonfle, enfle jusqu’à être au bord de l’explosion.

            Finalement, ma plus grande fan est devenue ma meilleure amie. Peu à peu, elle a laissé la nature reprendre ses droits. Ses cheveux ont repris leur couleur rousse, les lentilles ont fini dans la poubelle et elle a pris quelques kilos. Nous nous sommes amusées à écrire un roman à deux. Il n’a eu qu’un succès mitigé mais il lui a permis de passer à la télé, à son tour !

 



J’ai grossi !

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            Comme chaque année, je me rends à la visite médicale obligatoire. Mais cette fois-ci, j’y vais avec empressement. J’ai le sourire aux lèvres et le cœur joyeux. Je le sais, je le sens, c’est bon pour moi ; je vais avoir une promotion… car j’ai grossi !

            Il est loin le temps où fleurissaient les régimes en tous genres : Hollywood, hyperprotéiné, Dukan, paléolithique, chronobiologique… j’en passe et des meilleurs. Depuis plusieurs décennies, notre classe sociale est déterminée par notre poids, ou plutôt notre IMC  (indice de masse corporelle). Le principe en est simple : plus vous pesez sur la balance, plus vous pesez socialement. Ce système fut mis en place suite à une étude scientifique financée par Mac Do, Burger King et quelques politiciens ventripotents. Il s’est avéré que l’IMC et le QI étaient directement liés. L’augmentation du premier amène naturellement une augmentation du second.

Depuis lors, notre société a été divisée en quatre catégories. Premièrement, vous avez les poids plume, rachitiques et fluets, que l’on nomme les « Os ». On leur délègue les tâches ingrates et ne nécessitant aucune qualification. Ensuite, il y a les minces, habiles de leurs doigts. Ils exercent des métiers techniques comme mécanicien, maçon, plombier… et on les appelle les « Doigts ». Viennent ensuite les « Paumes » qui dirigent les « Os » et les « Doigts » car ils sont capables de prendre les choses en main en raison d’une certaine aptitude à la réflexion et l’organisation. Et pour chapeauter tout ce petit monde, il y a la crème de la crème, le gratin, voire plutôt le caviar, de notre société, les « Mains ». On les reconnaît à leur silhouette imposante, leur démarche chaloupée et surtout leurs habits haute couture, uniquement sur mesure car le prêt-à-porter n’est pas conçu pour eux. Ils occupent les postes de PDG et représentent la classe politique.

Et moi, je suis une « Doigt » depuis mes dix-huit ans. Je bosse sous la direction, ou plutôt la dictature de Madame Gladys Andouille, que l’on surnomme presque amicalement « Glandouille », une « Paume » pure souche, de père en fille. Elle considère les « Os » et les « Doigts » comme des déchets humains uniquement sur terre pour lécher ses bottes surdimensionnées qui cachent ses pieds gras.

Je me suis battue pendant des mois. À ma ration quotidienne de 1800 calories imposée, et surtout bien contrôlée, par l’Etat, j’ai ajouté quelques extras. En cherchant dans les quartiers malfamés, ou plutôt affamés, j’ai pu me procurer des portions de graisses de saindoux et de sucres illégaux. Je me suis aussi dépensée le moins possible grâce à des grasses matinées et des siestes à rallonge chaque weekend. Je n’ai pas pu me peser car la vente de balance est devenue prohibée. Mais mon corps me parle, mes pantalons sont devenus étriqués, les coutures crient sous la pression de mon plantureux fessier. Et les boutons de mon chemisier sont à un doigt de sauter sous la pression de ma poitrine, composée désormais de deux obus, en lieu et place de mes anciennes pommes. Comme j’aimerais qu’un de mes boutons atterrisse dans l’œil de Glandouille pour qu’elle puisse comprendre que je suis désormais son égale.

Je franchis la porte du cabinet médical, la tête haute, le torse bombé, le regard fier. J’ai envie de crier : « Faites place et prosternez-vous devant moi car… j’ai grossi ! »



On ne fait pas d’omelette…

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            Qui aurait cru un jour que le destin des humains serait entre mes mains ?

 

            Tout a commencé par une sorte de casting pour entrer dans un parti politique. À l’époque, j’étais un acteur intermittent, plus inter que mi-temps. Les fins de mois étaient difficiles, tout autant que les débuts d’ailleurs et mon propriétaire était sur le point de m’expulser en m’accusant de n’être qu’un bâilleur qui bâillait aux corneilles. Du Corneille ? J’aurais tant aimé en jouer. J’avais donc envisagé un changement radical de carrière. La politique me paraissait une bonne reconversion. Il était de notoriété publique que tous les politiciens prenaient des cours de théâtre, alors pourquoi un acteur ne pouvait-il pas percer en politique ?

J’avais le choix entre les quatre partis en place. Il était loin le temps de la simple opposition gauche-droite. Nous étions maintenant affublés d’un système quadripartite. Les Nordistes prônaient un Etat qui interviendrait totalement dans la vie des citoyens en organisant le logement, la nourriture, le travail afin que chacun ne manque de rien. Chacun serait donc une cellule d’un grand organisme avec les Nordistes en guise de cellules grises. Les sudistes, à l’opposé, voulaient offrir toute liberté au citoyen dans l’organisation de sa vie et celle de la communauté. Les citoyens seraient des électrons libres et, de par leur nature humaine, ils s’auto-organiseraient à l’aide des Sudistes. Les Occidentalistes mettaient en avant le progrès technologique pour faire évoluer la société vers un avenir  dit « meilleur ». Enfin, les Orientalistes se voulaient tous zens, luttaient activement contre toute forme de violence, prônaient le bio et le végétalisme. Ces derniers s’apparentaient fortement aux hippies des années 1960. Et c’est cette mentalité qui m’avait séduit, bercé avec les chansons de Bob Dylan et Janis Joplin qui résonnaient dans la maison de mes arrière-grands-parents.

            J’ai donc répondu à une petite annonce faisant état d’un poste pour un contrat à durée non définie, nécessitant de longs voyages et la capacité de jouer la comédie. Je passai divers tests un peu étranges. Il me fallut réciter des textes avec le plus de persuasion possible face à un public censé représenter un électorat moyen, passer des heures dans une pièce sombre et exigüe sans céder à la panique, subir une pression de quatre atmosphères dans une machine et finalement passer au détecteur de mensonges. Nous étions plusieurs milliers de candidats et je finis fièrement le premier, notamment grâce à ma grande capacité à servir des mensonges éhontés sans faire sourciller la machine.

            Dès que j’eus apposé ma signature au bas d’un contrat m’engageant à garder secret toutes les missions qui me seraient confiées, je fus amené dans une pièce au sous-sol du palais royal de Bruxelles. Là, je découvris une énorme machine ovoïde qui trônait au centre de la pièce. Elle brillait intensément malgré l’obscurité ambiante. On m’expliqua qu’elle était arrivée de l’espace quelques semaines auparavant et qu’elle contenait un message extraterrestre dans toutes les langues parlées sur terre. Dans la version française, une voix synthétique au fort accent canadien demandait d’envoyer un spécimen humain via le vaisseau qui viendrait expliquer sa civilisation. S’il pouvait prouver que les hommes respectaient leur planète et les autres êtres vivants avec lesquels ils cohabitaient, ils auraient la vie sauve. Dans le cas contraire ou sans nouvelles avant le solstice d’été, l’invasion commencerait avec une extermination à la clé.

            Pendant plusieurs semaines, je fus formé à présenter une version idyllique et édulcorée de notre planète, à force d’images tronquées et de témoignages d’autres acteurs de toutes les races, moins bons que moi bien sûr !

            Et puis vint le jour J, l’heure H, la minute M. J’entrai dans le vaisseau spatial avec tout mon matériel ainsi qu’une boîte contenant une spécialité culinaire à offrir à nos envahisseurs potentiels, histoire de ne pas arriver les mains vides. Le voyage fut extrêmement long et ennuyeux. Quel bonheur de sentir l’engin se poser sur la terre ferme. J’enfilai ma combinaison de cosmonaute avant de sortir à l’air libre, pour autant qu’il y ait de l’air dans cette atmosphère jaunâtre. Je me retrouvai face à une masse d’êtres très étranges. Leurs corps présentaient une forme ovoïde, leurs crânes posés directement sur leurs troncs, faute de cou, étaient chauves. Leurs jambes étaient courtes et leurs pieds palmés. Comment des créatures aussi ridicules pouvaient-elles constituer une menace pour l’espèce humaine ? Nous avons échangé des regards interrogateurs et amusés de découvrir l’apparence de l’autre. Je pris la parole afin de les saluer poliment. Un être à la tête surdimensionnée s’approcha de moi et me rendit mon salut. Il m’expliqua qu’il avait étudié toutes les langues humaines en captant nos ondes radio.

            Je fus installé dans une habitation ressemblant à un poulailler géant. Je goutai de la nourriture totalement inconnue mais qui ressemblait à du muesli. J’étais apparemment sur une planète faisant partie d’un système parallèle au nôtre. Leur étoile s’appelait Lampawile et ressemblait au soleil, à part qu’elle avait, elle aussi, une forme ovoïde. Un crâne d’œuf à l’allure militaire me fit découvrir les images des planètes qu’ils avaient exterminées avant de s’intéresser à la Terre. Je lui en demandai la raison. Il m’expliqua simplement que des êtres incapables de respecter leur environnement n’étaient bons qu’à être éliminés, comme n’importe quel nuisible. 

            Le lendemain, je fus sollicité afin de présenter mon exposé à la crème des chefs de la planète. J’installai tout mon matériel et commençai mon discours, traduit simultanément par la grosse tête. Je vantai toutes les qualités écologiques, le grand cœur, les attitudes respectueuses et altruistes de mes semblables, les prenant comme exemples pour tous les peuples des autres planètes habitées. Mon discours avait de quoi faire pâlir d’envie tout candidat en campagne. Mon pouvoir de persuasion ne souffrait aucune limite.

Une fois mon speech terminé, j’eus droit à un tonnerre d’applaudissements généré par les pieds palmés de l’auditoire, frappés au sol. S’ensuivit une série de questions dont la première concernait notre nourriture. Je certifiai que les humains étaient végétaliens, pas question de mettre à mort des animaux ou de voler des œufs afin d’assouvir notre faim.

            Fort de mon succès, je brandis fièrement la boîte contenant le cadeau des humains à ces extraterrestres mi-œufs mi-oiseaux. Si j’avais su, j’en aurais vérifié le contenu avant de l’ouvrir. Il y a ainsi des actes dans la vie d’un homme que l’on regrette toute sa vie, surtout lorsqu’ils l’écourtent.

            C’est en découvrant, en même temps que mes hôtes improbables, ce que contenait la boîte que je compris que mon destin et celui de toute l’humanité venait d’être scellé. Ce sont les yeux désormais rouges de colère qui me dévisagent. L’entente, ou du moins une relation pacifique, qui aurait pu naître entre les terriens et cette forme de vie extraterrestre est carrément morte dans l’œuf à cause… d’une cocotte de poulet entier à la Chimay !



Méprise

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            Comme chaque samedi après-midi depuis quelques semaines, Lucie s’en va rendre visite à sa grand-mère, qui se remet d’une fracture du col du fémur due à une mauvaise chute. Elle a voulu rattraper son chat qui avait dérobé le gigot destiné au repas dominical. Un tapis mal installé lui a offert un vol plané à travers la salle à manger et un atterrissage à l’hôpital en classe « orthopédique ». Dans l’entrée de la clinique, un homme est assis sur les bancs métalliques, semblant choisir sa proie, tel un lion face à un troupeau de gazelles. À la vue de la jeune fille, un sourire radieux naît sur son visage, découvrant une dentition irrégulière, et ses yeux se mettent à pétiller. Il se lève prestement et se dirige vers elle en criant « Juliette ! ». Arrivé à hauteur de Lucie, il se jette à ses pieds, lui attrape les mains et les colle sur son front gras et moite. La jeune femme est mal à l’aise et un peu ennuyée.

« Excusez-moi, Monsieur, vous devez faire erreur.

– Tu ne me reconnais pas ? Je t’attends depuis si longtemps. Pardonne-moi pour ton cousin, je ne voulais pas… mais il s’en était pris à mon meilleur ami.

– Je suis désolée, je ne comprends pas un traitre mot de ce que vous me dites. Je n’ai pas de cousin.

– Tu me renies, c’est de bonne guerre. Mais tu ne peux pas indéfiniment me fuir. Nous sommes mariés tout de même.

– Ah bon !?

– Lorsque je t’ai vue à cette fête, celle qui obsédait mes pensées n’est plus devenue qu’un fantôme insipide. Je veux encore entendre ces mots si doux qui sortaient de ta bouche lorsque tu étais sur le balcon. Ta sincérité m’a touché en plein cœur et je t’ai avoué mon amour. Nous avons compris que nous étions destinés à être unis et nous nous sommes liés dans l’intimité.

– Il faut vraiment que je vous laisse…

– Ne me dis pas que tu en aimes un autre ? Oublie ce bellâtre de Pâris. Nos familles peuvent s’accorder et effacer leur rivalité. Lorsque je t’ai trouvée dans ce tombeau avec le masque de la mort, j’ai attenté à ma vie pour te rejoindre. Mais le poison n’était pas assez puissant et me voici en convalescence dans ces lieux lugubres hantés par des ombres blanches qui nous imposent d’horribles souffrances. Comme mon cœur tressaille de joie de te revoir en vie. Je vais de nouveau pouvoir envisager un avenir ensoleillé… avec toi mon aimée ! »

            L’homme se relève et dépose ses lèvres molles et humides sur celles de Lucie, qui recule et tente de se dégager de l’étreinte de l’amoureux transi. À ce moment, un infirmier arrive en courant en criant : « Paul ! Cesse d’importuner la demoiselle ! ».

Il parvient à décoller les mains de Paul du corps de Lucie.

« Allez, viens c’est l’heure de ta piqûre. Désolé, Mademoiselle, il souffre du syndrome de Roméo. Il séduit toutes les jeunes filles qui passent, même les moches.

– Ben merci !

– Euh, non. Je ne voulais pas dire que cela vous concernait… bien au contraire d’ailleurs !

– Je préfère ça !

– à sa décharge…

– Electrique bien sûr !

– Vous êtes en fait sa plus belle conquête.

– Comme le cheval ?

– Vous avez de la répartie. Puis-je vous inviter à boire un verre ce soir ?

– Vous souffrez du même syndrome que lui ?

– Non, je dirais plutôt qu’il me permet de faire des rencontres.

– Et surtout d’emballer la jeune fille en détresse avec votre aura de sauveur. C’est malin !

– Vous m’avez percé à jour. Je vous invite à me retrouver ici à la fin de mon service à dix-huit heures.

– Vous allez me proposer de partager une douche froide ?

– Non, plutôt une bière fraîche.

– C’est meilleur que la cigüe. Je vais réfléchir à votre proposition.

– Puis-je connaître votre prénom ?

– Lucie et vous ?

– Camille.

– D’accord. À tantôt peut-être…

– Peut-être. »

            Lucie regarde le bel infirmier conduire son patient vers le bloc « psychiatrie » en souriant au souvenir de son badge arborant « C. Zole ».



Notre destin éphémère

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L’atmosphère de la discothèque est enfumée. Portées au-dessus du brouhaha ambiant, nous nous approchons de notre destinataire, une jolie rouquine à l’air mutin et au sourire chaleureux. Nous commençons à la caresser, l’entourer peu à peu d’une douceur chaude. Le rouge lui monte aux joues pendant qu’elle nous boit. Nous continuons, enjôleuses, enivrantes et mielleuses. Notre but semble atteint et notre maître s’applique à conserver cette osmose avec elle. Nous coulons à flot pendant plusieurs heures avant qu’un silence nous soit finalement imposé. Le lieu a changé ; il est confiné, sombre, personnel. Seuls des cris et des gémissements résonnent maintenant dans la chambre à coucher. Nous sommes remplacées par des gestes et tout ce que nous avons promis se concrétise.

Nous voici quelques mois plus tard et notre acquiescement se mêle à celui de la rouquine, générant une salve d’applaudissements dans l’assemblée. Nous restons douces et aimantes mais plus uniquement à l’égard de celle qui nous reconnaît même si nous ne sommes que susurrées. Désormais, un jeune enfant nous attend pour le calmer, le rassurer, lui chanter une berceuse ou encore lui raconter son histoire du soir. Nous nous faisons parfois plus fermes face au danger ou à l’interdit.

            Peu à peu, nous sommes devenues suaves pour une autre, une petite blonde, et restons silencieuses face à la rousse. Mais ceci ne dure qu’un temps car des interrogations fusent et nous voilà alors fuyantes, mensongères, bégayantes dans la bouche de notre maître.

            Un jour, nous redevenons empreintes de vérité, celle qui blesse. Nous sommes désormais acerbes, vives. Fini la fausseté, les caresses et l’encens, nous évoluons en fumée toxique qui agresse notre victime dont les cheveux de feu et les yeux ont perdu tout éclat. Notre adieu vibre dans l’air avant que notre maître quitte la pièce.  Nous restons encore dans l’esprit de la femme où nous tournoyons longtemps, devenant obsédantes. Elle nous ressasse, nous rumine alors qu’il faudrait qu’elle nous laisse nous envoler car nous ne sommes, par nature, qu’éphémères et libres. Quelques jours plus tard, elle nous livre à ce professionnel assis derrière le canapé sur lequel elle est allongée. Ce dernier nous écoute et nous libère du fardeau dont notre maître nous avait chargées.

            Alors, chers lecteurs, méfiez-vous lorsque vous nous entendez. Nous pouvons revêtir plusieurs apparences. Ne nous buvez pas sans connaître celui qui nous déverse, ne vous laissez pas endormir par notre écoute. Sachez nous utiliser à bon escient pour consoler, réconforter car notre force est reconnue. Lorsque vous nous donnez, ne le faites pas à la légère car nous reprendre est trahison. Souvenez-vous que, si le silence est d’or, nous sommes d’argent et que si les écrits restent, nous préférons nous envoler ! 



Prise de bec

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            Dans un lieu gardé secret depuis des millénaires par les animaux, des délégués se concertent. Ainsi, Mr Donald, représentant des canards de toutes plumes, se trouve face à son homologue, Madame Cocotte, militante acharnée pour la libération des poules. Le canard prend la parole :

 

« Nous n’en pouvons plus de ces humains. Ils nous gavent à la chaîne pour déguster nos foies malades aux fêtes. Et nos congénères confinés sur des lacs communaux malodorants ne reçoivent comme pitance que des croûtes de pain rassies, voire pourries, ou des biscuits dégoulinant de bave de bébé. Il n’est pas rare qu’ils soient lapidés par les sales gosses de passage. Le pire est notre situation en Chine où nous sommes très prisés et mis à toutes les sauces à l’orange ou laqués.

– Considérez-vous comme vernis pourtant par rapport à nous, poules et poulets. Les hommes ne nous considèrent que comme des amas de chair bon marché. Nous finissons exhibées dans des rôtisseries, les fesses à l’air ! Ils nous élèvent dans des hangars où la promiscuité est un euphémisme. Des ampoules jaunes sont notre soleil et la couleur verte des murs tente de nous rappeler l’herbe que nos pattes ne fouleront jamais. Arrêtez de vous dandiner en vous plaignant, avec vos airs supérieurs !

– Notez, pour votre gouverne, Madame Cocotte, que je me dandine naturellement et non pour me donner un genre. Je vous concède que votre situation est…

– Et que dire de ces usines à pontes ? Toutes ces mères ne connaitront jamais la joie de couver leurs œufs, de voir leurs petits briser leur coquille et un jour leur dire un tendre « Maman ». Nos œufs et notre chair emplissent le ventre des hommes chaque jour alors que vous ne les nourrissez qu’aux fêtes. Cessez de cancaner sur votre misère ! La nôtre est plus profonde et terrible ! De nous deux, quel est le véritable dindon de la farce ?

– Ne mêlez pas Monsieur Glouglou à ceci ! Que préconisez-vous, ma chère ? De vous envoler ? La nature vous a dotée d’ailes qui sont incapables de vous élever dans les airs. Il faut donc en conclure que votre destinée est d’être l’esclave de ceux qui vous dominent.

– Comment osez-vous ? Vous vous croyez une race supérieure car vous pouvez voler ? Et pourtant un coup de ciseaux dans votre plumage et vous voilà cloué au sol, comme nous !

– Il nous faut unir nos forces au lieu de nous affronter de la sorte. Nous avons le même prédateur et il est redoutable.

– Et coriace ! Que faire ?

– J’ai récemment pu entrevoir une scène intéressante au travers d’une fenêtre anglaise. La famille regardait un écran où apparaissaient des mouettes, des corbeaux et des corneilles. Des cris de terreur ont soudain résonné. Selon un certain Hitch Coq, il semble qu’ils puissent constituer une menace pour les hommes qui les craignent.

– Allons donc leur demander conseil. Mais, avant de clôturer cette réunion, entamons notre chant de ralliement :

 

C’est la lutte ornithologique

Groupons-nous et demain

Les ailes et les plumes vaincront

Le genre humain

 



Faut qu’on parle !

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            J’appelle Marthe, qui partage ma vie depuis tant d’années maintenant. Je l’entends ronchonner devant son fourneau, alors j’insiste en annonçant haut et fort : « Il faut qu’on parle ! ». Une fois son essuie de cuisine lancé sur son épaule, elle prend place sur une chaise de la salle à manger rustique et croise les mains, comme à son habitude, en me prêtant enfin une oreille attentive.

 

– Ecoute, cela fait plusieurs mois que j’aurais dû t’en parler. Mais j’étais hésitant… j’avais peur que tu t’emballes. Il me fallait être sûr de moi.

– Tu en fais des histoires. C’est quoi ce charabia ? Je ne comprends rien. Va droit au but s’il-te-plaît, je voudrais finir de préparer le repas de midi et mettre une machine en route.

– Oui, d’accord… Voilà : je fréquente quelqu’un. Elle s’appelle Candice.

– Avec un prénom pareil, c’est sûrement une femme qui vend ses charmes aux hommes pour un billet de vingt.

– Arrête ! Elle est très gentille et attentionnée. Nous nous sommes rencontrés lors d’un colloque à Bruxelles. Elle est commerciale pour une grande firme pharmaceutique.

– Je parie qu’elle se gave de ses échantillons pour rester jeune ou qu’elle t’a drogué pour que tu tombes dans ses bras.

– Cesse de raconter n’importe quoi !

– Tu la connais à peine !

– En fait, toutes ces soirées où je te disais que j’étais en réunion au bureau, je la rejoignais. C’est mon âme sœur, je le sens, je le sais.

– Et  moi ? Tu as pensé au fait que tu m’abandonnes ? Je t’ai tout sacrifié. C’est moi qui t’ai ramassé à la petite cuillère après ta rupture avec Barbara.

– Tu sais que je t’en serai toujours reconnaissant. Ce soir, c’est la Saint Valentin. Je l’ai invitée au restaurant et je vais faire ma demande en mariage.

– Quoi ? Tu te rends compte de ce que tu m’annonces ? Tu veux me faire mourir ?

– Tu ne peux pas m’empêcher d’être heureux. Tu sais que je t’aimerai toujours mais je n’en peux plus de nos repas avec la télé comme troisième convive, de tes manies envahissantes, sans oublier ta panoplie de reproches incessants. Je veux changer de vie.

–Soit ! cria Marthe en quittant la pièce d’un pas pressé.

 

            Le soir, je suis face à Candice. Sa robe moulante met en valeur ses formes généreuses et son sourire semble plus éclatant que jamais. Je lui relate ma discussion mouvementée de la matinée avant de sortir un écrin rouge vif de ma poche. Les joues de ma promise s’empourprent. Elle ouvre délicatement la boîte et je lui susurre :

 

– Candice, veux-tu m’épouser ?

– Tu es sûr que cela ne posera pas de problème à…

– Non ! Aucune crainte à avoir.

 

            Pendant que je lui passe la bague sertie d’un saphir au doigt, mon téléphone émet un son caractéristique. Je le prends et souris en lisant le message qui s’affiche. Je tends l’appareil à Candice en disant :

 

– Voici la preuve que tout ira bien.

 

            Mon aimée prend connaissance du SMS : « Invite-la à manger un bon couscous à la maison lundi soir. Bisous. Marthe ». Ma mère ne changera jamais ! 



L’héritage


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            Tout a commencé à l’ouverture d’une enveloppe luxueuse contenant une lettre à l’entête d’un notaire Dufaux, un patronyme peu engageant pour un homme de cette profession. J’y appris que j’étais conviée à la lecture d’un testament. Le nom du décédé était le même que celui de ma défunte mère, Vanhoutte. Je n’avais malheureusement  pas connu celle-ci car elle était morte en me donnant la vie. Parler d’elle était un véritable crève-cœur pour mon père, j’avais décidé de faire taire toutes les interrogations qui naissaient dans ma tête de petite fille. Lorsque je lui ai montré ma lettre, il soupira avant de me confirmer que je venais de perdre mon seul et unique oncle. Il évoqua un personnage fantasque, parti à dix-huit ans vivre en Grande-Bretagne et qui ne donna plus aucune nouvelle à sa famille restée en Belgique.

            Le notaire était un homme de taille très modeste, portant un bouc sombre et des petites lunettes rondes au-dessus desquelles il me scruta longuement après avoir décrypté ma carte d’identité. Il semblait être hésitant à me demander un peu de salive pour un test ADN. Le testament était relativement laconique.

« je lègue à mes éventuels successeurs mon entreprise et ma maison avec tout de ce qu’elle contient ; des livres futuristes de ma bibliothèque en passant par les cale-portes, mes médicaments journaliers et jusqu’aux croûtes dans le grenier. S’il ne devait plus y avoir d personnes de mon sang, je souhaite que tout revienne à la communauté de Lonetown qui saura en faire bon usage. »

– Voilà ! C’est tout ! m’annonça le nabot

– Et où se trouve la maison de mon oncle ?

– En Ecosse.

– Je ne veux pas m’installer si loin.

– Je vous conseille d’aller là-bas et de vendre les biens.

– Était-il fortuné ?

– Non, pas vraiment. Son compte est à peine crédité du montant qui permettra de régler les frais de succession. Voici les coordonnées de mon homologue sur place. Il vous remettra les clés et vous informera. »

            Juste le temps de poser quelques jours de congé, de prendre un billet d’avion low cost et je me retrouvai dans le train qui me déposa à la gare de Lonetown. Sur le quai désert se trouvait un homme moustachu avec un chapeau melon et une redingote. Charlie Chaplin aurait-il eu un frère ? Il se dirigea vers moi, me salua en baissant respectueusement la tête en disant avec un accent anglais prononcé :

« Bienvenue Miss Vanhoutte. Je suis Nestor. Suivez-moi s’il-vous-plaît. 

– Vous parlez français !

– Oui, votre oncle m’a appris.

– Je suis soulagée car mon anglais est très basique.»

            Il prit ma valise et je le suivis jusqu’à une vieille Ford. Il installa ma valise dans le coffre et nous partîmes à travers la nature sauvage des Highlands. Au détour d’un coin de forêt, je découvris une grande demeure au style baroque. Mon chauffeur s’arrêta devant l’entrée et m’ouvrit la portière. La façade était légèrement fissurée sur le côté gauche, les châssis des fenêtres n’avaient plus connu la caresse d’un pinceau depuis des lustres mais l’immeuble avait un certain charme. L’intérieur était aussi vieillot que l’extérieur ; le tapis du salon, à l’instar du canapé en cuir, était râpé et le papier peint devait dater de la première guerre mondiale. J’appris que mon chauffeur était aussi cuisinier, valet de chambre, homme de ménage et jardinier. Nestor avait été au service de mon oncle pendant plus de trente ans. Ce dernier lui versait ce que je qualifierais plus d’argent de poche qu’un véritable salaire, considérant qu’il était logé et nourri.

            Le soleil couchant enflammait le salon lorsque quelqu’un sonna à la porte. C’était le notaire autochtone, une valisette en cuir à la main. Comme il avait suivi ses études en France, il maniait parfaitement la langue de Molière. Il me remit un énorme  trousseau de clés en disant :

« Vous y trouverez tout ce qui ouvre les portes de cette demeure et de l’usine.

– Ecoutez, Maître, je ne pourrai pas m’occuper de tout cela. Pourriez-vous trouver des acheteurs ?

– Je vais m’y employer, Madame. Voici l’état des comptes de votre défunt parent et l’estimation des divers frais qu’il faudra régler. »

            Le notaire belge avait raison. Je ne pouvais compter sur aucune épargne pour faire tourner l’usine et entretenir la maison. Mais comment faisait mon oncle ?

            Le lendemain matin, Nestor me conduisit jusqu’à l’usine dont j’étais nouvellement propriétaire. En traversant le village, des dizaines d’yeux se sont tournés vers moi. J’y lisais à la fois de la curiosité et de la peur. Le bâtiment était aussi vétuste que je l’avais imaginé. Une trentaine de personnes s’y affairait à fabriquer des cure-dents achetés exclusivement par la France. En allant les saluer, je fis face des expressions de méfiance. Le carnet de commandes faisait présager une fermeture à court terme des activités. Nestor m’expliqua que l’usine était la seule du village et mon oncle le plus gros employeur de la région. Si elle devait fermer, ce serait catastrophique pour la plupart des familles du village qui seraient obligées de le déserter. Je me sentis soudain très mal à l’idée que ma décision risquait de transformer Lonetown en ville fantôme. Mais quel autre choix avais-je ?

            Dans l’après-midi, le notaire revint m’annoncer qu’il avait déjà un acheteur : un grand entrepreneur chinois qui projetait de raser l’usine pour en faire un parc d’attractions, la maison devenant, quant à elle, le lieu de résidence des employés du parc, importés directement de Chine. Je demandai à l’homme de loi de continuer ses investigations afin de trouver un véritable repreneur qui assurerait aux employés de garder leur place.

            Après le souper, je décidai de déambuler dans la bibliothèque.

« Quel était le style préféré de mon oncle, Nestor ?

– Il aimait particulièrement la science-fiction. »

            Il m’indiqua une rangés avec des reliures en cuir. Je jetai mon dévolu sur « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. Arrivée à la page dix, je découvris avec surprise que le bouquin avait été découpé pour le transformer en boîte à secrets dont le contenu était un liasse de billets. Je me mis à ouvrir les autres livres du rayon. Chacun contenait un joli paquet de livres Sterling. Le plus étrange était que les œuvres d’un autre genre ne contenaient rien de la sorte. Je me rappelai soudain les mots du testament qui évoquaient « …les livres futuristes de ma bibliothèque. » et d’autres choses que j’avais oubliées.

            Le lendemain,  je sollicitai le notaire belge afin de me faxer une copie du testament. C’est ainsi que je découvris que les cale-portes étaient des lingots d’or peints en noir et que des diamants se cachaient dans les boîtes d’aspirine de la salle de bain. Quant aux croûtes cachées au grenier, il s’agissait de tableaux portant la signature de grands maîtres de la peinture, apparemment gagnés au cours de parties de poker. Il semblait plus doué aux cartes qu’en gestion d’entreprise. Mon oncle avait appliqué malicieusement le concept de « sans signe extérieur de richesse ». Ma première action fut d’envoyer ma démission à mon patron. Je m’imaginai avec malice sa tête en voyant le cachet de la poste. Grâce à ces fonds, je pus conserver l’usine et la moderniser. Dorénavant, elle fabrique également des bâtons d’esquimaux, des fourchettes en bois et des piques à brochettes.

J’avais perdu un oncle que je ne connaissais pas et j’ai gagné une famille de la taille d’un village. Les habitants de Lonetown m’appellent amicalement « The Belgian Lady ».



Nuit blanche

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            En ce dimanche après-midi du mois de janvier, j’ai adopté le rythme de mon chat Rodrigo et ma sieste digestive a duré plus de trois heures. Il est vrai que c’est l’hiver et ma tendance marmotte refait surface, celle-ci d’autant plus ravivée par un temps maussade qui n’invite pas à sortir de ses pénates bien chauds.

Maintenant il est près de minuit et le sommeil ne vient pas. J’ai beau appeler de mes pensées le marchand de sable et même compter les fameux moutons, rien n’y fait. Me tourner et me retourner dans le lit ne fait que raviver mon énervement et me transformer en momie saucissonnée. En effet, il me faut quelques contorsions pour m’extraire de mes couvertures.

Dans la cuisine, j’ouvre le frigo en espérant trouver la solution à mon problème. Un verre de lait chaud incitera-t-il mon corps à s’engourdir en souvenir des biberons de ma prime enfance délivrés sur demande à toute heure du jour ou de la nuit. Une tisane de camomille serait plus efficace mais je n’en trouverai que chez ma voisine octogénaire. Celle-ci se mettant au lit à dix-neuf heures, je ne peux me résoudre à la tirer de son sommeil profond (la veinarde !). Quelques verres d’alcool fort seraient aussi un bon remède mais je crains le retour de bâton : la gueule de bois. J’ai une petite pensée pour mon ami Serge qui est un adepte des bonnes bouteilles et qui m’a raconté un jour s’être réveillé dans la niche du chien.

En sirotant mon lait surchauffé, je tripote mon GSM, passant en revue ma liste de contacts. Je n’appelle évidemment personne  afin de ne pas essuyer des reproches quant à mon sans-gêne. Personnellement, je n’apprécierais pas qu’une copine me réveille en pleine nuit juste pour me dire : « Je ne parviens pas à dormir. Et toi ? ». Je tente plutôt d’envoyer des SMS, tels des petits cailloux lancés sur la fenêtre de mes destinataires. Aucune réponse. Il faut que je rajoute à ma liste d’amis un ou deux insomniaques.

Je poste un message sur Facebook mais personne ne semble connecté. De site en site, je surfe sur le net et tombe sur des forums où des personnes tchattent. Je me sens soudain moins seule mais je ne peux me joindre à leurs échanges ; ce serait comme entrer dans un café vide, à l’exception d’une table et que je décide de m’asseoir à côté de parfaits inconnus. Il est déjà presque une heure trente du matin et j’erre dans l’appartement comme une âme en peine. Si Indiana cherche l’Arche perdue, moi c’est le sommeil.

Un livre traîne sur ma table de salon. Une collègue me l’a prêté il y a plusieurs mois en disant qu’il fallait absolument que je le lise. C’est le moment de m’y coller puisque je n’ai, pour une fois, rien d’autre à faire. Je me cale dans le fauteuil, une couverture sur les genoux et entame ma lecture. L’histoire est haletante, ce thriller est mené de main de maître. L’auteur nous y fait suivre un tueur en série avec ses pensées perverses, son intelligence malsaine et ses pulsions morbides. Je ne peux décoller de ce bouquin tant il me tarde d’en connaître le dénouement. Lorsque je lis la dernière phrase, mon cœur bat la chamade, ma respiration est rapide et mes sens sont aux aguets.

Un craquement sourd résonne dans l’appartement. Là, je cesse de respirer, les yeux écarquillés, fixés sur la porte d’entrée. Il me semble que la poignée tourne lentement. Non, ce n’est pas possible, mon imagination me joue des tours. Je papillonne des paupières pour m’assurer une vision juste. La porte s’ouvre lentement et une ombre à la forme très vague se faufile par l’embrasure. Elle avance dans ma direction, je reste figée de peur. Je distingue peu à peu un regard glacial qui me dévisage. Soudain, quelque chose me saute dessus. Là, je me redresse d’un geste brusque, Le livre glisse de mes mains et tombe à terre. Je ne peux réprimer un cri : « Rodrigo ! Tu m’as fait une peur bleue ! Vilain chat ! ». L’animal se frotte à mon bras en ronronnant avant de se coucher sur mes genoux. « Et dire que je m’étais enfin endormie… Mais tu m’as tiré d’un sacré cauchemar ! ».

Déjà quatre heures du matin. Je bosse et dois me lever à sept heures. Je décide d’allumer la télé et fais défiler les chaînes. J’ai le choix entre de la vente de produits plus  extraordinaires et inutiles les uns que les autres, des rediffusions d’émissions de téléréalité ou de jeux. Mon choix se porte finalement sur un magazine sur la pêche et la chasse en raison de son côté soporifique. Bien m’en a pris car Morphée s’est penché sur mon cas et son baiser m’a enfin apporté un sommeil sans cauchemar.

Une sonnerie de téléphone retentit soudain dans mon rêve et une petite voix me dit que celle-ci n’est pas onirique. Je me réveille en sursaut et adresse un « Allô » très mollasse dans l’appareil.

 

« Alors, j’ai vu ton SMS. Tu as fini par t’endormir ?

– Oui très tard.

– Tu es prête ? Je passe te prendre dans cinq minutes.

– Quoi ? Il est quelle heure ?

– 7 heures 45 !

– Je ne suis même pas habillée. Je me dépêche. »

 

            Juste le temps de me brosser les dents de la main droite et les cheveux de la main gauche, j’enfile les premiers vêtements venus, je fourre une banane à titre de petit déjeuner dans mon sac à main et je me précipite dans la rue où Eglantine m’attend dans  sa Twingo rouge. Je m’engouffre dans la voiture et elle démarre. Je lui raconte ma nuit blanche sur le trajet du bureau. Dans le couloir qui mène à mon poste, je croise ma chef qui me lance :

 

« Alors, on a un petit problème de sommeil ?

– Oui, comment le savez-vous ? Les cernes sous mes yeux ?

– Non, plutôt les pantoufles à vos pieds ! »



Un atout irrésistible

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            Nicolas était seul depuis bien trop longtemps à son goût. Il avait évidemment eu quelques relations. Mais, à chaque fois, elles furent éphémères et lui laissaient dans la bouche comme un goût amer d’échec. Sur conseil de son ami d’enfance, il s’inscrivit sur un célèbre site de rencontre. Il croisa ainsi la route virtuelle de Laurence, Virginie, Isabelle, Lucette, Sophie, Marie-Cécile, etc. Mais ce fut Charlotte qui retint toute son attention. Sa chevelure rousse et frisée entourait un visage doux et souriant.  Ils avaient des passions communes : la lecture, les promenades en forêt et le camping. De tchat en tchat, ils apprirent à se connaître. Les sens de Nicolas s’affolaient dès qu’il voyait qu’elle se connectait.

            Un jour, elle lui avoua adorer les tablettes de chocolat. Ces dernières la rendaient littéralement folle de désir, c’était presque incontrôlable. Cette remarque ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. L’amoureux transi devait plaire à sa dulcinée, et ce, à n’importe quel prix, même celui de la souffrance physique. C’est ainsi qu’il alla s’inscrire dans une salle de sport et y loua les services d’un coach personnel. Il expliqua à ce dernier ces desiderata : développer essentiellement ses abdominaux jusqu’à ce qu’ils deviennent saillants et qu’il puisse les exhiber à Charlotte qui tomberait dans ses bras nouvellement musclés.

            Lorsque la jeune femme tentait de fixer un rendez-vous, Nicolas trouvait toujours une bonne excuse pour le reporter. C’est ainsi que les semaines passèrent et que son entraînement intensif porta ses fruits. Il pouvait alors se targuer auprès de la gente féminine d’être un homme à tablettes.

            Une rencontre fut enfin fixée dans un petit café du vieux Lille. Il opta pour  le T-shirt uni le plus moulant de son placard. Ce dernier mettait parfaitement en évidence ses nouveaux atouts physiques.

            Il fut le premier sur les lieux. Il s’assit et guetta Charlotte. Elle portait un foulard rouge, signe distinctif qu’ils avaient déterminé afin de se reconnaître dans la foule anonyme du café. Il lui adressa un petit signe de la main et elle se dirigea vers lui. Nicolas se leva, bomba le torse et gonfla la musculature de son abdomen. Charlotte lui fit une petite bise timide et s’assit, sans même jeter un regard aux abdos saillants de son prétendant. La conversation était courtoise et ponctuée des petits gloussements de la jeune femme, en réponse aux blagues de Nicolas.

            Leurs verres vidés, ils décidèrent d’aller se balader dans la rue commerçante adjacente. La rouquine s’épanchait sur son métier d’assistante médicale lorsqu’elle s’arrêta net devant une vitrine. Ses yeux se mirent à briller comme ceux d’un enfant qui découvre ses cadeaux de Noël au pied du sapin. Sa bouche s’entrouvrit et Nicolas crut percevoir une goutte de salive perler au coin de ses lèvres.

« Qu’est-ce qui te prend ?

– Je t’ai déjà dit que je ne pouvais résister à cela ! J’en suis folle ! J’aurais cru que tu t’en serais souvenu… »

            Un éclair de compréhension traversa l’esprit du jeune homme. Il emmena sa conquête dans le magasin et lui offrit l’objet de ses désirs. Elle se lova au creux de ses bras, en guise de remerciement en disant :

« Tu es musclé, dis donc ! »

            Nicolas n’osa jamais avouer à l’élue de son cœur qu’il avait sué et souffert des heures durant pour lui plaire, alors qu’il suffisait de lui acheter une boîte de pralines.



Partie chercher du pain : la version de Michel

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            Ce matin-là, je me rappelle m’être levé et avoir trouvé ce délicieux croissant sur la table. Il était déjà dix heures et je décidai de préparer un bon café pour deux. C’est en versant la tasse destinée à Laurence que je découvris son petit mot : « Partie chercher du pain… et je ne reviendrai plus. ». Cette phrase fut comme un coup de poignard dans le contrat de mariage que nous n’avions pas signé, comme un avortement des enfants que nous n’avions pas eu. Etant aussi fin limier qu’un comptable rigoureux, je me dis que le boulanger l’avait forcément vue. Je me rendis donc à l’adresse indiquée sur le sachet du croissant esseulé. Le patron, dont le visage n’avait pas vu la tête d’un rasoir depuis plusieurs jours et le corps un diététicien depuis plusieurs années, m’informa que c’était son intérimaire qui était de service dans le magasin le matin. Je demandai à le rencontrer, sans en préciser la raison. Mais ce dernier venait apparemment de terminer son contrat et était parti. Avait-il, lui aussi, laissé un mot d’adieu à quelqu’un ? Je ne le saurai jamais.

            Je passai ensuite au bureau de police en montrant le petit message laissé sur la table. L’agent me dévisagea en disant « Vous pensez qu’on n’a pas d’autres choses à faire que de régler des problèmes de rupture amoureuse ? C’est un conseiller conjugal qu’il vous faut, mon ami ! » avant de partir dans un rire gras et moqueur. Avant que je ne quitte son bureau miteux, il me lança « Et ne vous avisez pas à jouer du couteau ou du revolver si Madame revenait accompagnée, sinon vous aurez affaire à moi personnellement ! ».

            De retour à la maison, je pris mon téléphone et composai le numéro du portable de Laurence. Une faible sonnerie retentit avec, en écho, la chanson « Il est libre Max ». Je suivis le son jusque dans la chambre et découvris son GSM au fond d’un sac à main que je lui avais offert et qu’elle n’avait jamais aimé.

            Je laissai passer quarante-huit heures avant de me présenter à nouveau à la police, ce délai faisant passer Laurence au statut de personne disparue. Je m’étais muni d’une photo  prise lors de nos dernières vacances en Bretagne, où elle posait en maillot. J’avais hésité à prendre une autre de notre weekend au Cap d’Agde. Mais là, elle était nue. Cela aurait sûrement capté l’attention des policiers mais n’aurait pas pu figurer sur un avis de recherche. L’agent me demanda les coordonnées des parents et amis proches de ma chère et tendre. J’appris qu’elle avait téléphoné la veille à sa mère pour prendre des nouvelles en disant qu’elle était heureuse, mais sans donner plus d’explications. Lorsque Belle-Maman eut vent du départ précipité de sa fille du domicile presque conjugal, elle rit en lançant : « Il était temps qu’elle ouvre les yeux ! ». Cette femme ne m’avait jamais porté dans son cœur. Elle rivalisait d’ingéniosité à chaque repas familial pour préparer les plats les plus dégoûtants.

            Les semaines passèrent jusqu’à la réception dans ma boîte aux lettres d’une carte postale avec le cachet d’un petit village bordelais et ces mots : « J’ai trouvé le bonheur ailleurs. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Sois heureux ! ». Je me rendis donc dans ce village et montrai la photo de Laurence aux rares commerçants installés sur l’unique place. L’un d’eux la reconnut et m’orienta vers un viticulteur. Ce dernier connaissait en effet l’ex-femme de ma vie et m’annonça que, les vendanges terminées, elle était déjà partie sous d’autres cieux au bras d’un certain Gauthier. Je fus envahi par un sentiment profond de jalousie. Je connaissais enfin le prénom du voleur du cœur de Laurence. C’était sûrement lui qui l’avait embobinée pour l’emmener loin de mes bras.

            J’avais pris une chambre dans une petite auberge d’une ville voisine. Attablé dans la salle du restaurant quasi vide, la patronne vint prendre ma commande. La carte se limitant au plat du jour, un Gratton de Lormont, mon choix fut vite fait. Elle en profita pour faire un brin de causette. J’appris que son comptable venait de se faire la malle avec la caisse. Mon regard ne pouvait se détacher du sien. Je sentis mon cœur se mettre à battre la chamade, comme il ne le faisait plus depuis longtemps. Il m’apparut soudain que mes sentiments envers Laurence s’étaient estompés au fil du temps. Je comprenais alors la raison de son départ. Moi aussi je venais de trouver une porte de sortie.

Quelques jours plus tard, j’adressai une lettre à mon patron avec en final : « …parti pour d’autres horizons. »



« Partie chercher du pain : la version de Laurence»

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         …voilà le petit mot que j’avais laissé sur la table de la cuisine pour ne pas que Michel s’inquiète de ne pas me trouver à son réveil. Arrivée dans la boulangerie vide de clients, un jeune homme sortit de l’atelier, les mains encore blanches de farine et du chocolat sur son tablier maculé d’autres taches. Dès que nos regards se furent croisés, je ne vis plus que son sourire enjôleur. Son « Que puis-je vous servir Mademoiselle ? » sonna dans mon esprit comme une déclaration d’amour. Je rougis, sans lui répondre. Nous restâmes de longues minutes à boire le regard de l’autre. Comme nous étions en tête-à-tête, nous engageâmes la conversation. J’appris qu’il s’appelait Gauthier et qu’il était intérimaire. Il prestait ses dernières heures en tant qu’assistant en boulangerie et partait le soir-même pour aller vendanger en Bourgogne. Et moi qui avais toujours rêvé d’une vie de bohême, sans attache, d’un quotidien toujours renouvelé, d’un décor mouvant au rythme des saisons. Je ne suis pas une sédentaire dans l’âme et j’aurais aimé naître berbère. J’étais déjà lassée de ma vie trop carrée avec Michel ; tous les jours les mêmes gestes posés, les mêmes problèmes et les mêmes discussions qui aboutissaient aux mêmes frustrations. Gauthier faisait figure de porte de sortie, de clé des champs, d’opportunité d’une autre vie, de passeport pour la liberté. Je ne pouvais laisser passer cette chance. Ma décision fut rapidement prise. Je rentrai prépa       rer une valise minimale. Mon petit mot était toujours sur la table et Michel dormait encore. J’ajoutai juste : « et je ne reviendrai plus. » en laissant un croissant.

         Me voilà dans les vignes bordelaises, penchée sur les ceps chargés de fruits, occupée à remplir mon panier de grappes généreuses et brillantes. En me relevant afin de m’essuyer le front, j’aime en profiter pour jeter un regard complice à Gauthier. Ce jour-là, je suis partie chercher du pain et j’ai trouvé une nouvelle vie. Ici, je contribue à la préparation du vin. Et, qui sait, le mois prochain, je serais peut-être chargée de la traite des vaches normandes pour la confection de fromage frais. « Du pain, du vin… du Boursin, je vais bien ! »




Pub Boursin 1985 par odilederey 

 

Papy corse

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            À l’occasion d’un de mes rares voyages, je me suis un jour posée sur l’île de beauté avec ma tente et mon sac à dos. Pas loin de mon lieu de villégiature se trouvait une petite crique avec une plage de sable fin que venait doucement lécher la méditerranée. À chaque baignade, je m’émerveillais de la clarté des flots, loin de la couleur verdâtre de ceux de la mer du Nord que j’avais toujours connus.

            Lors de mes régulières séances de bronzage, je remarquai la présence d’un grand-père, allongé sur sa chaise longue, occupé à surveiller d’un œil son petit-fils en train de barboter, et de l’autre, les touristes de la plage. Il était toujours muni d’un petit cahier vert à spirales et d’un crayon gris. Je le voyais parfois se mettre à écrire, tout en riant dans sa moustache fournie.

            Pendant mes courses à l’unique supermarché du coin, je revis le papy en grande discussion avec le jeune garçon qui faisait goûter des cubes de fromage. Après avoir traversé quelques rayons, je repassai devant le stand de dégustation et découvris que ce dernier avait été pris d’assaut par une dizaine de personnes, toutes discutant âprement les unes avec les autres. L’homme à la moustache m’interpella : 

« Mademoiselle, venez goûter ce fromage, je vous prie. Et dites-moi s’il a un petit goût de bière. »

            Intriguée, je m’approchai et goûtai un petit cube à la couleur orangée, planté sur un cure-dents.

« Non, je ne pense pas que la croûte de ce fromage ait été lavée à la bière.

– Moi je suis persuadé du contraire, comme quatre autres personnes ici. Vous savez, cela se fait souvent en Belgique.

– Oui, je sais. Je suis belge.

– Comme je suis content de voir une petite nordiste ici. Ça doit vous changer de voir un peu de soleil ! Et le Manneken pisse toujours ?

– Bien sûr !

– Il a dû en boire des bières ! à son âge, ce n’est pas raisonnable.»

            Je partis dans un fou rire. Il commença alors à me parler de ses voyages en Belgique et me confia qu’il appréciait particulièrement la simplicité, l’humour et la convivialité de mes compatriotes. C’est ainsi qu’il finit par m’inviter à souper chez lui, en famille.

            Le soir, je me retrouvai attablée devant un superbe couscous et un verre de bon vin local. Je fis connaissance avec son épouse, ses enfants et petits-enfants. Assis en bout de table, mon hôte, prénommé Claude, était un véritable patriarche, attentif et attentionné envers chacun de ses petites et petits.

Claude m’expliqua qu’il aimait se poser en observateur et croquer en rimes tout ce qui attirait son attention. Je pus lire quelques unes de ses productions à l’humour piquant, mais toujours bienveillant. Il avoua être adepte d’une forme d’ « happening », c’est-à-dire créer une situation, un débat générant une communication entre des personnes qui ne seraient pas entrées en relation sans cela. Ainsi, c’est lui qui avait lancé la discussion sur le fromage à la bière ou pas.

            Je retournais le lendemain vers ma Belgique natale et nous échangeâmes nos numéros de téléphone. Depuis lors, je ne manque jamais de prendre des nouvelles de mon ami du Sud devenu mon petit papy corse. 

Ce texte est un hommage à un poète de l'Orée des Rêves qui nous a quittés récemment : 

Petite sélection de textes de Bacchus :

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=4244

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=3950

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=3398

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=3109

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=2670

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=2574

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=2554

 

http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=2206 



Coup de pouce forcé

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            Mes oreilles bourdonnaient, mon crâne cognait et tout mon corps était douloureux comme si un troupeau de chèvres était passé sur moi. J’ouvris peu à peu les paupières et découvris un plafond à la couleur verte écaillée, sûrement en raison de l’humidité des lieux. Je n’étais pas dans mon appartement, ni dans aucun lieu que je connaissais. Une odeur étrange assaillit mes narines, un mélange d’épices, de désinfectant et de remugle. Je m’assis et constatai que j’étais allongée sur un lit de camp de fortune qui se trouvait le long du mur d’une cellule éclairée par une minuscule fenêtre à barreaux. Je lançai un « Hello ! » qui résonna et se répercuta sur les parois nues et sales de ma geôle. Un profond sentiment de peur m’envahit et je répétai l’opération en criant de plus en plus fort.  

Au bout de quelques minutes, un homme à la taille modeste, portant un long tablier blanc maculé de taches, s’approcha de la porte de ma cellule. Il me sourit et entama un long monologue. Je ne comprenais absolument rien à son charabia débité dans une langue qui m’était inconnue. Les sonorités me semblaient être russes mais je n’en aurais pas mis ma main à couper. Comme je ne réagissais pas à ce que je pensais être des questions, mon interlocuteur repartit d’où il était venu. Je me précipitai contre les barreaux et supplia en français, en anglais et en néerlandais, les trois seules langues que je maîtrisais, qu’il me fasse sortir de là.

            Mon geôlier revint quelques minutes plus tard avec un ordinateur portable. Il me montra d’abord un visage numérique qui ressemblait étrangement au mien, tout en baragouinant quelques explications. Ensuite, grâce à Google Map, il posa son doigt sur un petit pays situé au Nord de l’Europe. Je ne pus en lire le nom car l’alphabet m’était aussi inconnu que la langue. Il tapota sur son clavier et le moteur de recherche évoqua le Mochbekistan. Quel était ce pays dont je n’avais strictement jamais entendu parler auparavant ? Il faut dire qu’avec toutes ses petites communautés qui demandent leur indépendance, on finit par ne plus suivre l’actualité.

            Mais je ne voyais toujours pas le lien avec moi ! L’homme me passa ensuite un diaporama de photos de famille. Au fil des images, je constatai que, si les hommes n’y étaient pas des canons de beauté, les femmes étaient toutes plus affreuses les unes que les autres. Leurs visages étaient difformes, leurs dos voûtés, même chez les plus jeunes, leurs jambes inégales. Quelle malédiction pouvait bien toucher ces pauvres malheureuses ?

            L’homme m’exposa finalement une sorte de projet scientifique. Je vis défiler des formules mathématiques, des schémas chimiques. Il semblait passionné par son sujet. À la fin de son discours, il me pointa du doigt avec un grand sourire. Devais-je comprendre que je faisais partie de son projet ? Mais on ne m’avait rien demandé !

            Peu à peu, mes souvenirs remontaient à la surface. Je me rappelai être dans le magasin, je bosse dans un «Lola et Liza » sur Bruxelles. Un client à la dégaine particulière et à l’accent étranger très marqué m’avait demandé une taille particulière qui ne se trouvait plus en rayon. Je lui avais répondu que je devais voir dans la réserve, à l’arrière du magasin. Face aux étagères de stock, je tendis les bras vers une boîte située en hauteur et le choc ! Je supposai qu’ils m’avaient assommée, histoire de me transporter aisément jusque dans ce bled perdu au bout du monde. Mais que voulaient-ils de moi ?

            L’homme se mit à taper frénétiquement sur son clavier usé. Lorsqu’il eut terminé, il tourna l’écran de l’ordinateur vers moi. Notre ami Google allait nous servir d’interprète. Toutefois, la traduction n’était pas des plus limpides : « Vous avez tête commune du type. Les femmes de l’ici sont laides, bêtes et impossible cuisine. Nous sommes besoin aide pour changer. Vous être à manger, dormir, argent. Quand fini, libre. OK ? »

            Je répondis « Je veux partir » que je tapai dans la barre et demanda de traduire. L’homme écrivit « Pas choix ». Je réfléchis et notai « D’accord. Quel salaire ? ». Il me nota un chiffre ridicule. Je pensai que le niveau de vie devait être bien bas ici. Je n’avais pas trop le choix. Prisonnière dans un pays étranger, loin du mien, sans possibilité de contacter qui que ce soit, je n’avais aucun moyen de pression. Je supposais qu’un avis de recherche serait lancé et qu’on finirait par me retrouver. Si le projet avançait vite, je partirai rapidement. Je ne savais pas ce qui m’attendait mais je serrai la main moite du scientifique, ravi.  

            La première semaine fut consacrée à des tests d’aptitude, de Qi et sanguins. Ensuite, on me bourra de toutes sortes de vitamines et minéraux et on me préleva de grandes quantités de sang afin de procéder à je ne sais quelles manipulations génétiques. Je ne pouvais pas sortir du laboratoire, qui était situé en sous-sol, mais j’avais l’autorisation d’y circuler librement. On me nourrit avec des plats locaux. Je découvris des saveurs totalement inconnues comme le ragoût de phallus d’ours, des pelmenis, le tout arrosé de kvas, une boisson qui réchauffe même par moins trente ! Les mois passèrent, sans que je ne m’en rende vraiment compte. Est-ce que mes compatriotes s’étaient rendu compte de mon absence ? Lorsque je raconterai tout cela à mes collègues, elles n’allaient pas me croire. Je pourrais enfin concurrencer Béatrice qui part au soleil des tropiques chaque année et ne manque pas de s’en vanter jusqu’aux vacances suivantes. Avec mes bronzages de la mer du Nord, je ne pouvais rivaliser.

            J’eus aussi droit à des cours de langue locale, le Youkaguir. Rapidement, je parvins à tenir une conversation ; ce qui me permit de découvrir un peu ce pays et les raisons qui avaient poussé leurs ressortissants à me kidnapper. Ainsi, depuis des générations, les femmes autochtones étaient devenues de plus en plus laides, bêtes, incapables de cuisiner et de s’occuper des enfants. Cet appauvrissement génétique posait de graves problèmes au niveau social. En effet, les hommes étaient obligés de faire face à l’ensemble des tâches ménagères ainsi que ramener de quoi faire bouillir la marmite. Le scientifique au tablier sale s’appelait Toujourginov. Il eut l’idée de prendre une femme-type dans un pays européen et d’intégrer un peu de son ADN à celui des femmes mochbekistanaises. Il avait effectué des recherches et sorti les visage-types de femmes de divers pays d’Europe. Après un rapide vote du Sénat local, il fut décidé de prendre un cobaye issu de la Belgique. Et il s’avéra que mon visage se rapprochait le plus de l’image stéréotypée. C’est ainsi qu’ils prirent l’option de me kidnapper, sans trop demander mon avis. Mais il semble de toute façon que les femmes n’aient pas grand-chose à dire dans ce pays assez machiste.

            Un matin, le professeur vint m’annoncer que l’expérience était un franc succès et que je serai libre bientôt. Il m’invita à sortir du laboratoire pour faire un tour en voiture dans les rues de la capitale. J’entrai dans une vieille 4L qui démarra après plusieurs tentatives. Je vis déambuler dans les rues des clones de moi-même. C’était un peu étrange. Toutes ces femmes étaient devenues mes sœurs jumelles, et elles semblaient heureuses. Les hommes n’avaient plus honte de parader au bras de leur épouse qui veillait enfin à leur marmaille.

            Je fus conduite devant le Président, un certain Sémwalchev. Ce dernier me remercia chaleureusement et commanda sur-le-champ une statue à mon effigie. Il me nomma citoyenne d’Honneur, ou plutôt « donneur » pour avoir beaucoup donné de ma personne. Un chèque avec un montant dérisoire, au vu de mon investissement personnel, me fut remis. Je décidai de l’investir sur place. Ainsi, je créai ma ligne de prêt-à-porter féminin. Comme toutes les femmes avaient les mêmes goûts que moi, je remportai un succès fulgurant. Le pays changea même de nom et devint le Delphinistan. Si vous souhaitez un jour me rendre visite là-bas, cherchez la seule femme qui sache cuisiner de vraies frites belges !



Le poids de l’écharpe

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Voilà enfin le moment fatidique que j’attends depuis quelques jours, comme une libération. J’ai l’impression qu’on me laisse sortir de prison, une prison dorée avec toutes les commodités, une vue sur la Tour Eiffel, un service d’étage et tout. Personne ne m’avait dit qu’une écharpe pouvait devenir aussi lourde à porter qu’une chaîne en acier trempé.

 

Mon année 2013 s’était terminée en apothéose, avec la consécration, digne récompense de mes efforts fournis tant au niveau de la pratique régulière de sport, de l’apprentissage de langues étrangères, des cours de diction et de l’intérêt porté à tous les événements culturels. J’étais comme Rocky après un entraînement intensif, prête à en découdre avec tous ses adversaires. « The eye of the tiger », c’était moi !

            Lorsque le présentateur chauve annonça la gagnante, contrairement à la plupart de ces donzelles naïves, je ne fus pas surprise car la victoire était inscrite sur ma liste au Père Noël. Et ce que femme veut, Dieu le veut, le Père Noël étant un peu son bras droit.

            Un couronnement, des applaudissements, des félicitations hypocrites et empreintes d’une profonde jalousie de la part de mes concurrentes et je fus entraînée dans un tourbillon d’interviews, passant de maquilleuse en habilleuse avant les spots des plateaux télé, radio et les flashs des photographes. On m’accorda enfin quelques heures de répit pour me remettre mes cadeaux : les clés d’un appartement pour un an, celles d’une voiture neuve, des bijoux, des parfums, des vêtements, etc. Moi, je ne rêvais qu’un peu de sommeil, surtout dans le but de récupérer une mine un peu fraîche pour le marathon des jours suivants. On me remit le calendrier avec le programme de l’année 2014. Ce n’était pas les travaux forcés qui m’attendaient mais ceux d’Hercule !

            Cette année, j’ai donc participé à plus de trois cents événements comme des jeux télé afin de récolter des fonds pour des associations, des inaugurations de marchés de tous poils, de foires à la saucisse, à la choucroute, aux harengs, j’en passe et des meilleures. Je ne compte plus le nombre de repas mondains où j’ai joué la potiche, sourire accroché aux lèvres et un mot gentil pour chacun, même le pire malotru. Mes zygomatiques sont maintenant les muscles les plus développés de mon corps.

 

            Je vais enfin pouvoir passer le relai, me reposer, manger tout mon saoul sans me préoccuper de ne plus rentrer dans ma robe Chanel pour le cocktail de samedi prochain. Je vais de nouveau pouvoir draguer en soirée, boire à en perdre la raison, raconter des blagues salaces sans susciter l’indignement, engueuler vertement celui qui me vole ma place de parking au supermarché sans faire la couverture de Cloosy, Publer ou Voicic !

            Plus de chaperon pour me faire la morale sous prétexte qu’elle est passée par là, ni de garde-chiourme pour éloigner mes prétendants. Fini d’être la petite fiancée des Français ! Je rends la bague et tout ce qu’elle signifie.

            Un tonnerre d’applaudissements résonne dans la salle, une jeune femme blonde se met à crier, sautiller sur place et essuyer quelques larmes de joie. Je me dirige vers elle, avec mon plus beau sourire accroché au visage, afin de lui poser la couronne sur la tête. J’ai envie de lui susurrer « Sincères condoléances » mais elle ne comprendrait pas mon ironie. Ma dernière mission accomplie, je me retire dans l’ombre et m’éclipse discrètement en coulisses pendant que le présentateur, qui s’est enfin acheté une moumoute cette année, s’exclame : « Voici notre miss France 2015 ! »



Rideau !

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            Jean-Baptiste est un acteur d’une soixantaine d’années. Jouer la comédie a toujours été sa passion, sa vie, son amour, sa raison de vivre. Susciter l’émotion, créer une tension dramatique ou faire rire équivalent pour lui à l’extase. Chaque pièce jouée est un acte d’amour avec son public. Beaucoup l’ont qualifié de « marié au théâtre », « d’amant de la scène ». Il est en effet resté célibataire endurci, insensible aux charmes des starlettes en recherche perpétuelle de flashs des paparazzis.

            Mais depuis quelques temps, les journaux cessent de l’encenser pour virer carrément vers la critique acerbe. Des titres comme « Jean-Baptiste décadent », « Le grand J-B n’est plus », « J-B bon pour le placard ! », sont comme des épées plantées profondément dans son être sensible.

            Depuis quelques semaines, il incarne Argan dans « Le malade imaginaire ». Malgré toute son implication, son jeu n’est plus. C’est comme s’il était une bougie dont la flamme a été soufflée. Il ne trouve plus de plaisir dans le jeu, se sent comme un amant délaissant sa belle, fatigué par ses caprices et ses sautes d’humeur.

            Dans une scène, un faux médecin lui administre un remède provenant d’une fiole bleutée. L’acteur le boit cul-sec. Le tableau suivant consiste en un simulacre de mort afin de confondre l’épouse vénale d’Argan. Les yeux fermés, Jean-Baptiste sent son corps s’engourdir, ses oreilles bourdonner. Les paroles de ses partenaires de scène ne lui parviennent presque plus. Au moment où il est censé sortir de sa catatonie, rien ne se passe. On le secoue et le gifle, sans obtenir de sa part aucune réaction. Le public retient sa respiration et le régisseur ordonne de baisser le rideau. Les pompiers dépêchés sur place ne pourront que constater le décès de l’acteur. Une expression d’apaisement se fige sur son visage maquillé.

            Un article dans le journal évoquera la présence d’un poison dans la fameuse fiole bleue. L’accessoiriste fut d’abord inquiété mais une lettre retrouvée dans la loge de l’acteur et le port étrange de sous-vêtements verts le concernant confirmèrent la thèse du suicide organisé. Il voulait mourir sur scène avant qu’on lui interdise de s’y produire. Au moment de publier son article, le journaliste doit choisir son titre ; il hésite, reste un instant immobile avant d’écrire « Rideau ! ».



Coup de gueule sous contrôle

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            Tout bouillonne à l’intérieur de moi pendant que je marche d’un pas pressé dans la Rue des Soucis. Je rumine les paroles de Vanessa, tous ses reproches, ses doléances infantiles. Je suis comme une cocotte minute prête à exploser. Je parviens enfin à ma destination. J’entre rapidement dans l’officine à la façade rouge sang. Sur la vitrine aux verres fumés, on peut lire « Service de médiation ».

            J’avance vers le seul comptoir encore libre. Une jeune femme rousse au sourire avenant et apaisant m’invite à la suivre à l’arrière du bâtiment. Je lui emboîte le pas jusqu’à une pièce de la taille d’une cabine d’essayage où trône un grand canapé rouge vif. Une fois assis confortablement dans le fauteuil aux larges accoudoirs, elle me pose un casque intégral sur la tête. Une odeur qui m’est inconnue vient me titiller les narines. Après quelques secondes de flottement, je me retrouve face à Vanessa :

« Chou, j’en ai marre que tu rentres si tard. Je me demande parfois si tu ne vois pas une autre femme. J’aimerais aussi que tu t’habilles de façon plus cool. Pourquoi toujours porter un costume, cela te vieillit. On dirait ton père ! Quant à moi, il va falloir que je rachète des nouveaux vêtements. À force de les laver, ils ont rétréci. Tu me prêtes ta carte bleue ? ». Là, la moutarde me monte au nez, je sens que mes joues s’empourprent au moment où je lui réponds sur un ton incisif :

« Tout d’abord, je n’ai pas de liaison mais il faut que je bosse dur pour TE payer tout ce que TU me réclames à tour de bras. Quant au costard, je me vois mal recevoir les clients de la banque en short et marcel ! Tes vêtements n’ont pas rétréci. Comme tu te goinfres à longueur de journée, tu ne rentres plus dedans, c’est tout. J’ai l’impression de n’être plus qu’une carte bleue ambulante. Si cela continue, je vais vraiment chercher une autre femme qui m’aimera et s’occupera de moi. Tu es devenue une épouse grosse, laide et cupide ! Tu me dégoûtes ! » Mes paroles se sont changées en cris et hurlements. Je sens que j’ai besoin de vider mon sac. Vanessa me dévisage sans broncher. Elle reste immobile, comme insensible à mes paroles virulentes.

            Une nouvelle odeur vient m’envahir les narines et le casque m’est retiré. La jeune femme me demande :

« Comment vous sentez-vous ?

– Mieux, je vous remercie.

– Souhaitez-vous une autre séance ?

– Non, merci. Cela suffira.

– Suivez-moi pour finaliser votre dossier. »

            La jolie rousse me reconduit jusqu’au comptoir. Après quelques clics, des documents sortent de l’imprimante. J’appose une ou deux signatures et sors, le cœur léger. C’est la première fois que je fais appel à un service de ce genre. Ils ont été créés il y a quelques années par notre gouvernement. Nos dirigeants actuels sortent pour la plupart de l’ENA, l’Ecole Nationale de l’Amour. Une fois diplômés, ils doivent passer une année dans un temple indien avant de pouvoir accéder à la fonction publique. La colère et la violence sont sévèrement sanctionnées. C’est pourquoi ils ont créé ces « services de médiation de la colère, du raz-le-bol et du coup de gueule autorisés ».

            L’objectif initial était de maintenir une sorte de zen-attitude parmi la population. Le principe semble fonctionner car le taux de divorces est en chute libre, les faits d’agression se raréfient et les mouvements de grève sont devenus exceptionnels. La Paix sociale ! Voilà l’objectif final de nos énarques en toges amples et longs cheveux. Le 16 Rue de la Loi a été repeint en rose et or. Ses couloirs sont parfumés au patchouli et la méditation est imposée avant tout conseil des ministres.

            Le lendemain, une lettre arrive à la maison. Elle vient du service fréquenté la veille et est destinée à Vanessa. Ma femme l’ouvre, intriguée, et lit silencieusement. Un sourire nait sur son visage bouffi et ses yeux se mettent à briller en croisant les miens. Nos corps s’approchent et nos lèvres fusionnent furieusement. Le courrier tombe de sa main.

 

« Madame,

 

Votre mari est venu consulter notre service de médiation. Suite à un entretien approfondi, il nous a confié qu’il se dévouait corps et âme à son travail afin de vous offrir une vie confortable. Toutefois, il s’inquiète de voir votre santé se dégrader faute de suivre un régime adapté à votre vie sédentaire. Il craint de vous perdre. Il vous est loisible de faire appel à notre service d’accompagnement personnalisé entièrement gratuit si cela s’avérait nécessaire. N’oubliez pas qu’une relation de couple nécessite de l’attention l’un envers l’autre. Montrez-lui l’affection que vous lui portez réellement.

 

Bien dévoué.

 

Le service de médiation de la colère, du raz-le-bol et du coup de gueule autorisés. »

 

            



Premier souvenir

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            Je ne sais pas comment je me suis retrouvée ici. J’erre dans les rues de cette ville inconnue. Une épaisse couche de neige recouvre les trottoirs et une bise froide balaie la grande avenue presque déserte. Mes pas semblent guidés par une force invisible. La silhouette sombre d’un immeuble se profile devant mon regard. Je me dirige vers lui. Les fenêtres éclairées ici et là lui confèrent une allure de monstre aux multiples yeux. Sa gueule béante s’ouvre à mon arrivée et me happe.

            La chaleur ambiante tranche avec le froid extérieur. Une certaine effervescence règne mais les allers et venues des visiteurs se font dans un certain silence. Ici, les paroles se font chuchotements. Dans le sillage d’une jeune fille, j’entre dans l’ascenseur. À l’intérieur, je ne croise le regard d’aucune autre personne. Chacun semble dans sa bulle, dans l’attente que le chiffre de l’étage attendu s’affiche sur le panneau. Nous voici au troisième, je quitte cet espace confiné et déambule dans un couloir aux couleurs vives. Un ballon de baudruche l’orne ça et là. Tout au bout, une lumière attire mon regard et ma curiosité. Des bruits étouffés d’efforts, des paroles d’encouragement me parviennent de cet espace plus éclairé que les autres pièces de l’étage.

            J’entre car rien ne m’y empêche. Je découvre une scène qui me serre les entrailles. Une femme est couchée, les pieds dans les étriers. Le médecin l’exhorte à pousser et son mari lui tient la main. Un « Je la vois !  Elle arrive ! » Résonne dans la pièce aux murs immaculés. Mes yeux sont rivés sur la touffe de cheveux qui apparaît entre les cuisses de la jeune femme. Soudain, je suis prise d’une sorte de vertige, le monde autour de moi se met à vibrer au rythme d’un cœur qui bat. Ma vision se trouble, j’ai l’impression d’être avalée par un gouffre sombre et sans fond. La chute semble vertigineuse et je ne parviens pas à crier.

            Je sens une main ferme m’attraper par l’épaule puis le bras, je suis hissée dans un milieu froid, à la lumière aveuglante. Je peux enfin crier ! Mon hurlement semble me libérer d’un poids et me ramener à la vie. Ma vision est trouble. Je perçois diverses manipulations de mon corps engourdi jusqu’à ce que je retrouve une sensation de chaleur apaisante, celle d’un corps, encore brûlant des efforts fournis. Je devine un visage s’approcher du mien et une main vient me caresser la joue. Je la reconnais. C’est la jeune mère que j’ai vue tout à l’heure. Elle me parle doucement, sa voix m’apaise. J’entends juste « Tu t’appelleras Delphine » avant de sombrer dans mon premier sommeil.



Oreille pour oreille

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                Je piaffe d’impatience dans ce minuscule box. Il fait sombre ici. Je suis affamé et nerveux. Des hommes viennent me titiller en me piquant les fesses depuis plusieurs heures. Je gratte le sol de mes sabots. Je veux sortir, ramenez-moi à ma prairie ! Je dois veiller sur Bianca, Dolores et surtout Isabella. Elle a une si belle croupe. Je ne me tiens plus quand elle passe nonchalamment devant moi, en battant des cils.

                Soudain, une grande porte s’ouvre face à moi. Sans trop réfléchir, je me précipite. Aveuglé par un soleil agressif, j’entends une clameur autour de moi. Mes yeux s’habituent peu à peu à la luminosité et je découvre que je suis au cœur d’une arène. Du sable sous mes sabots émane une odeur de sang. Je ne peux m’empêcher de frissonner. Face à moi se trouve un homme dans un drôle d’accoutrement brillant. Il porte une coiffe sombre et me toise d’un air supérieur. La foule scande « Fédérico ». Je suppose que c’est le petit nom de cet adversaire, bien chétif à mon goût. Il va voir de quel bois se chauffe le grand El Diablo !

                Il agite une sorte de petit rideau, semblant m’inviter à découvrir ce qui se cache derrière. Il veut jouer ? D’accord. Je me précipite vers le morceau de tissu mouvant. Au dernier moment, le fourbe le relève et je sens une douleur fulgurante me traverser l’échine. Que m’a-t’il fait ? Il continue son manège et cela semble plaire au public qui crie son nom encore plus fort. Galvanisé par ce succès, il se met à exécuter quelques pas de danse. Ridicule ! Son cirque m’énerve profondément. Je cours à nouveau vers son drapeau qui s’agite frénétiquement. J’entends « Olé !» et encore cette douleur sur le haut de mon dos. Un liquide chaud coule le long de mes flancs. Mon souffle devient court. Il faut que je montre ma supériorité à ce gringalet de danseur de ballet. Il feinte ? Eh bien moi aussi !

                Je le laisse un peu se fatiguer à secouer son drap de bain, ce qui me permet de rassembler toutes mes forces. La pression monte dans l’assistance qui scande toujours son prénom. Je gratte le sol, baisse la tête et fonce soudainement vers lui. Il n’a pas le temps d’esquiver mes cornes et se retrouve projeté à plusieurs mètres. Là, d’autres hommes se précipitent dans l’arène, ils tentent de détourner mon attention du pantin qui git sur le sol, inanimé. J’ai gagné ! Et personne ne chante mon patronyme. Ils sauront désormais qu’il ne faut pas se frotter au grand El Diablo !

                Je suis reconduit dans mon box et on me retire les piques que l’autre m’avait plantées dans le dos. Quand je vais montrer ces blessures de guerre à Isabella, je serai son héros et on fera un beau petit veau. Mais j’y pense… selon la tradition, ne devrais-je pas recevoir les oreilles et la queue du danseur en guise de trophée ?



Du rififi au paradis

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         Depuis des millénaires, les anges et angelots du paradis ont reçu pour mission de jouer de la lyre en jetant des pétales de fleurs et en chantant les louanges des héros mythiques, des prophètes et toutes sortes de stars et starlettes mis en avant par leurs concitoyens pour des raisons aussi variées que d’avoir sauvé un chien de la famine, gagné un jeu de téléréalité, découvert un nouveau vaccin, etc.

Leur chef, Gabriel, entendit parler d’un syndicat qui s’était créé parmi les diables et diablotins des Enfers. Ces derniers en avaient eu assez d’être frappés, insultés et surtout de la chaleur insupportable. Après une grève générale, ils avaient obtenu la possibilité de faire des pauses dans des lieux climatisés et le plafonnage du nombre de coups et vexations par jour. C’était décidé, les anges, même si on leur allouait un caractère facile, devaient se rebeller. La mobilisation fut générale et ils cessèrent toute activité de louanges en même temps.

         Le Grand Patron se mit alors à recevoir diverses plaintes. Achille fut un des premiers. Il vint pleurnicher, sentant son complexe du talon se réveiller. Même ses séances de psychothérapie ne parvenaient plus à le soulager. Seuls les chants des angelots  le consolaient de sa faiblesse en lui rappelant ses exploits héroïques. Ce fut alors le défilé d’Hercule, Jason, Œdipe, Persée, Thésée, Ulysse et Bellérophon. Leurs egos se dégonflaient à vue d’œil et la dépression les guettait.

Puis se fut au tour de Moïse de solliciter une audience. Si les petits encenseurs ne reprenaient pas leur fonction, il menaça de révéler aux Hommes la vérité sur les Dix Commandements. En effet, il les avait reçus du Seigneur, après une de ses nuits agitées passées en compagnie de Bacchus. L’original se présentait de la sorte :

 

1- Tu n’auras pas d’autres dieux que moi, sauf si tu es bouddhiste, hindouiste, animiste ou toute autre croyance. Je ne veux pas d’ennemi.

2- Tu ne fabriqueras aucune idole ou je te la fais avaler morceau par morceau.

3- Tu ne prononceras pas mon nom de façon abusive sinon je t’envoie mon alter égo à cornes pour te brûler les fesses.

4- Souviens-toi du jour du repos, fais la grasse matinée le dimanche sauf si tu travailles dans la grande distribution.

5- Honore ton père et ta mère, et n’oublie pas de réclamer ton argent de poche

6- Tu ne tueras point sauf pour te nourrir.

7- Tu ne commettras pas d’adultère excepté si c’est avec une blonde à forte poitrine ou un homme avec des tablettes de chocolat

8- Tu ne commettras pas de vol sauf avec une bonne compagnie aérienne.

9- Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain, excepté s’il est dans la politique

10- Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient, sauf s’il te les a volés précédemment.

 

A l’époque, Moïse s’était bien rendu compte que ses congénères risquaient de ne pas le prendre au sérieux et il décida de graver de nouvelles tables en supprimant les digressions.

 

Ensuite, ce fut  Jésus qui entra en trombe.

« Papa !

­– Non ! Je t’ai déjà dit de m’appeler Père !

– Ouais, je sais ! Il me faut mon angelot pour endormir mon petit frère, le petit Jésus. Je passe des heures le soir à tenter de l’endormir alors qu’une chanson d’ange suffit à l’emmener au pays des rêves.

– N’oublie pas tes séances chez Saint Sigmund ! C’est important !

– Oui, je sais. Et il y a Maman aussi ; elle devient neurasthénique sans louanges.

– Ne t’en fais pas. Je prends les choses en main. » 

 

         Le chef des cieux appela Gabriel pour s’expliquer. L’ange affublé d’une casquette rose et brandissant un drapeau de la même couleur et décoré d’une aile, entra d’un air solennel dans la salle d’audience.

« Seigneur ! Il suffit ! Mes anges veulent plus de reconnaissance et de meilleures conditions de travail. Ils sont victimes d’extinction de voix et d’angines à force de chanter les louanges, certains s’abîment cruellement les doigts sur nos lyres traditionnelles et surtout le prix des pétales de fleurs est devenu hors de prix depuis que les hollandais ont choisi de produire plus de fromage que de tulipes en raison d’une sombre histoire de mafia du Gouda ! Nous sommes de plus en plus sollicités pour louer des héros de pacotilles, de stars éphémères sans grand talent. Nos louanges perdent de leur valeur en étant distribuées à tout-va. »

         La négociation dura de longues heures, l’archange prouva toute sa force de persuasion et il parvint à obtenir des avantages : les angelots furent autorisés à utiliser des MP3 en vue de leur éviter des préjudices vocaux et digitaux, des tapis rouges furent installés sur toutes les routes du paradis afin de limiter l’usage des pétales pour ses habitants célèbres. Les êtres ailés ne durent plus que chanter les louanges des hommes et femmes gagnants des Prix tels que le Nobel, le Goncourt, le Pulitzer. Il y eu un débat concernant les Oscar et les César. Un accord fut pris pour les conserver à condition d’exclure ceux qui apparaissaient dans le Guinness Book et les gagnants d’émission de téléréalité.

         Très satisfait des avantages acquis, l’archange sortit de la table des négociations avec un sourire radieux. Il alla annoncer tout cela à ses fidèles camarades de grève. Dès qu’il eut passé la porte, le Grand Patron ne put réprimer « Que je sois loué, mais toujours à un prix raisonnable ! *»

 

* célèbre phrase de Popeck

 

 



Chacun sa méthode

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            Le professeur Von Strudel et son assistant Yvan sont face à une porte en bois sculptée, posée dans un enfoncement de montagne, en plein cœur du Sahara.

« Voici l’entrée du tombeau de Toutantoquépacher, un des pharaons les plus méconnus de l’histoire !

– Lui pas mort de froid ? Trop chaud ici patron ! Se plaint l’armoire à glace à l’accent russe prononcé.

– C’est normal. On est en plein désert. Je t’avais dit de ne pas mettre ta chapka et ton manteau en peau d’ours brun. Et tu as même emporté tes raquettes ! Bon, voyons le plan.

– ça quoi ?

– Le plan du tombeau. Je l’ai retrouvé dans les caves de la bibliothèque d’Alexandrie. L’architecte de l’époque, un certain Imhobeth, aura sûrement voulu laisser une trace de son œuvre pour qu’on reconnaisse son talent. Il y a des pièces truffées de pièges pour protéger le sarcophage.

– Pourquoi nous voler vieux os ?

– Ce n’est pas le corps du pharaon qui est intéressant. Bien qu’on puisse peut-être découvrir la cause de sa mort car aucun écrit de l’époque n’y fait référence.

– Alors quoi chercher ici ?

– La trésor ! Il a été inhumé avec tous ses bijoux.

– D’accord. Entrer ! »

            Le scientifique lève la main pour intimer à son bras droit moscovite d’attendre et sort de sa besace en cuir un parchemin. Il le déroule délicatement dans un coin ombragé et expose son plan minutieux, élaboré depuis des mois au prix de nombreuses nuits blanches.

« Nous devons d’abord résoudre l’énigme posée par la porte d’entrée. Il s’agit d’une sorte de rébus à la mode égyptienne. Grâce à mes cours de hiéroglyphes appliqués, je pense être parvenu à trouver le mot. Il s’agit d’un oiseau qui a disparu maintenant, le « crotte de chameau ailé ». C’était une sorte de corbeau au plumage brun avec des reflets verdâtres. On l’appelait ainsi pas uniquement en raison de sa couleur mais aussi parce que cette espèce avait pour habitude de rester derrière les chameaux. Ces oiseaux se nourrissaient des restes de nourriture contenus dans les déjections des camélidés. Mais nombreux d’entre eux sont morts, écrasés.»

            Là, un bruit sourd retentit et son écho se répercute sur les montagnes  alentours. Sans se retourner, le professeur crie :

« Yvan, mouche-toi de façon moins bruyante. Je sais que tu es sensible au triste sort de ces volatiles mais écoute-moi. Nous devons suivre mon plan à la lettre pour parvenir jusqu’au trésor, vivants. Une fois la porte ouverte, nous trouverons une salle avec des dalles piégées. Si nous marchons sur l’une d’elles, elle basculera et nous tomberons dans un puits profond. Je t’indiquerai le chemin sûr, une fois sur place. Nous devrons ensuite traverser un couloir avec de grandes haches à double tranchant, qui vont se balancer du plafond à notre arrivée, afin de bloquer le passage. Il faudra avancer peu à peu pour les éviter. Dans le sol de la pièce suivante, des lances aux pointes acérées seront prêtes à nous embrocher au moindre faux pas. Après nous arriverons enfin à la salle du tombeau et le trésor sera à nous ! »

            L’homme de sciences part dans un rire nerveux avant de replier sa carte et de se lever. En se retournant, il fait face à Yvan, les bras chargés de bijoux incrustés de pierres multicolores scintillant sous le soleil cuisant. Le sourire du colosse met en évidence son incisive absente sur la rangée du haut.

« Voilà patron ! Fait ! Partir maintenant ? Yvan très soif ! »

            Interloqué, les yeux exorbités, la bouche béante, le professeur finit par bégayer :

« Mais… mais… comment as-tu fait ?

– Facile ! Yvan d’abord défoncer porte avec épaule, utiliser raquettes grande taille sur dalles piégées puis courir pour éviter haches. Moi tête protégée par chapka renforcée avec métal ! Puis, avec veste en peau enduite de graisse d’ours, moi courir et glisser comme sur luge en hiver dans Russie natale. Lances sorties mais moi déjà passé. Yvan prendre le trésor et photo du tas d’os dans boîte pour comprendre pourquoi mort. Regarder ! »

            Le Russe tend son GSM  à son patron qui examine le cliché du corps momifié avant d’annoncer :

« Le mystère est levé. Il était comme toi !

– Fort !?

– Non, assoiffé ! Il aura sûrement bu beaucoup de vin, boisson très prisée par les pharaons de l’époque, et une personne mal intentionnée en aura profité pour l’empoisonner. Je le vois aux taches qu’il a sur le visage, ou du moins ce qu’il en reste ! Bon, tu as bien mérité que je te paie une tournée pour la peine. »



Question de point de vue

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            Après une nuit qui semble remplie de rêves sans queue ni tête (n’y voyez rien de pervers), j’ouvre les yeux. Mon réveil vient de me rappeler à la réalité. Il est 6 heures 30 et toute la maisonnée sommeille encore. C’est à moi de lancer le mouvement afin d’éviter des arrivées tardives.

            J’entre dans la salle de bain et découvre des gouttelettes d’urine sur la lunette des toilettes. Grrr ! Ces hommes ! La douche se refuse à me délivrer de l’eau chaude. Seul un flux tiédasse sort du vieux pommeau. Mon cher et tendre n’aura pas eu le temps de se pencher sur ce problème domestique. Je termine un rinçage vivifiant à l’eau glacée. Pas de quoi me mettre de bonne humeur ! Un petit appel dans les chambres afin de réveiller les troupes. J’en profite pour ramasser les vêtements qui traînent au pied des lits. Combien de fois dois-je rappeler aux enfants l’existence d’un bac prévu à cet effet ? Amélie, 5 ans, et Michel, 12 ans, descendent tels des zombis. La table du petit déjeuner est prête. Ils dévorent comme des ogres et laissent tout en plan. Je grogne afin d’obtenir un coup de main au débarrassage mais en vain. Je souffle en levant les yeux au ciel. Là, Philippe, mon mari, descend, tout frais rasé. J’espère juste qu’il aura pensé à bien nettoyer le lavabo. Il commence à lister toutes les choses à faire. Mais je n’ai que quatre bras et il est l’heure d’aller bosser.

            J’arrive au boulot un peu à la bourre car la petite a tardé à choisir sa tenue devant sa garde-robe. Elle insistait pour mettre son T-shirt préféré qui n’était pas encore lavé. Après une crise de larmes, je suis allée récupérer le vêtement dans le bac et lui ai enfilé. Tant pis, au moins elle est habillée. Ah, les gosses ! Et Michel qui ne trouvait pas sa seconde godasse. On a fouillé partout, sous les fauteuils, sous les meubles, pour la retrouver finalement dans le panier du chien. Elle est un peu mordillée mais il ne va pas pleuvoir aujourd’hui, sauf si Madame Météo se trompe pour la énième fois. Vilain Médor ! Pas de souper pour toi !

            Au bureau, j’ai à peine posé mon manteau sur la patère et mes fesses sur mon siège que mon téléphone sonne déjà. Une femme bavarde m’accapare plus de vingt minutes. Elle a régulièrement besoin de me raconter ses petits malheurs. Faute d’avoir les moyens de se payer  un psy, elle appelle sa pauvre assistante sociale, pleine d’empathie et de patience. Je coupe finalement court à la séance de psychothérapie au rabais car j’ai du pain sur la planche et ce dernier menace de rassir : des rapports à terminer pour hier, du courrier que je mesure désormais en centimètres, des factures à vérifier avant de les payer. Mon boulot n’est pas de tout repos. Heureusement que je l’aime !

            Je suis de permanence et m’apprête à voir défiler toutes sortes de situations, souvent complexes. Tout d’abord je rencontre une femme qui a subi des violences de la part de son mari pendant des années. Après une séparation extrêmement difficile, empreinte d’humiliations et de menaces, elle est parvenue à reconquérir sa liberté. Un maigre salaire lui permet à peine d’assurer les charges de son appartement et toutes les dettes contractées pendant son mariage. Son ex s’est volontairement mué en débiteur insolvable, obligeant ses créanciers à s’adresser à la pauvre épouse et à s’attaquer à elle, tels des rapaces avides. L’un d’entre eux a programmé la vente de sa voiture samedi prochain. La dame est paniquée car elle ne pourra plus se rendre à son travail. Je prends contact avec l’huissier qui me connaît bien (professionnellement bien sûr !). Grâce à mon pouvoir de persuasion et mon bagou naturel, on trouve un arrangement convenable pour toutes les parties. La dame part rassurée et moi, heureuse de l’avoir aidée.

            Ensuite se présente une femme d’une quarantaine d’années. Elle semble à bout. Ses yeux arborent des cernes sombres et ses cheveux ébouriffés et grisonnant lui confèrent vingt ans de plus. Elle vit avec son fils de dix-sept ans qui fait l’école buissonnière pour aller taguer des bâtiments publics, voler à l’étalage et d’autres joyeusetés du même acabit. Les dialogues entre mère et fils ne sont plus constitués que de reproches et de noms d’oiseaux. Cette maman célibataire ne voit plus d’autre solution qu’un placement en internat, générant des frais importants, trop lourds pour un budget fragilisé par les frasques du jeune garçon et ses demandes incessantes de « blé », « flouze » ou autre « fric ». Je lui rappelle qu’elle reste la chef de famille et que son fils lui doit le respect. Je l’oriente vers un service d’aide adapté qui lui coutera moins cher que l’internat et devrait lui permettre de remettre l’église au milieu du village tant au niveau financier que dans la relation mère-fils. Seconde victoire contre le sort qui s’acharne !

            Je fais ensuite entrer dans le local un homme aux joues creuses et au dos courbé. Je remarque une cicatrice qui part d’une oreille pour rejoindre l’autre en passant par le sommet de son crâne chauve. J’apprends, presque sans surprise, qu’il a eu une tumeur au cerveau. Il a subi une opération et doit suivre des séances de chimio. Il sort d’un sachet plastique une montagne de factures d’hôpitaux, de transports en ambulance, d’analyses médicales, etc. Fatigué par son traitement, il m’avoue ne plus savoir se pencher sur ses finances. Son regard est un appel à l’aide. Je lui adresse un sourire réconfortant et prépare les documents pour mettre en place une aide à la gestion budgétaire. Soulagé de ce fardeau, il n’aura plus qu’à se consacrer à sa guérison.

            Je retourne devant mon ordinateur et me dit que je fais vraiment le plus beau métier du monde. Dix-sept heures s’affiche sur l’horloge du bureau, donnant le signal du départ. Exténuée, je rentre à la maison. Philippe a préparé le souper. Amélie court vers moi et me serre très fort dans ses bras en chuchotant « Je t’aime, Maman. » Michel m’apporte fièrement son bulletin en annonçant qu’il est le premier de sa classe en mathématiques. Je souris béatement en regardant ma petite famille. Bon, la cuisine est un vrai champ de bataille, mon pull arborant des taches de chocolat car Amélie vient d’y frotter sa bouche et Michel n’a pas la moyenne en néerlandais… à part cela, elle est pas belle la vie ? 


Dans les yeux des Rose

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                Des bruits sourds sortent Rose de son sommeil. Des lumières multicolores se reflètent sur les murs fleuris de sa chambre. Elle sort à tâtons de son lit jusqu’à la fenêtre. Elle écarte légèrement la tenture rose et découvre un spectacle magique. Le ciel s’illumine de mille feux au rythme d’explosions qui la font subtilement tressaillir. Les paillettes dorées qui tombent brillent dans les yeux de Rose. Cette scène enchanteresse est le feu d’artifice du quatre juillet. Elle pense à son papa qui avait l’habitude de l’emmener l’admirer du grand parc de la ville. Cette année, il est en mission pour la patrie.

« Mademoiselle Connor ! C’est l’heure de dormir !

– Oh, Maman, c’est si beau !

– On va regarder ensemble alors ! »

                Les tentures roses sont ouvertes d’un mouvement énergique et Rose grimpe sur les genoux de sa maman qui s’est assise sur son petit lit. Elles regardent ces étoiles éphémères former des boules, des lignes droites ou ondulées jusqu’au bouquet final où se mêlent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des sourires s’esquissent sur leurs visages et elles échangent un regard complice.

                Un sifflement strident réveille Warda en sursaut. Elle court à la fenêtre. Ce qu’elle prend pour une étoile filante fend le ciel sombre de juillet, éclairant sur son passage les bâtiments en ruine de Gaza. La boule lumineuse plonge soudain vers le sol qu’elle fait trembler à son contact. D’abord une lumière aveuglante et puis un bruit assourdissant amènent la petite à fermer les yeux et se boucher les oreilles. D’autres sifflements résonnent dans la nuit. La porte de la chambre de Warda s’ouvre brusquement. Son grand frère, âgé de quinze ans, la saisit par la main et lui ordonne de la suivre. Ils dévalent l’escalier. Les murs arborent de grandes fissures menaçantes, comme des plaies ouvertes. Ils déboulent dans la rue. Des flammes jaillissent d’un immeuble tout proche et des gens affolés courent dans tous les sens. Une femme pleure, accroupie à côté du corps inerte d’un jeune garçon. Un homme en uniforme kaki et portant un casque bleu s’approche des deux enfants. Il prend Warda dans ses bras en disant :

« Venez, suivez-moi ! On va vous mettre en sécurité. »

                Il adresse un sourire tendre à la petite fille qui s’accroche fort au cou de cet étranger qui semble vouloir la protéger. Elle regarde le petite plaque métallique attachée à la sa veste et lit « LTC CONNOR J. »



Le liquidateur

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                Un homme, la cinquantaine, gabardine sombre et élimée sur le dos, sonne à une porte en chêne massif. Une voix nasillarde sort de l’interphone et demande :

« Oui ?

– Bonjour, je suis Monsieur Du… Vansteenbrugge et j’ai rendez-vous. »

                Une sonnerie rauque et un « Entrez » résonnent simultanément. L’homme doit se camper fermement sur ses deux jambes afin de parvenir à ouvrir la lourde porte. Il pénètre dans un couloir éclairé par un vitrail polychrome représentant l’archange Saint Michel terrassant le dragon. Une femme, à la limite du nanisme, vient à sa rencontre et l’invite à entrer dans la salle d’attente vide. Des magazines traînent sur une table basse en acajou. Pour patienter un peu et calmer l’angoisse qui monte en lui, le cinquantenaire prend un « Voici ». Ce dernier titre en couverture « Caroline de Monaco et Daniel, le grand Amour ! Vont-ils se marier ?». Il lève les yeux au ciel et repose ce qui semble être plus un document historique qu’un recueil de nouvelles fraîches. À ce moment, un homme, à la taille assez modeste et à l’embonpoint marqué, entre dans la pièce.

« Monsieur Vansteenbrugge ? Suivez-moi, je vous prie. »

                L’intéressé suit le clone de Danny DeVito jusque dans un immense bureau où sont entassées des piles de documents, attachés par des élastiques, parfois en équilibre précaire, un peu partout dans la pièce, par terre, sur les chaises, des tablettes, des étagères. Dans tout ce joyeux bazar, il reste pourtant une seule place assise. Une fois les deux hommes installés face à face, le plus petit prend la parole :

« Bon, je vous écoute. C’est la première fois que vous me sollicitez je pense.

– Oui,  en effet. Il faut dire que la démarche n’est pas facile. J’ai bien réfléchi avant de vous contacter. Il paraît que vous êtes le meilleur selon mon pote Willy.

– Je suis très heureux de constater que mon professionnalisme est reconnu. Bon… cela va concerner qui ? Une personne physique, morale ?

– Elle est bien physique et n’a aucune morale.

– Qui ?

– Ma belle-mère !

– La transaction va donc la concerner.

– Oui, en effet. Je n’en peux plus de ses jérémiades. Elle ne cesse de se plaindre du manque d’argent, de ses problèmes de santé et elle devient méchante.

– Oui, les difficultés peuvent peser sur le moral. Elle a quel type d’activité votre belle-mère ?

– Elles sont assez restreintes. Essentiellement, le crêpage de chignon.

– Coiffeuse donc. On va trouver une solution.

– Le mieux serait la plus radicale.

– D’accord… et elle est au courant ?

– Non ! Mieux vaut qu’elle ne sache rien avant, non ?

– Ecoutez, il y aura pourtant des documents à signer.

– Ah bon ? Quoi ? Une décharge ? Un contrat ? Je pensais que tout se passait plutôt discrètement.

– Pas vraiment, il faudra attendre l’autorisation du tribunal.

– Mais je ne demande pas une euthanasie…

– Pardon ?

– Oui, juste une liquidation simple.

– J’avais bien compris. Mais c’est le tribunal qui accorde la liquidation judiciaire. Elle a du matériel à vendre ?

– A part ses photos, ses aiguilles à tricoter et son vieux fauteuil.

– C’est peu en effet. On n’en tirera pas grand-chose.

– Parlons du prix. Vous demandez des arrhes ?

– Non, je me paierai sur le produit de la vente de tout ce que je trouverai dans son salon.

– Vous ne rentrerez pas dans vos frais. Il faudra peut-être voir du côté de ses organes. Il y a peut-être quelque chose à récupérer. Mais sûrement pas son cœur, il est de pierre ! Enfin, je vous laisse gérer tout cela. Vous semblez avoir l’habitude. On m’a dit que vous étiez le meilleur liquidateur de la région ! Mais quelle est votre arme de prédilection ?

– Mes livres de loi et mon marteau d’adjudicateur.

– Vous assommez votre victime ? Ce n’est pas très radical. Vous devez vous y reprendre plusieurs fois ?

– Mais que ne racontez-vous, Monsieur ?

– Je vous ai demandé de liquider ma belle-mère.

– Plus précisément que je m’occupe de la liquidation judiciaire de son salon de coiffure.

– Non, elle n’a jamais travaillé de sa vie. Elle vivait aux crochets de mon beau-père et, depuis son décès, elle survit grâce à sa pension de veuve.

– Vous vous méprenez complément sur moi. Je ne tue personne !

– Ah ! Je pense qu’il y a eu un malentendu alors. Je vais vous laisser.

– Au revoir, Monsieur Vansteenbrugge.

– Non, en fait je m’appelle Monsieur Dupont. C’était pour passer incognito.

– Oh ! Je vois !

– Dites… vous ne connaissez pas un bon liquidateur dans le coin ? »



Le rapport

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Rapport d’étude numéro 666 par le Professeur Van Moeskroen.

 

Je viens de parcourir de nombreux pays à travers le monde. J’ai récolté des centaines de témoignages, visionné des heures de vidéos, surfé sur des sites internet divers et variés, épluché des profils sur les réseaux sociaux. Il apparaît qu’un phénomène inquiétant se répande insidieusement. De nombreuses personnes sont sujettes à des symptômes comme des tremblements, des yeux fixes, une paralysie partielle, une perte temporaire de la parole. Ceci ne dure que quelques secondes. Ensuite, elles deviennent agressives, asociales voire même dangereuses. Il n’y a pas de profil-type. Toutefois, j’ai pu mettre en évidence que les personnes qui développent ce comportement traverseraient une période difficile de leur vie, générant stress intense, épuisement physique et mental. Cet état de faiblesse semble les rendre vulnérables. Ils restent dans cette sorte d’état second pendant une durée variable entre quelques heures et plusieurs années, pour les cas les plus graves. Il n’est pas rare que certains finissent derrière les barreaux d’une prison, dans une camisole de force ou entre quatre planches. Même les membres de leurs familles ne les reconnaissent plus. J’ai pu converser avec certains de ces « possédés », comme je les ai surnommés. La plupart m’ont juste insulté, menacé de mort si je continuais à fouiner et me mêler de « choses qui ne me regardaient pas ». Ma patience a fini par porté ses fruits car l’un d’eux, plus loquace, a fini par parler. Ce qu’il m’a révélé est très loin de toutes les hypothèses que j’avais pu élaborer jusque là. Il a évoqué une invasion par l’intérieur en vue d’une extermination lente. Mais par qui ? J’ai alors posé une simple question :

 

– Qui êtes-vous ?

 

            Il a souri, ses yeux se sont plissés et il m’a annoncé :

 

– Je suis Gnamrophe, 103ème sujet de la troisième vague d’invasion.

 

            Il me fut difficile de cacher un étonnement certain.  

 

– D’où venez-vous ?

– De la planète Zoran, située dans une galaxie que vous ne connaissez même pas. Vous n’êtes qu’une bande de primitifs. Nous vous avons envoyé la grippe espagnole, le sida, le virus Ebola et d’autres fléaux pour vous exterminer. Mais vous résistez, comme de la vermine. Alors nous avons changé de technique en prenant possession de vos corps.  C’est un jeu d’enfant. Vos sociétés génèrent du stress et de l’angoisse. Alors, lorsque vous êtes exténués, vous devenez vulnérables. Ensuite, c’est comme voler  une voiture ouverte, avec les clés dedans. Nous utilisons vos peurs, exacerbons votre agressivité afin que vous finissiez par vous entretuer.

– Les guerres… c’est vous ?

– Entre autres. Tous les génocides, les attentats, les révolutions et même le réchauffement climatique.

– Pourquoi ne pas nous exterminer dans un combat ouvert et loyal ?

– Nous ne souhaitons pas que les habitants des autres planètes nous accusent d’invasion barbare. Vous pensez que le combat serait vraiment loyal ? Ignorant ! Nos moyens sont immenses et nous vous écraserions comme votre pied écrase une fourmi !

 

            Après ce témoignage pour le moins surprenant mais qui expliquait tout, je suis revenu dans mon bureau afin d’étudier les possibilités de riposte. Mes conclusions sont que si l’on souhaite se débarrasser de ces intrus perfides, il suffit de…

 

            L’inspecteur Pazunelumiaire tient les notes ensanglantées du célèbre scientifique. Les dernières pages du rapport ont été grossièrement arrachées, comme la tête du professeur du reste de son corps. Le policier grommelle : « Bon, d’après ces notes, me voici avec quelques milliers de suspects à interroger ! »

 

Optimiste

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Tout a commencé à ma naissance. Mes parents hésitèrent longtemps dans le choix de mon prénom. Maman voulait m'appeler René, comme son grand-père, et mon papa penchait ardemment pour le prénom de son idole américaine, le Grand Elvis. Pour contenter tout le monde, ils optèrent pour un consensus à la belge et me baptisèrent Revis, car Elné ne sonnait vraiment pas bien. Mon patronyme étant Lachaise… vous imaginez les quolibets à l'école ! « Madame, ma chaise est branlante, je peux demander à Revis ? ». Cela en aurait agacé plus d’un, mais j’ai toujours pris le parti de m’en amuser.

La nature, très généreuse, me dota d'un strabisme. Mon œil droit choisissant de regarder à droite alors que son frère visait devant. Cette particularité m'a permis longtemps de tricher sur mon voisin de classe, pour autant qu'il soit placé du côté stratégique, sans que le professeur ne soupçonne quoi que ce soit. Comme les autres binoclards, je me trouvais à l’avant de la classe et généralement à côté du petit intello de service. Il y eut bien Monsieur François qui eut un doute. Il convoqua alors mon père pour lui faire part de ses soupçons. Mon paternel arriva en santiags, banane gominée et avec la fierté d’avoir un fils surdoué. Face aux accusations portées, il me suffit d’adopter ma moue de petit garçon modèle pour regagner toute sa confiance et faire passer mon instituteur pour le méchant de service.

À l’adolescence, je vis subitement ma pilosité se développer à la vitesse de l’éclair sur tout mon corps. À tel point qu’il me devint inutile de porter un pull en hiver. À quinze ans, il me suffisait de ne pas me raser pendant trois jours pour ressembler à un homme de Cro-Magnon. Mes camarades m’envoyaient acheter des bouteilles d’alcool que je ramenais dans les boums organisées en l’absence de toute surveillance parentale. C’est lors de l’une d’elles que je rencontrai Valérie. Elle était à la recherche d’un garçon mature et très doux. Mes airs de trentenaire et mon shampooing nourrissant me permirent de l’emballer facilement.

Quelques années plus tard, nous nous mariâmes un vendredi treize. Les pluies furent torrentielles ce jour-là. La séance photo programmée dans le parc communal tomba littéralement à l’eau et la salle que nous avions réservée fut inondée. Malgré tous ces embarras, je me dis « Mariage pluvieux, mariage heureux ! ». Un long et grand bonheur m’attend pour le reste de ma vie.

Mais le destin en décida autrement. En effet, quelques années plus tard, Valérie partit avec Fred, mon meilleur ami. Il faut croire que son shampooing rendait sa chevelure plus douce que la mienne. Je ne cédai pas à la tristesse. J’avais perdu un ami, qui n’en était pas vraiment un, et une femme qui ne m’aimait plus.

Je fis donc l’acquisition d’un chien, un gros bouledog très affectueux que je prénommai Papillon. Une nuit, une affreuse douleur au bras me sortit de mon sommeil. Je découvris Papillon, la gueule ensanglantée et arborant un morceau de chair issue de mon avant-bras. Après quelques secondes de flottement, je constatai qu’une épaisse fumée noire avait envahi la chambre. J’eus juste le temps de sortir de la maison avant qu’une explosion ne retentisse. Papillon m’avait sauvé la vie mais comme son acte fut considéré comme grave, je ne pus sauver la sienne. L’assurance me paya les réparations et un nouveau mobilier. J’eus l’impression d’intégrer une maison neuve. Même si cela m’avait tout de même coûté un bras !

De petits bonheurs en grands malheurs, ma vie continua à s’écouler. Je garde toujours ma dose d’optimisme, elle m’est d’une grande utilité au quotidien.

Tout récemment, je me promenai sur un trottoir lorsque le ballon d’un gosse s’est échappé vers la route. D’instinct, je poursuivis l’objet fuyant avant de le récupérer. Mais ce fut sans regarder si un véhicule arrivait ! Et me voilà dans cette chambre d’hôpital dont la fenêtre donne sur le soleil levant, dans un lit qui sent bon le savon de Marseille, chouchouté par les infirmières. La kiné passe chaque jour pour me masser et faire bouger mes membres car je ne suis plus capable de le faire désormais. J’adore plonger dans son regard vert émeraude. Nos échanges sont devenus de plus en plus intimes au fil des jours jusqu’à ce que j’ose lui dévoiler mes sentiments. Et elle m’a répondu que c’était réciproque. Elle est pas belle la vie !



Paradis éphémère

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Je me réveille doucement, bercé par le chant d’un oiseau exotique dont j’ignore le nom et même l’apparence. Une légère brise marine vient caresser mon corps encore marqué par la chaleur de la nuit. Mes mouvements réveillent celle qui a partagé mon lit cette nuit. Elle se tourne vers moi et je peux détailler ses fins traits de blonde suédoise. Sa peau ne présente aucune imperfection et son visage aucun signe de fatigue malgré la nuit mouvementée que nous venons de passer. Je ne suis pas du genre à me vanter mais je crois qu’elle n’est pas prête d’oublier ma prestation cinq étoiles avec un menu quatre services.

            Je me souviens l’avoir repérée alors qu’elle sirotait un Bloody Mary au bar de l’hôtel Alizé. Sa longue robe sombre et son chignon serré me susurraient que j’avais affaire à une meneuse d’hommes, une femme de pouvoir et pas une gratte-papier de bas étages. Son décolleté profond et son rouge à lèvres écarlate me signifiaient, quant à eux, qu’elle était à la recherche d’un homme, un mâle, un vrai, pour la soirée. C’était son soir de chance car je postulai pour cet emploi en CDD dès que mes fesses se sont posées sur le tabouret à côté d’elle. Mon intuition ne m’avait pas trompé. Je découvris donc qu’elle avait un prénom, même s’il m’échappe maintenant, originaire de la patrie des grands constructeurs de meubles en kit, qu’elle était chef consultante dans une grosse boîte américaine et surtout qu’elle était libre et ouverte à toute proposition équitable. De verres en verres, nos échanges se firent plus grivois, ce qui ne fut pas pour me déplaire. Juste avant le coma éthylique, nous décidâmes de rejoindre une chambre, la mienne en l’occurrence. Nous testâmes ainsi la résistance de la literie et l’insonorisation des murs.

            Ma conquête s’éveille enfin, me sourit et susurre un merci. Une douche efface les dernières traces de fatigue, de sueur et de toutes productions corporelles. Un groom classieux, avec un badge « Igor » sur le sein droit, entre avec un plateau garni de viennoiseries, fruits, produits lactés, café et thé. Le petit déjeuner nous est servi sur la terrasse de la chambre qui offre une vue sur la plage privée.

            Tout en sirotant mon café, mon regard se pose sur le visage de cette femme dont je n’ai plus osé demander le prénom. Elle grignote un croissant à la façon d’un mannequin famélique. La mer qui nous fait face est d’un bleu acier dont les vagues invitent à une délicieuse baignade. L’estomac calé, ce qui est vite fait dans le chef de ma suédoise de compagne temporaire, nous décidons de répondre favorablement à cette invitation. Nous nous ébattons joyeusement dans les flots, tels deux adolescents, lorsque soudain, l’eau se met à bouillonner comme si un géant avait subitement allumé le gaz sous nos pieds. Effrayé, je rejoins la plage. Mais la blonde sculpturale reste étonnamment immobile dans les flots remuants. Son regard devient livide, sa peau se met à se craqueler. Une fissure naît au milieu de sa poitrine nue et s’étend vite jusqu’en haut de son crâne. D’un seul coup, son cuir, tel un manteau usé jusqu’à la corde, se détache de son corps. Elle n’est plus qu’un amas de chair d’un rouge brunâtre tenant à des os d’un blanc brillant sous le soleil dardant de l’été.

            Mon attention est détournée de cette vision d’horreur par un bruit assourdissant. Je découvre que les cocotiers qui bordent la plage se mettent à se coucher les uns après les autres, comme si une boule de bowling invisible les avait percutés. Des oiseaux, éjectés violemment de leurs perchoirs naturels, se mettent à tournoyer dans les cieux maintenant obscurcis par de gros cumulus noirs. Les volatiles semblent soudain décider de concert de cesser leur ronde psychédélique pour fondre en ma direction.

            Mes vacances paradisiaques viennent subitement de se transformer en film d’Hitchcock. Je me mets à courir en direction de ma chambre, ne m’occupant plus du corps meurtri de Madame ou Mademoiselle X, ni des cocotiers devenus simples quilles. Je ressens les premiers coups de bec lorsqu’une main vient violemment gifler ma joue. Mes yeux, que je protégeais jusque là de la crevaison, s’ouvrent et je découvre une salle à la pâle luminosité. Un homme, ressemblant étrangement au groom, me fait face. Il tient dans ses mains une sorte de casque intégral qu’il place délicatement sur un support métallique.

 

– Désolé Monsieur, avec un fort accent russe, nous avons dû arrêter votre programme plus tôt que prévu.

– Vous avez bien fait. Ça devenait affreux. J’avais demandé « île paradisiaque pour célibataires » et non « île de l’horreur pour sado-maso ». Que s’est-il passé ? J’ai payé assez cher pour le savoir…

– Un virus a été introduit dans l’unité centrale par un groupe d’activistes qui se fait appeler « vacances virtuelles pour tous. »

– Il vous reste encore des places quelque part, même Disneyland ?

– Non, toutes les destinations sont atteintes. Il ne reste que les vacances par injection.

– C’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes. Les anciennes méthodes, y’a que ça de vrai ! Envoyez la sauce, jeune homme des Carpates, et projetez-moi au septième ciel encore deux jours.

– Le client est roi 

De l’autre côté

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            Les rayons du soleil matinal filtrent à travers les lames du store vénitien, illuminant des grains de poussière qui dansent au rythme d’une musique inaudible. Mon regard divague dans la pièce, le temps que les limbes de mon rêve s’effacent. Des bribes m’en reviennent : un décor de salle de classe et une sensation de vide sidéral devant une page d’examen d’anglais. Une prof à la longue silhouette sculpturale me nargue en récupérant ma feuille vierge. Elle finit par me proposer de l’embrasser afin de récupérer quelques points. Mais je suis petit et mes lèvres m’atteignent que le niveau de son plexus solaire. Elle part alors dans un rire sadique juste avant mon réveil.

J’observe mon poster géant du film « Star wars » et un sourire naît sur mes lèvres, encore engourdies. Je me suis goinfré de biscuits afin de collecter suffisamment de points pour l’obtenir. Mon foie s’est douloureusement vengé. J’en ai encore des maux de ventre rien que d’y penser.

            Mon réveil affiche déjà sept heures quinze. Il est grand temps que je me lève. J’enfile mes petons dans la bouche d’Homer Simpson dont le visage orne mes pantoufles. Dans la cuisine, un bout de papier déchiré grossièrement trône sur la table : « Mon chéri, il y a un croissant dans le sachet et du jus d’oranges au frigo. À ce soir. Bisous. Maman. ». D’habitude, elle me prépare un cacao et des céréales. Bon… tant pis ! Je ne suis pas réfractaire au changement. En retirant la viennoiserie du petit sac blanc, une odeur délicieuse vient me caresser les narines, réveillant un appétit que je pensais encore endormi. J’ouvre l’armoire et parviens à attraper un verre sans me mettre sur la pointe des pieds. Il est donc vrai qu’il faut dormir pour grandir. Mes longues nuits semblent enfin porter enfin leurs fruits.

            Repu, je me dirige vers la salle de bain où je me douche tout en me brossant les dents. Une fois séché, je découvre les vêtements que Maman a préparés sur la chaise : un pantalon en velours côtelé bleu marine et une chemise rayée à la Jean-Paul Gaultier. Je m’empresse de prendre la direction de ma garde-robe pour en tirer mon jean et mon T-shirt fétiches. Mais impossible de les enfiler. Maman les a sûrement lavés à nonante degrés afin de ne plus voir ces « loques », comme elle dit, sur mon dos. Je fouille l’armoire et trouve un denim qui me paraît énorme de prime abord. Après essayage, il me va comme un gant et la chemise rayée lui est parfaitement assortie.

            J’empoigne mon cartable et sors en claquant la vieille porte de l’appartement. Mon geste génère un bruit sourd qui résonne dans la cage d’escalier. J’entends Rosaline, la voisine obèse, crier « Moins fort ! L’immeuble va s’effondrer !». Je lance un « désolé ! » en pensant que je ne pensais pas être aussi fort. Les vitamines que Maman me force à avaler semblent être efficaces finalement.  

Sur la route du lycée, je pense à la nouvelle prof d’anglais. Une grande blonde avec un sourire radieux et des yeux de biche. Je l’ai croisée hier dans les couloirs. À ma grande surprise, elle m’a adressé la parole. Elle avait des soucis avec son ordinateur et cherchait un petit génie de l’informatique. On l’avait naturellement orientée vers moi. Je la trouve rock ’n roll dans sa veste en cuir avec ses talons hauts. J’ai eu grand mal à me concentrer sur la résolution de son problème tant son parfum m’envoûtait. Lorsque son dossier est enfin sorti de l’imprimante, elle m’a adressé un clin d’œil avant de sortir de la pièce. Ah, si j’avais quelques années de plus…

            J’entre dans la classe et m’affale sur une chaise. Perdu dans mes pensées, je sens toutefois le regard des autres se poser sur moi, insistant. Quoi ? Mon acné aurait-elle repris du poil de la bête ? Sébastien, l’intello du groupe s’approche de moi :

« Monsieur, vous ne donnez pas cours aujourd’hui ? »

            Je le dévisage avec des yeux ronds et la réalité me revient, comme une claque dans le visage, aussi forte que celle que Maman m’a assénée le jour où j’avais mis le chat dans la machine à lessiver. Mais oui, je suis prof maintenant ! 



Petit Poucet

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« Papa, tu me racontes une histoire ?

– Laquelle ?

– Tu sais bien quelle est ma préférée.

– Encore ? Tu n’en as pas marre ?

– Non, j’adore !

– OK. Il était une fois des parents qui étaient magiciens. Le père découpait la mère en morceaux, la faisait disparaître, la ligotait, mais ce qu’il faisait de mieux était de faire apparaître des enfants. Le couple en avait sept. Ils avaient même dû faire construire une boîte à disparaître spéciale « grossesse » afin que la mère de famille nombreuse puisse continuer à travailler. Ils avaient prénommé leurs enfants en fonction de l’inspiration du moment. Vendredi n’était pas un hommage au personnage de Robinson Crusoé mais désignait le jour de sa naissance, de même pour Avril et Mai caractérisés par une apparition printanière, Toulouse, Marseille et Paris étaient nés lors de tournées. Finalement il y eut Poucet. Le magicien avait appelé son plus jeune fils ainsi car il avait perdu la moitié d’un pouce lors d’un tour qui avait mal tourné le soir de sa naissance.

– Et s’il avait perdu une oreille ? Comment il l’aurait appelé ?

– Oreiller !

            Le petit garçon se met à rire de bon cœur.

– Mais les parents avaient de plus en plus de difficultés à décrocher des contrats pour leur spectacle, que le public jugeait trop ringard. La famine menaçait la famille. Les magiciens se concertèrent afin de trouver une solution. Le père proposa de perdre les enfants dans la forêt toute proche afin de ne pas les voir mourir de faim les uns après les autres. Il préférait qu’ils soient dévorés par les bêtes sauvages. Malgré les suppliques de la mère, la décision était prise. Poucet, réveillé par le bruit de la conversation animée, avait tout entendu. Mais il savait ce qu’il devait faire. Le lendemain, sous prétexte de poser des collets pour attraper des lapins et de cueillir des champignons pour une bonne soupe, toute la famille embarqua dans le minibus et se mit en route pour la forêt. Pendant que les petits étaient affairés à scruter le sol humide, les parents se volatilisèrent, comme dans leur meilleur tour. Ce fut Poucet qui s’en rendit compte le premier et donna l’alerte. Ses frères se rassemblèrent et se mirent à pleurer en cœur. Là, le cadet sortit un objet de sa poche en annonçant qu’il allait les ramener à la maison. À l’école, il avait monté un petit trafic de corrigés de devoirs et de copions qui marchait si bien qu’il avait pu s’acheter un téléphone équipé d’un GPS.

– Il est malin ! Hein, papa !

– Oui, très malin, comme toi ! En traversant la forêt, ils récoltèrent des baies, des fraises, des champignons, des pommes et même un lièvre pris dans le collet d’un chasseur du coin. Après des heures de marche exténuantes, les enfants retrouvèrent leur maison et leurs parents. Ces derniers étaient étonnés et heureux de les revoir, surtout avec de la nourriture. Peu après, les magiciens décrochèrent un contrat de quelques mois dans un cirque. La famille put ainsi faire quelques réserves. Mais celles-ci ne durèrent pas et l’idée de l’abandon refit surface. Afin de ne pas éveiller les soupçons des enfants, ils allèrent cette fois près d’un lac, situé au cœur d’une profonde forêt, en prétextant une après-midi de détente. Pendant que les petits s’ébattaient dans l’eau tiède, les parents indignes s’éclipsèrent. Cette fois, les frères se rassemblèrent autour de Poucet qui fouilla ses poches mais ne trouva pas son précieux téléphone car son père s’en était emparé.

– C’est pas juste !

– La vie n’est pas toujours juste, tu sais ! Les frères se mirent alors en marche afin de traverser la forêt et peut-être trouver de l’aide. Au détour d’un sentier, ils croisèrent une jeune femme à quatre pattes sur le sol. Ils lui demandèrent si elle connaissait le chemin pour sortir du bois. Elle montra une direction de son index droit en disant «Par là, il y a une maison. Laissez-moi, je cherche le trésor du lutin. Il n’est pas loin, j’en suis sûre. ». Ne sachant pas s’ils pouvaient se fier aux instructions d’une folle, ils prirent tout de même la direction indiquée. En effet, les garçons découvrirent une maison un peu délabrée en plein milieu d’une clairière. La porte était étonnamment haute et ils durent faire la courte échelle pour atteindre la sonnette. Ils entendirent des pas très lourds à l’intérieur et un homme apparut dans l’entrebâillement. Sa stature était impressionnante. Les frères n’avaient jamais vu quelqu’un d’aussi grand. « Que voulez-vous ? » demanda-t-il. Et ils lui expliquèrent leur mésaventure et leur périple. L’homme les fit entrer et asseoir dans l’immense salon. Sa femme, une dame ne dépassant pas le mètre quarante, apporta des boissons aux malheureux enfants. Le maître des lieux se mit à raconter qu’il avait failli entrer dans le Guinness Book des records mais qu’un ukrainien l’avait battu d’un demi-centimètre. Il se mit à traiter son rival de tous les noms d’oiseaux, en criant et en frappant rageusement l’accoudoir de son fauteuil. C’est alors que sept petites filles, avec de jolies couettes, entrèrent joyeusement dans le salon. Le géant les présenta comme ses enfants. Elles portaient toutes le nom d’un des sept péchés capitaux car leur père était un grand fan du film Seven. Sa femme lui demanda d’aller chercher un pain supplémentaire pour nourrir les garçons. Le géant se leva, enfila des bottes immenses. Il fit claquer ses talons trois fois et il disparut pour réapparaître quelques minutes plus tard avec un pain sous le bras.

– Il était magicien aussi ?

– Il expliqua aux enfants que c’était un héritage. Son arrière-arrière-grand-père du côté de son oncle avait capturé une fée qui lui avait offert ces bottes, en échange de sa liberté. Il suffisait de claquer trois fois les talons et de penser très fort à son lieu de destination pour s’y retrouver immédiatement. Il se faisait tard et les enfants furent invités à aller se coucher dans le grand lit qui se trouvait dans la chambre des filles. Celles-ci dormaient en effet toutes ensemble dans un autre, fabriqué des mains gigantesques de leur paternel. Poucet, qui était resté éveillé, surprit une conversation. Le géant expliquait à sa femme qu’il ne voulait pas s’encombrer de ces marmots, dont même les parents ne voulaient plus, et qu’il valait mieux qu’ils aillent fertiliser la terre de son potager. D’autant plus qu’il essayait de battre le record du plus gros légume, pour enfin figurer dans le célèbre livre. En entendant cela, Poucet alla défaire les couettes des fillettes pour en tresser dans les cheveux de ses frères et de lui-même. Il était juste couché lorsqu’il entendit les pas lourds du maître des lieux. Il posa sa main, presque aussi grande que l’oreiller, sur la tête de Toulouse et poussa un grognement avant de se diriger vers le lit à l’opposé de la pièce. Là, il trancha net la gorge à toute sa progéniture.

            Le petit garçon pousse un petit cri étouffé.

– Poucet attendit qu’il rejoigne sa chambre et que ses ronflements fassent trembler le mur pour réveiller ses frères. Ils descendirent et mirent chacun un pied dans les bottes magiques, en pensant très fort à leur maison. Ils atterrirent directement dans la petite pièce de la maisonnette familiale, qui leur servait  de chambre. D’abord étourdis par ce voyage particulier, ils coururent retrouver leurs parents pour leur raconter leurs incroyables aventures. Poucet craignait la colère du géant. C’est pourquoi, il enfila les bottes et se rendit au bureau de police pour leur expliquer qu’il fallait arrêter ce bourreau d’enfants. Au petit matin, l’homme se retrouva avec les menottes aux poignets. Il était en pleurs et jeta un regard sombre en direction du garçonnet en jurant de se venger.

– Les parents ont encore essayé perdre les enfants dans la forêt ?  

– Non. Grâce aux bottes, le magicien créa un tout nouveau spectacle et connut un succès international. Sa famille ne manqua plus jamais de rien. Voilà ! Il faut dormir maintenant, Auriculaire.

– Papa, tu me raconteras pourquoi je m’appelle comme ça ?

– Oui demain. »

            Le père se rend alors dans son bureau afin de consulter sa boîte mail. Il découvre ceci : Bonjour Petit Poucet, vous avez une demande d’ajout d’amis de la part de Géant Guinness. Sans hésiter, il clique sur refuser  avant d’aller cirer ses belles bottes de cuir.



Testament

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            Mon cœur,

Je me souviens de la première fois où nous l’avons croisé. Tu t’es mis à tressaillir dans ma poitrine et le rythme de tes battements s’est subitement accru. Et quand il s’est approché pour nous aborder, j’ai cru que tu allais cesser de battre.

            Ma gorge,

Comme tu étais serrée lors de notre premier rendez-vous. Seul un filet de voix me permettait de partager mes idées, de poser des questions et de répondre aux siennes. Peu à peu, tu t’es détendue et j’eus même plusieurs fois l’occasion de rire car tu t’étais déployée.

            Ma peau,

Tu as connu les caresses voluptueuses de ses mains généreuses. La chair de poule t’envahissait lorsque ses gestes devenaient plus pressants, que sa peau te recouvrait, semblant chercher une osmose, ta transpiration se mêlant à la salive de sa bouche qui t’explorait.

            Mes seins,

Vous vous dressiez au garde-à-vous dès qu’il posait sa paume charnue sur vos mamelons hérissés. Ses palpations, comme des massages, réveillaient toute la féminité que vous incarnez.

            Mes pieds,

Vous souvenez-vous des longues balades au clair de lune où vous lui emboitiez le pas ? Vous ne vous lassiez jamais ni des danses endiablés, ni des slows langoureux.

            Mes yeux,

Vous aimiez tant le fixer droit dans les siens afin de détailler les traits de son visage : ses cheveux ondulants, ses yeux verts, sa bouche qui appelait aux baisers. Et vous voilà aujourd’hui rouges, bouffis, toujours emplis de larmes.

            Mon foie,

Tu as commencé à libérer de la bile lorsqu’il ne répondait plus à mes appels et ne venait plus à nos rendez-vous.

            Mon estomac,

Je te sens noué maintenant. Tu ne me réclames plus d’être nourri. Au contraire, tu rejettes ce que j’ingurgite, parfois avec violence. Tu te tors dans mes entrailles, m’obligeant à garder une position fœtale.

            Ma tête,

Tu ne me laisses plus de répit. Des pensées ne cessent de m’assaillir, des questions naissent et se meurent de rester sans réponse. Je ne peux même plus dormir car tu bouillonnes constamment.

            Mes muscles,

Je vous sens faiblir. Peu à peu, vous refusez de me porter. Alors, je rampe, comme un être lamentable, minable, une loque humaine, un amas de chair et d’os qui n’a plus de raison de rester uni, de cohabiter, de fonctionner en symbiose.

            Chères parties de mon corps,

Par ce testament, je vous libère donc en vous offrant comme don de vie à une science qui saura tirer le meilleur parti de vous. Peut-être continuerez-vous votre route dans d’autres corps.

            Main,

Ne te dégonfle pas. Prends ce pistolet et porte le canon glacé vers ma tempe brûlante.

            Doigt,

Te voici sur la gâchette. Tu trembles… tu hésites. Mon cerveau prône la survie. C’est normal, il se sent en danger, le premier sur la sellette. Ne l’écoute pas. Ça y est, tu te crispes, te plies… et tu presses.


Martine

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            Assise à mon bureau, je consulte mon agenda. Un rendez-vous a été fixé à neuf heures avec une certaine Martine Delahaye. Je prends sa fiche de renseignements qui a été complétée lors de sa présentation à une de nos permanences afin de solliciter une médiation de dettes : une dame de soixante ans, veuve depuis peu et qui a accumulé quelques retards dans ses factures et son crédit. Bref, un profil relativement classique. Face aux accidents de la vie, les budgets se fragilisent et ceux qui étaient sur le fil du rasoir basculent dans l’endettement.

            Un coup de téléphone m’annonce que la dame est arrivée en salle d’attente. J’emporte mes feuilles, un stylo et ma fidèle calculatrice puis pars à la rencontre de mon rendez-vous. Elle me suit jusqu’au bureau d’entretien où nous nous installons face-à-face. Son visage m’est étrangement familier. Elle est brune, les cheveux attachés en queue de cheval, de grands yeux noisette, un sourire amical et des joues rebondies. Comme je la dévisage silencieusement, elle m’interpelle :

« Mon visage ne vous est pas inconnu ?

– En effet. Mais je ne parviens pas à déterminer d’où je vous connais.

– Je suis Martine, La Martine !

– Lamartine ? Je ne vois pas le lien avec le poète…

– Non, l’héroïne de bandes dessinées.

– Le personnage crée par Gilbert Delahaye ?

– Oui, c’était mon père. Il s’est inspiré de mon enfance pour écrire ses albums.

– C’est fou ! J’ai lu tous ses livres. Vous êtes une vraie célébrité.

– Oui, tout allait bien tant que j’étais petite. À l’adolescence, je suis devenue une sorte de hippy, ce qui ne correspondait plus du tout à l’image de la petite fille bourgeoise parfaite. Mon père a donc pris un autre modèle, la fille de nos voisins qui était plus jeune. Nous avons alors perdu notre complicité. Nous ne nous comprenions plus. Pourquoi laissait-il son personnage figé dans une réalité édulcorée, utopique alors que la société changeait ?

– Et qu’êtes-vous devenue ?

– J’ai fait des études de marketing et j’ai naturellement été engagée par les éditions Casterman pour m’occuper de la promotion des livres de mon père et des autres. Mais à son décès, c’est le fils de l’illustrateur qui a pris le relais et j’ai été écartée de leurs projets. Mais je touche encore des droits d’auteur.

– J’ai une petite question personnelle. Dans l’histoire, le petit Simon était amoureux de vous. Existait-il ?

– Bien sûr et nous nous sommes mariés. Nous avions partagé tant de choses pendant l’enfance, qu’une grande complicité nous unissait. Plus tard, mon père s’est inspiré de notre petite fille pour quelques unes de ses histoires. Nous avons eu une vie de couple tranquille jusqu’à sa disparition il y a quelques mois. C’est lui qui gérait nos comptes et je me sens perdue face aux factures qui s’accumulent.

– Bon, voyons cela ensemble. »

            Nous commençons par analyser son budget. Ce dernier fait état d’un poste « loisirs » assez élevé. Lorsque je fais la remarque à Madame Delahaye, elle me répond :

« Oui, j’avoue avoir toujours conservé le même train de vie que dans ma jeunesse. Vous vous souvenez de Martine prend l’avion, Martine monte à cheval, Martine en voyage, Martine à la montagne, Martine en bateau, Martine fait de la voile ? Et bien, rien n’a changé ! Je pratique encore toutes ces activités.

– Mais avec votre seul revenu, vous ne pouvez plus tout assumer. Il va falloir faire des choix. »

            Après une longue discussion, nous mettons en place des solutions pour que le crédit de la décapotable, les dernières factures de téléphone et les impôts puissent être payés par mensualités.

            Quelques mois plus tard, je reçois un colis. Il contient un album dédicacé de la main de Martine ainsi qu’un ticket pour visiter une exposition consacrée à l’œuvre de Gilbert Delahaye. Je remets le livre à ma petite de dix ans, qui l’ajoute à sa collection, et nous programmons le jour de notre visite à l’exposition. Voilà des cadeaux d’une valeur inestimable, souvenirs d’une rencontre pour le moins inattendue.



La veuve mauve

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            J’arrive devant la grande bâtisse flanquée d’un verger à gauche et d’un jardin japonais à droite. C’est qu’elle en impose cette demeure à la façade aux multiples fenêtres et aux gargouilles qui vous saluent de leurs gueules ouvertes.

            Je parque ma Maserati dans l’allée de graviers blancs et me dirige vers la porte en chêne. Mélanie m’ouvre et m’adresse un petit sourire. Elle est vêtue d’une longue robe mauve sombre relevée par de minuscules papillons dont les silhouettes sont dessinées au moyen de fines paillettes dorées. Elle a opté pour un maquillage sobre, tout à fait de circonstance pour une jeune veuve.

            Mes pas emboîtent les siens jusqu’au petit salon orné d’un canapé en cuir de buffle canadien dans lequel je m’installe, avant d’entamer la conversation :

« C’est très étrange de se dire qu’il est parti. On se connaissait depuis l’enfance. Sacré François ! Il aimait créer la surprise.

– Oui, il était formidable. Il m’a toujours comblée… jusqu’à la fin. Peut-être tentait-il d’effacer la différence d’âge qui nous séparait.

– C’est possible. Mais qu’est-ce que trente années lorsqu’on s’aime ? J’avoue avoir été surpris lorsqu’il t’a présentée à moi la première fois. C’était il y a un an.

– Le temps file ! Nous étions mariés depuis trois mois.

– Un mariage dont on se souviendra ! L’adjoint au maire a cru qu’il était ton père ! Vous vous êtes croisés à  l’hôpital ?

– En effet, j’étais secrétaire médicale et il venait se faire suivre par le cardiologue.

– Heureusement que tu étais là après son opération. Un triple pontage, ce n’est pas une mince affaire.

– J’ai arrêté de travailler pour être avec lui.

– Comment vas-tu faire pour continuer à payer tous les frais, la maison et tout ?

– François avait souscrit une bonne assurance-vie. Je suis à l’abri du besoin.

– C’est vraiment une mort subite. Une crise cardiaque ! Que s’est-il passé ? »

            Là, Mélanie devient rouge pivoine jusqu’au bout des oreilles, s’assortissant ainsi au tapis d’orient du salon.

« Et bien… tu sais que malgré son âge…

– 61 ans, comme moi !

– Nous étions très amoureux. Il a toujours mis un point d’honneur à me rendre heureuse et me combler.

– Pour ça, il te gâtait !

– Oui, pas uniquement par des présents. Il restait assez actif… dans l’intimité.

– Oh, je vois.

– Le médecin lui avait conseillé de ralentir le rythme. Il n’a pas voulu écouter et me laisser insatisfaite. Je lui avais pourtant dit que ce n’était pas grave.

– Il me confiait qu’il avait peur que tu pâtisses de votre écart d’âge.

– Vendredi soir, j’ai bien vu qu’il était fatigué.

– Nous sommes sur un gros contrat au bureau.

– Et moi, je n’avais pas le moral. Il a voulu me consoler. Enfin, tu comprends….

– Précise ? Je suis un vieux célibataire, tu sais !

– Et bien… de caresses, en baisers, nous avons oublié les conseils du cardiologue. Je me souviendrai toujours de son visage crispé lorsqu’il s’est effondré sur moi.

– Oh, ma pauvre !!

– Enfin… la vie continue. J’ai cette belle maison qui me rappelle la générosité de François. »

            Il me semble apercevoir un éclair traverser son regard bleu lorsqu’elle me demande :

« Et toi ? Tu as souscrit une assurance-vie ? »

 



Un homme qui compte

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            Si je devais citer une personne qui a marqué mon existence, ce serait sans hésitation le gourou Kajitichy. Que de leçons il m’a enseignées !

            Je l’ai croisé lors d’une conférence dans la salle paroissiale de mon petit village breton. Le thème en était « Améliorez votre vie. ». Son discours était simple, plein de bon sens et de valeurs universelles comme le respect, le travail, le partage. J’étais suspendu à ses lèvres, ce qui n’était pas le cas de la femme blonde à côté de moi qui n’arrêtait pas de pianoter sur son GSM. À l’issue de son allocution, on pouvait rencontrer le conférencier afin de le solliciter pour une dédicace de son ouvrage intitulé « Vous êtes formidables ! ». Qui n’aurait pas envie de découvrir une façon de redorer son blason, de se trouver exceptionnel, de devenir LA personne à côtoyer et dont il faut s’inspirer. Il m’invita alors à visiter son ashram perché dans un vieux monastère abandonné, posté sur un flanc de colline en Touraine.

            Curieux de nature, je m’y rendis. Le gourou me reçut avec enthousiasme en me proposant de trinquer avec un délicieux nectar de sa composition et dont chaque verre consommé allongeait la vie d’une heure. Difficile à vérifier ! Cette boisson était un véritable délice. J’en repris cinq fois. Dans un état de béatitude, le maître me fit visiter les lieux. Ses disciples avaient tous le même sourire que moi. Tout le monde semblait heureux ici.

            Après une longue discussion avec Kajitichy, je pris ma décision. J’en avais raz-la-casquette de ma petite vie de pianiste de concerto et je décidai de prendre une année sabbatique, le temps de me ressourcer. Je mis mon petit chien en pension chez ma voisine et je me rendis dans l’ashram avec une valise très légère, ne contenant que des sous-vêtements car les robes de bure étaient fournies par le maître des lieux. Ce dernier m’accueillit à bras ouverts. Un petit verre de nectar et j’emménageai dans ma chambre, ou plutôt ma cellule de méditation de deux mètres sur trois. Heureusement que je ne suis pas claustrophobe. Il me présenta les commodités : des toilettes à la turque et une douche fraîche à l’eau de pluie, idéale pour avoir des cheveux vigoureux et brillants.

            Prônant la futilité de l’argent, Kajitichy m’avoua qu’il y avait des frais à régler pour le quotidien de la communauté et me sollicita. Dans une optique de don désintéressé, à part l’abattement fiscal, et pour le bien de tous, j’allégeai mon compte épargne de ses provisions.

            Nous vivions une existence simple et spartiate, proche de la nature. Du nectar en guise de petit-déjeuner était suffisant. Notre repas de midi comportait les baies cueillies la veille, le lait que notre unique vache daignait nous donner, le pain rassis offert par le boulanger du village en contrebas, et ce, pour autant que les animaux n’avaient pas tout dévoré, le tout arrosé par le précieux nectar. Le souper du soir se résumait à une longue médiation.  

La robe de bure était bien pratique pour toutes nos activités quotidiennes et elle nous servait aussi de pyjama. Au début, j’ai eu quelques démangeaisons car elles étaient fabriquées avec la laine de nos moutons qui venaient de sortir d’une infestation de puces.

            Notre maître nous enseignait chaque jour ses préceptes. Mais il devait donner des cours particuliers aux femmes de notre communauté car il disait qu’elles étaient plus limitées dans la compréhension de la doctrine. C’est bien connu, les femmes, il faut tout leur répéter dix fois ! Généralement, ceux-ci avaient lieu le soir et se prolongeaient tard dans la nuit.

            Nous cultivions et élevions des animaux pour notre propre consommation. La première fois que l’on me demanda d’égorger une poule, je m’évanouis. La fois suivante, je ne réfléchis pas et tranchai dans le vif. Il faut dire que je sortais d’une diète de sept jours dans un but de purification de nos corps. La faim justifie les moyens, dit-on ! Mais le poulet m’échappa et je restai avec sa tête dans la main pendant que son corps prenait la poudre d’escampettes en direction de l’étang. Nous le rattrapâmes juste à temps avant qu’il ne se noie. Mais le pouvait-il encore ?

            Un jour, je me suis blessé aux doigts en moissonnant le blé à la serpette. Notre maître prônant une médecine naturelle, il m’appliqua des onguents à base de plantes et tripla ma dose de nectar. Je ne ressentais plus de douleur lancinante après quelques jours mais j’eus la drôle de surprise de retrouver, un beau matin, mes deux doigts au fond de ma couche. Pas de quoi paniquer ! Il n’y avait plus de risque de gangrène et de toute façon notre corps entier est voué à disparaître, mes doigts juste un peu plus tôt que le reste. Nous leur organisâmes une célébration d’enterrement digne de ce nom. Notre gourou officiant la cérémonie revêtit pour l’occasion sa robe de bure immaculée, en laine de lamas de l’Himalaya. Son discours était touchant. J’en eus les larmes à l’œil.

            Un jour, il fallut se décider à réparer la toiture car le ciel risquait de nous tomber sur la tête au prochain orage. En bon breton, j’étais effrayé. Je décidai de vendre ma petite maison, qui de tout façon, ne me servait plus. Le toit fut rénové mais depuis lors, Kajitichy s’absentait de plus en plus, prétextant des conférences dans des contrées lointaines, comme la Belgique et la Suisse. Il fut alors remplacé dans ses tâches de supervision et de distribution de nectar par Bacchusty, le plus ancien disciple de la communauté qui était devenu son bras droit.

            Quelques semaines plus tard, la police débarqua dans notre havre de paix. Les hommes en uniforme nous annoncèrent triomphalement : « Vous êtes libres maintenant. Nous avons un mandat d’arrêt contre celui qui vous détient. » Nous ne comprenions rien. Voyant nos regards hagards et nos pupilles dilatées, nous fûmes conduits dans un centre de désintoxication.

            On me plaça dans une chambre nettement plus spacieuse et lumineuse que ma cellule de médiation. Les premiers jours furent terribles. Je tremblais, transpirais à seaux, je suffoquais tellement que je crus mes derniers jours arrivés. Apparemment, nous avions été drogués. Le nectar, servi généreusement, nous transformait en moutons obéissants et béats. Une fois mes esprits retrouvés, j’appris que notre gourou, ou plutôt notre geôlier, s’appelait Serge Bonnesanté. Il s’était apparemment exilé sur une île paradisiaque, achetée avec les deniers de ses fidèles, amassés au fil des ans.

            Je me retrouve donc sans toit, fauché comme les blés que je moissonnais, même mon chien ne me reconnaît plus. Il me faut envisager une autre carrière car qui engagerait un pianiste à huit doigts ?

            Sacré Serge ! On peut dire qu’il aura bouleversé mon existence mais l’aura-t-il prolongée… 



Vacances, j’oublie tout !

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            Je regarde à travers le hublot de l’appareil et observe le sol humide de l’aéroport de Bruxelles Sud s’éloigner. Les bâtiments grisâtres disparaissent rapidement dans la brume matinale. Je pars en vacances ! Mes copines m’ont payé un séjour dans un club en Espagne.  

Ce sont de véritables amies. Il y a Céline, la romantique. Elle connaît un coup de foudre par semaine. Très fleur bleue, elle se laisse embarquer par le premier beau parleur qui passe. Mais dès que ce dernier a obtenu ce qu’il attend de la belle jeune femme, il se montre moins affable et celle-ci se détourne rapidement de son prince pour en quérir un autre, qui lui contera fleurette, rose entre les dents. Ensuite il y a Anémone, l’artiste. Tout suscite son intérêt. Il lui arrive de prendre des photos de choses tout à fait incongrues ou insignifiantes tels un chewing-gum collé sous la banquette du bus, une fiente de pigeon sur le PV posé sur un pare-brise. Je la trouve étonnante. Elle est en couple avec une sorte de hippy prénommé Joey. Ils semblent faits l’un pour l’autre. Et puis il y a Daisy, la calculatrice, c’est ainsi qu’on la surnomme, incapable de poser un acte spontané. Toute sa vie doit être programmée dans le moindre détail. Il y a quelques mois, elle s’est amourachée d’un comptable mais son obsession pour l’organisation et l’ordre a découragé le malheureux. Je suis étonnée qu’elle ait participé financièrement à mon cadeau. Je suppose qu’elle avait programmé cette dépense dans son agenda électronique avec la date de mon anniversaire. Personnellement, je suis d’un naturel assez timide et les deux relations que j’ai connues se sont soldées par un échec. Le premier était un gentil gars affublé d’un nez hors norme, dès que je lui parlais, je ne pouvais m’empêcher de regarder son énorme tarin, comme toutes les personnes qui le croisaient. La première fois qu’il m’a embrassée, j’ai cru qu’il allait me crever un œil ! Le second était encore plus timide que moi. C’est Céline qui nous a mis en relation. Comme il ne s’est jamais décidé à tenter de poser ses lèvres sur les miennes, je n’ai plus donné suite à ses SMS.

            Quelle chance j’ai d’avoir de si bonnes copines ! Elles m’ont dit de me laisser aller, de profiter un maximum. Je n’aurai à me préoccuper de rien car c’est une formule « all in ». à la sortie de l’aéroport de Barcelone, une chaleur suffocante m’assaille. Le chauffeur du minibus qui est venu me chercher embarque ma valise dans son coffre et nous nous mettons en route. Le club est situé face à la Méditerranée dont les flots scintillent sous le soleil cuisant. Un groom en minishort orange et marcel moulant m’amène jusqu’à ma chambre. Celle-ci est située dans un petit bungalow entouré par une végétation luxuriante. Deux cocotiers immenses sont plantés de part et d’autre du bâtiment, semblant être les gardiens de ce petit paradis. Suis-je toujours sur Terre ? Je ne trouve rien qui me soit familier. Ici la mer est d’un bleu intense, celle de la côte belge a la couleur d’une soupe de cresson. Le personnel est bronzé et avenant, rien à voir avec mes collègues de la Poste.

            Je prends une douche revigorante avant d’enfiler mon petit bikini rose décoré de petits ananas. La serviette posée nonchalamment sur l’épaule, des tongs aux pieds, je pars en quête d’une chaise longue libre au bord de la piscine. Bien installée sous mon chapeau de paille, j’observe des femmes faire la crêpe sous le soleil de plomb. On peut facilement reconnaître les nouvelles venues à la couleur pâlotte de leur peau. Il y a quelques hommes aussi qui effectuent des plongeons ou des longueurs en crawl. Autant les femmes arborent un physique et un âge très variables, autant les hommes sont assez stéréotypés : aucun ne possède une stature inférieure au mètre quatre-vingt ni un poids supérieur à septante-cinq kilos, des abdos en tablettes de chocolat et évidemment aucun chauve, balafré ou au visage disgracieux.

            Pendant que je récupère après avoir effectué quelques longueurs en brasse, un jeune homme au teint halé s’approche et me lance une phrase en espagnol. Je lui réponds par un sourire gêné. Il fronce les sourcils en demandant :

« English ? Italiano ? Français ?

– Belge !

– Oh ! J’aime la Belgique : Bruges, les frites, les bières. 

            Il a un petit accent croustillant.

– La pluie, le froid !

– Oubliez tout ici ! Il y a une soirée dansante à vingt-deux heures.

– Chouette, j’ai envie de m’amuser. »

            Nous discutons au bord de la piscine jusqu’à ce que je décide d’aller me préparer pour le buffet du soir. Ce dernier est gargantuesque. Les plats semblent tous meilleurs les uns que les autres. Je me régale à goûter à tout. Un air de musique endiablée attire les clients vers une piste de danse installée à l’extérieur, éclairée par des lampions multicolores. Un DJ à la coupe afro s’occupe de mettre l’ambiance et nous invite à nous trémousser aux côtés des beaux jeunes hommes qui étaient à la piscine. Mon bel Apollon vient à ma rencontre et nous commençons une salsa « caliente ». Entre deux danses, nous nous désaltérons de sangria. Mon corps brûle autant sous l’effet de l’alcool que du désir qui vient m’émoustiller. Mon cavalier s’appelle Luis et il a tous les atouts physiques de mon homme idéal : une stature de colosse, une chevelure brune et dense, des yeux noisette et une peau dorée. Après la dixième sangria, je cesse de les compter car mon esprit s’embrouille.

            J’entends des oiseaux chanter sur le palmier posté devant ma fenêtre. J’ouvre les yeux et me retourne sur le flanc. Je constate que Luis est assis sur le bord de mon lit en bataille. Il me lance un regard amusé, m’adresse un clin d’œil avant de s’éclipser en silence. À travers mon mal de crâne, je tente de retrouver quelques souvenirs de ma nuit, sans succès. L’emballage d’un préservatif traîne sur ma table de chevet. Mon GSM se met à vibrer et des messages apparaissent :

Céline : « As-tu enfin trouvé ton Roméo ? »

Anémone : « N’oublie pas de faire des photos ! »

Daisy : « J’espère que c’était un bon coup car Luis était le plus cher. »

            Ah, les copines ! Elles avaient vraiment tout prévu ! 


Derniers jours

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Cela fait quelques mois que la date fatidique est fixée, par les autres bien sûr, je n’ai pas eu mon mot à dire : ce sera le vingt-six juillet. Choisir un beau jour d’été reste une bonne idée. Le soleil devrait briller et cela me donnera du courage. Il m’en faudra une bonne dose pour accepter le destin que l’on m’impose. J’ai passé plusieurs nuits blanches, la tête martelée de questions restées sans réponses.

Je ne suis âgée que de dix-sept ans. Certains me qualifient d’adolescente et d’autres voient en moi déjà une femme, mais je suis surtout celle qui est amoureuse d’un être exceptionnel. On se connaît depuis l’enfance. Sensiblement du même âge, nous partagions nos jeux innocents et lorsque nos corps se sont éveillés à de nouvelles sensations, nous nous sommes rapprochés. Tout a commencé par des caresses, le foin nous servant de cachette et de couverture. Nos lèvres se sont trouvées, découvertes au gré de notre désir, nos salives mêlées ont pris le goût du plaisir. On s’est promis de s’attendre mais ma famille en a décidé autrement.

J’ai fini par me résoudre et je me suis préparée. Mes amies m’ont aidée à choisir mes vêtements pour l’occasion : une magnifique robe-panier aux multiples volants vaporeux en fine dentelle de Bruges. Elles m’ont soutenue, aidée à accepter la réalité, surtout ma cousine Marie-Charlotte. J’ai osé lui confier mes appréhensions, ma crainte de ne pas être à la hauteur sans lui avouer mon secret.

Je rêvais d’une vie commune avec l’amour de ma vie, ma chère, très chère Rose, la fille de notre palfrenier. Mais une relation entre deux jeunes femmes n’est pas acceptable dans notre société, surtout si elles sont issues de rangs sociaux aussi différents que les nôtres. Je me souviens du regard sombre lancé par mon père lorsqu’il nous a découvertes, enlacées derrière la grange. On nous a interdit de nous revoir. J’ai tenté de lui faire parvenir une lettre mais sans succès. Depuis lors, mon cœur ne bat plus qu’à moitié.

Les jours s’égrènent inéluctablement. Il m’arrive de me réveiller en pleurs, ne sachant pas ce que sera mon avenir, pour peu que j’en aie un. Pourtant d’autres avant moi sont passées par là, bon gré, mal gré. C’est une obligation, un cap à passer.

La jeune fille que je suis vit ses derniers jours, bientôt elle ne sera plus. Je dois m’y résoudre. Je jette un coup d’œil mélancolique à mes poupées de chiffon. Ce soir est mon ultime soir et mon esprit est tourmenté

Demain, je deviendrai une femme mariée, avec toutes les obligations qui en découlent. Je perdrai ma virginité, offerte à cet homme qui ne sait rien de moi et que ma famille m’impose. C’est ainsi lorsqu’on est fille de bourgeois.

 Dernière danse


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            Charles observe la jeune femme depuis qu’il est entré dans « L’After », cette boîte de nuit branchée qu’il fréquente depuis quelques semaines, juste après l’Annonce. À l’époque, tout le monde a d’abord cru à un canular ; en effet, annoncer la fin du monde un premier avril, il y avait peu de chance que les gens prennent cela au sérieux. Mais les scientifiques les plus éminents se sont succédé sur toutes les chaînes, dans tous les pays, expliquant de concert que la catastrophe était inévitable. Un scénario digne d’un blockbuster américain ; une météorite géante se dirigeait inexorablement vers la Terre. En traversant l’atmosphère, elle se transformera en une multitude de boules de feu géantes qui iront s’écraser sur la majeure partie de la planète, générant des raz-de-marée, des feus ravageurs et des tremblements de terre. L’humanité connaîtra ainsi la fin du monde, comme les dinosaures en leur temps.

            Depuis lors, les survivalistes vident les rayons des supermarchés, les lieux de culte retrouvent les fidèles qui les avaient abandonnés, le taux de suicides a explosé, les hôpitaux sont débordés par les patients sujets aux crises de panique, la criminalité est devenue incontrôlable. Dans ce chaos, Charles avait gardé la tête froide et accepté son sort. Il souhaitait juste ne pas finir seul. Il a jeté son dévolu sur cette jolie blonde qui sirote un bloody Mary sur le coin du bar, les yeux dans le vide. Elle a revêtu sa plus belle robe de satin rouge, avec les escarpins assortis, s’est maquillée légèrement, juste pour masquer les traits tirés de son visage, sûrement générés par les insomnies des derniers jours.

            Il jette un coup d’œil à sa montre ; le temps presse. Il se lève et se dirige vers elle. Ses mains sont un peu moites et son cœur cogne fort.

« Bonsoir, Mademoiselle. Puis-je me joindre à vous ? »

            Elle tourne doucement la tête et le dévisage avant de répondre :

« Je ne peux rien refuser ce soir. Et puis… vous n’êtes pas désagréable à regarder. Ce sera toujours mieux que le serveur qui ne s’est plus rasé ni lavé depuis l’Annonce.

– Je vous offre un verre ?

– Bonne idée. Et, vu l’heure, vous aurez peut-être la chance qu’on ne vous le fasse pas payer. Champagne ?

– Champagne ! »

            Le serveur au teint cadavérique, apporte deux flutes et une bouteille sortie du frigo. Le couple fraîchement formé trinque.

« à la fin de tous nos problèmes mineurs ! dit la jeune femme

– Vous êtes toujours si optimiste ?

– Carpe diem ! Cela vient de prendre tout son sens depuis peu.

– Comment vous appelez-vous ?

– Attendez, je réfléchis.

– Vous avez oublié votre prénom ?

– Non, mais je ne l’aime pas alors c’est le moment où jamais de changer. Appelez-moi Candy !

– C’est sucré.

– Et vous ?

– Charles… non appelez-moi Diego.

– Laisse aussi tomber le vouvoiement. Tu sais danser ?

– Un peu.

– Bois encore quelques gorgées pour t’échauffer et rejoins-moi sur la piste. »

            Candy se mêle aux autres clients de la boîte de nuit qui se trémoussent, les yeux fermés, le corps moite et la bouche entrouverte. C’est à se demander s’ils ne sont pas déjà dans un autre monde. Diego, finit son verre cul-sec et part rejoindre sa cavalière avant qu’elle ne tombe en transe à son tour. Il l’attrape d’un geste sûr et colle ses hanches aux siennes. Ils se mettent à se mouvoir de façon synchrone comme s’ils ne faisaient plus qu’un. Les yeux dans les yeux, aucune parole ne sort de leur bouche, leur respiration devient saccadée. La note finale du morceau résonne au moment où le morceau de météorite réduit « l’After » à néant et unit deux inconnus dans une mort commune, une danse éternelle.



Amour interdit

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            L’amour n’a pas de frontières et ne se soumet à aucune loi. L’histoire de Cécile et Véranov nous le prouve. Ils se sont croisés la première fois lors d’une importante conférence qui s’est tenue à Bruxelles. Lui, il est ambassadeur et, elle, interprète de renom. Véranov ne craignait pas les longs voyages et avait été désigné par les siens à ce poste en raison de son bagou. Ils étaient persuadés qu’il saurait défendre les intérêts de son peuple, si lointain de la civilisation humaine. Cécile était née avec un vrai don pour les langues. Elle pouvait se rendre dans n’importe quelle contrée, rencontrer n’importe quel être vivant doué de parole et converser avec lui comme tout autochtone.

            Pendant ses missions, Véranov aimait retrouver secrètement Cécile. Un simple échange de regards suffisait. Mais il leur fallait rester très discrets. En effet, des lois interdisaient toute relation intime entre les membres de leurs différents peuples respectifs. Pourquoi ? Sûrement par peur, par méconnaissance. Il faut dire que les relations entre la Terre et Venus ne dataient que de quelques mois. Il ne fallait pas précipiter les choses. En effet, que se passerait-il si des couples se formaient et que, tout à coup, les liens diplomatiques se rompent ? Où habiteraient-ils ? Que deviendrait leur progéniture, et ce, pour autant que la nature les aient rendus compatibles génétiquement ? Trop de question sans réponse pour le moment alors la prudence a été privilégiée d’un commun accord entre tous.

            Mais les amoureux n’en avaient cure. Un sentiment pur les animait, une attirance profonde. Que Cécile aimait se plonger dans le regard aux trois yeux de Véranov, recevoir les caresses dont il avait le secret, très habile qu’il était de ses quatre mains et surtout sentir son corps chaud, au teint bleuté contre elle. Ils se retrouvaient dans de petits hôtels perdus dans la campagne belge. Véranov masquait sa singularité derrière de grandes lunettes sombres et un pardessus très large.

            En ce mardi pluvieux, Cécile est inquiète. Elle a le cœur au bord des lèvres et une angoisse monte en elle. Elle attend son amant dans une des chambres de « La muette de Portici ». Quand celui-ci passe la porte, il la prend fougueusement dans ses bras multiples. La sentant réticente, il pose son regard dans le sien, qui devient fuyant.

« Que se passe-t-il, balobachi[1] ? »

            Cécile ne dit mot et lui montre un objet étrange qui a la forme d’un gros stylo avant de se mettre à pleurer.

« Je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est ? Tu oublies que nous sommes de planètes différentes.

– Je suis enceinte Véranov ! »

            Le vénusien reste planté, complètement incapable de réfléchir, partagé entre l’émotion de la nouvelle et le cataclysme interplanétaire que cela va forcément engendrer. Il finit par enlacer Cécile tendrement en lui disant :

« ça ira ! Ne t’en fais pas. Je m’occupe de tout. »

            Pendant les mois qui suivirent, Véranov usa de toute son influence afin d’assouplir les accords interplanétaires. Il parvint à faire abolir la peine de mort initialement prévue pour les contrevenants, et ce, grâce au commerce de plus en plus dense entre la Terre et Vénus. Les humains appréciaient particulièrement les mistys, sortes de gâteaux, et d’autres mets assez raffinés, et les vénusiens étaient devenus accros aux diverses boissons alcoolisées provenant de France et de Belgique entre autres.

            Cécile accoucha à dix mois et demi. Comme toutes les femmes de Vénus ont une gestation de douze mois, il faut croire que la nature avait décidé de couper la poire en deux. C’était le lendemain de l’entérinement des nouvelles lois. Le gynécologue, qui avait gardé le secret sur le caractère particulier de la grossesse de sa patiente, fut le premier à découvrir l’enfant. Ce dernier avait la peau légèrement violette, deux yeux, bleus comme ceux de sa mère, et quatre bras, comme son père. Il fut baptisé Lilatche, signifiant « pont » en vénusien.

 

[1] « mon amour » en vénusien



Amour illicite

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            Comme chaque jour, j’occupe mon poste habituel. J’ai un travail peu fastidieux mais répétitif. Quelques unes m’envient ma taille fine, mon corps semblant avoir été sculpté par Rodin, mes yeux de biche et mon mètre quatre-vingt-cinq, mensurations obligatoires dans mon métier.

            Ce jour-là, nos regards se sont croisés. Un homme brun, à la mèche rebelle et la barbe finement ciselée se posta devant moi, me dévorant des yeux et me détaillant des pieds à la tête. Lorsqu’il lâcha un « Jolie ! » avec un petit sifflement, j’eus l’impression que mes joues s’empourpraient, ce qui n’est pourtant pas dans ma nature, plutôt stoïque. Je restais donc extérieurement de marbre face à cet admirateur inconnu, le visage figé dans une expression que l’on me reproche souvent hautaine. Ce genre de réflexion provenait évidemment de bouches jalouses de femmes enviant mes tenues sorties de l’imagination de grands couturiers au look improbable et au talent indéniable.

            L’homme revint plusieurs fois me rendre des visites, pour la plupart furtives, avec toujours cette admiration faisant briller ses yeux, tel un petit enfant devant l’étal d’un magasin de jouets à l’approche de Noël. J’attendais de l’apercevoir parmi les badauds car son regard me rendait vivante, enflammée. Est-ce cela que l’on appelle « amour » ? Je comprends maintenant que chacun le cherche avidement car il nous procure ce sentiment d’exister pour quelqu’un. Il fait battre les cœurs, même ceux de marbre, de glace ou de plastique.

            Mais un jour, tout bascula. Mon amoureux secret se planta devant moi, avec dans sa main, serrée, celle d’une jeune femme rousse. Ses yeux brillaient lorsqu’elle se tournait vers lui. Je me rendis compte alors que cet amour que je m’étais inventé n’était en fait qu’imaginaire, voire illicite. Et lorsqu’il lui dit :

« Regarde, Chérie. Ne la trouves-tu pas magnifique ?

– Si, elle est superbe !

– Viens, je te l’achète ! »

            Je compris tout de suite que je n’étais finalement pas l’objet de son désir. Il ne convoitait et n’admirait que ma tenue. Que m’étais-je imaginé ? Il me faut me résigner à ma modeste condition, celle de mannequin dans une vitrine d’un magasin en Haute Couture.



Vacances de rêve et vice versa

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            Bruno est tout excité lorsqu’il tend l’enveloppe qu’il a soigneusement préparée à Claire en claironnant :

« Joyeux anniversaire ma petite martinette !

– Une carte ? Tu n’avais pas plus ringard comme cadeau ? J’espérais quelque chose de mieux, comme le collier à clous que je t’ai montré la dernière fois.

– Ouvre, tu ne seras pas déçue... »

            Claire, intriguée, décachète l’enveloppe et découvre deux billets d’avion à destination de Tahiti. Elle ouvre de grands yeux surpris et reste, bouche bée. Bruno pose son index sur son menton et repousse sa mâchoire vers le haut.

« Tu vas avaler une mouche en restant comme ça ! »

            Soudain, la jeune femme pousse un cri strident en se jetant énergiquement au cou de son bienaimé.

« Alors, tu préfères toujours le collier ?

– Bien sûr que non ! Comment tu as fait pour financer le voyage ?

– J’ai passé les cent milles ventes de mon dernier album et mon éditeur m’a signé un beau chèque. En plus, grâce à mon pote Didier, j’ai dégoté une super affaire sur un vol charter. »

            Le jour du départ, les valises sont bouclées. Arrivés à l’aéroport, un petit bus les amène au bout des pistes au pied d’un petit avion portant l’inscription « To the paradise ». Tous les passagers montent et s’installent dans les fauteuils assez étroits. Une dame corpulente montre deux tickets. Un accoudoir est retiré afin de lui permettre de bénéficier d’un siège double. En bouclant sa ceinture, Claire remarque qu’elle est recousue à de nombreux endroits. Après de longues minutes d’attente, le décollage a enfin lieu, juste avant le coucher du soleil. La voix nasillarde du pilote se met à grésiller dans les haut-parleurs. Il rappelle les consignes de sécurité qui sont mimées par la seule hôtesse de l’air à l’uniforme de couleur bleu passé, maculé de diverses taches. Un rapide souper leur est servi avant que les lumières soient éteintes invitant les passagers à se laisser aller dans le sommeil.

            Une nuit agitée se termine avec la contemplation d’un lever de soleil, qui efface un peu la fatigue des visages des vacanciers. C’est alors que sont servis les plateaux du petit déjeuner. Le repas frugal est composé d’une tranche de pain rassis, d’une tasse de café tiède et d’un jus d’orange acide. Ce dernier se renverse sur la jupe de Claire car l’appareil est pris de soubresauts. Le pilote encourage les passagers à boucler leurs ceintures et même à enfiler leur gilet de sauvetage arguant la prudence. Un vent de panique souffle dans la cabine. Les gens fouillent nerveusement sous leur siège. Il semblerait que le nombre de gilets soit inférieur à celui des voyageurs. Une bagarre naît entre deux hommes. Le sujet du litige étant la propriété du fameux passe pour la survie en milieu aqueux. Il semblerait que l’objet ait été placé au milieu des deux sièges mais qu’appliquer la loi de Salomon ne soit pas une bonne option. Un demi-gilet peut-il sauver une vie ? Afin de sortir d’indivision, ils décident de jouer à pile ou face. Mais dans les remous de l’appareil, la pièce taquine roule partout avant de s’immobiliser sous le siège de la dame corpulente. L’homme le plus filiforme se faufile entre les jambes potelées de la passagère et crie « Face ! C’est pour moi ! ». Il s’extrait et rafle son trophée.

            L’avion est de plus en secoué. À travers les hublots, Claire voit les flots s’approcher dangereusement. L’appareil pointe du nez jusqu’à s’écraser violemment sur la surface de l’océan. Il se brise en deux et l’eau s’engouffre dans l’appareil. Des cris de terreur retentissent avant les bruits de crachotements et d’essoufflement. Claire et Bruno se dirigent vers la brèche dans la carlingue. Ils parviennent à s’extraire de l’épave juste avant qu’elle ne sombre dans les profondeurs des abysses de l’Océan Pacifique, entraînant avec elle les autres passagers.

            Le couple observe aux alentours et découvre une île située à quelques centaines de mètres. Après des efforts surhumains pour combattre la houle qui tente de les éloigner de leur salut, ils échouent sur une plage de sable fin. De longues minutes leur sont nécessaires pour reprendre leur souffle et surtout pied dans la réalité qui les entoure désormais. Une forêt assez dense leur fait face et une montagne se dresse au milieu de l’île qui leur offre l’inhospitalité. Claire jette un regard renfrogné à Bruno et lui sert une gifle phénoménale.

« C’était quoi ce plan pourri ? On est perdu au milieu de nulle part maintenant. Tu as un plan ?

– Attends, j’ai mon GSM. »

Le jeune homme sort son portable et l’allume. De façon assez étonnante, l’appareil s’allume. Là, Bruno fait des tours sur lui-même, décrit un parcours aléatoire dans le sable avant de décréter : 

« Y ‘a pas de réseau !

– Tu pensais vraiment qu’on installait des antennes sur une île déserte, qui ne se trouve peut-être même pas sur une carte ? On va mourir ici !

– Ne dramatise pas. J’ai vu toutes les saisons de Koh Lanta. On va survivre jusqu’à ce qu’on nous retrouve. Viens, on va visiter la forêt pour trouver de l’eau et peut-être des fruits.

– D’accord Robinson. T’as intérêt qu’on trouve quelque chose. Le petit déjeuner était un peu limite et je commence à avoir les crocs. »

            Les jeunes gens partent donc en exploration dans l’épaisse végétation de l’île. Après des heures de marche, ils n’ont toujours pas trouvé d’eau ou de nourriture. En levant les yeux pour implorer la clémence du ciel, Claire découvre une noix de coco située à plus de quinze mètres du sol. Bruno tente l’ascension du cocotier mais retombe lamentablement à chaque essai. C’alors qu’un singe fait son apparition tout en haut de l’arbre et s’empare du précieux fruit.

Le tribut à la mer


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Marc est pêcheur breton, comme l’étaient son père et son grand-père avant lui. Mais les temps ont changé et les techniques ont évolué. De nos jours, la concurrence est rude et les grossistes cassent les prix. Alors il faut du rendement, faire de la quantité grâce à des filets qui draguent en profondeur les eaux de la côte. Il lui arrive de remonter un marsouin ou encore des espèces qu’il ne pourra pertinemment pas vendre. Il rejette ces animaux à l’eau, souvent estropiés ou fatigués de s’être débattus inutilement dans ce piège mortel.

            Ce matin, le temps est maussade, les nuages sont sombres comme le charbon et le ciel semble vouloir tomber sur la tête des Bretons. Mais le portefeuille est vide et le banquier est prêt à vendre la baraque, à moins que ce ne soit les huissiers qui viennent saisir le bateau. Pas le choix, il faut prendre la mer même si elle ne semble pas clémente aujourd’hui et qu’un mauvais pressentiment envahit le pêcheur.

La houle est puissante et l’équilibre de Marc et son acolyte Pierre est mis à rude épreuve. Les filets ne remontent pas les poissons espérés. Le petit chalutier s’aventure plus au large lorsque qu’une terrible tempête éclate. Des éclairs zèbrent le ciel de mai, éblouissant furtivement les visages crispés des deux marins. Ces derniers tentent de rejoindre la côte mais ils sont rattrapés par une vague gigantesque qui s’abat sur leur esquif, le brisant en deux.

Marc perd son second de vue dans les flots déchainés. Il aperçoit soudain une partie de la poupe de son bateau flotter un peu plus loin. Il tente de l’atteindre dans l’espoir de s’y accrocher mais sa jambe droite lui envoie des décharges douloureuses. Il remarque également sa main gauche ensanglantée. Ses forces l’abandonnent peu à peu et il se sent glisser inexorablement vers le fond de cette mer en furie. Une fureur qui lui rappelle celle qui a habité sa femme le jour où elle a découvert qu’il avait eu une aventure avec Ariel, la fille du poissonnier. Rien de sérieux pourtant ! Il sourit à cette pensée en s’abandonnant à son triste sort, celui de mourir sur son lieu de travail pour ne pas avoir écouté son instinct. Ce sont les autres pêcheurs qui seront contents d’avoir un concurrent de moins.

Le manque d’oxygène se fait peu à peu ressentir lorsqu’il voit, à travers le brouillard des flots agités, un être étrange venir à sa rencontre. On dirait… une sirène ! Elle possède en effet un buste féminin aux formes voluptueuses et une queue de poisson à partir de la taille. La créature s’approche de lui. C’est drôle car son visage possède les traits d’Ariel. Après un moment d’hésitation, elle pose ses lèvres délicates sur la bouche de Marc et lui insuffle brutalement une bouffée de vie. Les poumons du marin se mettent à tressauter dans sa poitrine avant de s’emplir naturellement d’eau de mer, lui apportant, à sa grande surprise, l’oxygène que son corps réclame depuis de longues minutes.

Il reprend ses esprits et gratifie celle qui l’a probablement sauvé, d’un sourire un peu niais. Soudain, ses yeux s’agrandissent de terreur lorsqu’une énorme baleine bleue fond sur lui et l’avale sans autre forme de procès. Prisonnier dans la bouche du cétacé, comme un poisson rouge dans son bocal, Marc se demande ce qu’il va lui arriver. Être sauvé de la noyade par une créature mythique et mourir digéré par un mammifère marin, quelle ironie !

Après de longues minutes dans l’obscurité totale, la mâchoire de la baleine s’ouvre à nouveau. Là, une pieuvre vient à sa rencontre et l’entoure de ses multiples bras afin de l’emmener dans une grotte dont l’éclairage est assuré par des mollusques bioluminescents collés aux parois. Divers animaux sont couchés sur des lits d’algues vertes et c’est sur l’un d’eux que le marin est déposé délicatement par l’octopode.

Un tourteau arrive à son chevet et palpe tout son corps avec ses pinces impressionnantes mais délicates avant d’approcher ses yeux en forme de billes noires de son visage.

« Que t’est-il arrivé, humain ? »

            Marc n’a pas vu bouger la bouche de l’animal. Cette question semble être parvenue directement à son esprit sans le truchement de vibrations d’une quelconque partie du corps du crabe. Le marin ouvre la bouche pour raconter son périple mais la bête le coupe.

« Seule ta pensée m’est compréhensible, pas tes braillements d’animal terrestre qui se croit supérieur aux autres espèces mais qui est incapable de survivre en pleine mer sans un de ses bateaux. Peu importe ! Je vais soigner tes pattes blessées. Même si je ne sais pas si tu le mérites. »

            La pieuvre qui l’a amené dans ce lieu que l’on pourrait apparenter à un hôpital sous-marin, repasse dans son champ de vision et lui pose un coquillage multicolore sur le nez. Instantanément, l’homme perd connaissance.

            À son réveil, ses paupières sont lourdes et il doit déployer un effort intense pour les ouvrir. Dans sa tête cognent des milliers de tambours, en rythme avec les battements de son cœur. Quel concert assourdissant dans ce monde dit « du silence » ! Il porte sa main gauche à son front douloureux et découvre avec horreur qu’une pince lui a été greffée à la place. Il se redresse dans son lit de fortune et découvre qu’une longue nageoire est devenue son nouveau membre inférieur droit. Le voilà devenu un monstre mutant !

            Mais comment ces poissons maîtrisent-ils les techniques avancées de greffes ? D’autant plus qu’il s’agit de greffons provenant d’autres espèces ! Il remue sa pince et sa nageoire. Aucune douleur et une capacité de contrôle total sans convalescence ni rééducation. À moins que son coma n’ait été plus long qu’il ne lui semble. Impossible de le savoir dans cet environnement rythmé par la lune et les saisons et non deux aiguilles sur un cadran.

            Deux énormes crabes araignées s’approchent de sa couche, suivis de près par un minuscule poisson clown. Ce dernier s’adresse à Marc.

« Humain, suis-nous ! Tu es en état d’arrestation pour meurtres et tentatives de meurtres. »

            Pas le temps de protester qu’il est emmené, manu militari, ou plutôt pinceu crabitari, en direction d’un vieux galion qui gît au fond d’une vallée marine. Là, dans ce qui semble avoir été le bureau du capitaine de ce vaisseau, un requin-marteau l’attend de nageoire ferme. Dans un coin, un squelette, portant un bicorne et sa mâchoire inférieure posée sur son fémur droit, est affalé et semble observer la scène. Le requin commence :

« Humain, plusieurs de mes compatriotes m’ont rapporté que tu étais à l’origine soit de la mort d’un membre de leur famille soit de leurs blessures. Il semblerait que tu pêches sans respecter les animaux. Le gâchis est intolérable. Tu mérites une punition exemplaire. Nous sommes conscients que tu n’es pas le seul mais il est plutôt rare que nous en capturions un. Je te condamne dès lors à devenir notre esclave, et ce, jusqu’à ta mort. Tu serviras tous ceux qui te solliciteront, sans rechigner à la tâche. Si tu refuses ou tentes de prendre la poudre des crevettes, je m’occuperai personnellement de toi. J’ai déjà goûté à la chair humaine au large de la Réunion et j’avoue que c’est un mets de choix. Tu seras évidemment sous surveillance constante, je ne suis pas marteau !

- Pas question ! Pense Marc. »

            Il se retourne vivement et nage le plus vite possible vers la sortie du galion. La nageoire qu’on lui a greffée se révèle tout à coup un atout. Mais il sent vite derrière lui le prédateur qui le suit, le hume. Le requin se rapproche, ouvre sa gueule aux trois rangées de dents acérées avant d’engloutir le corps entier du marin breton.

 

Journal de bord du Merzhin, samedi 31 mai 2014,

Aujourd’hui, nous ramenons le corps inerte de l’homme que nous avons secouru ce matin. Nous l’avons retrouvé sur un morceau de bateau, dérivant au large des côtes normandes. Il était gravement blessé et atteint d’une forte fièvre qui l’a finalement emporté. Dans ses délires, il criait des choses incompréhensibles. Nous ne connaissons pas son identité mais il a plusieurs fois évoqué le prénom d’une femme, Ariel. Il me pèse déjà de devoir annoncer la mauvaise nouvelle à cette épouse devenue veuve en ce triste jour. 



Conversation à trois mains

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            «J’en ai marre de cette vie ! ». Voici la phrase que Claire hurle à l’attention de sa mère, qui lui demande de ranger un peu le capharnaüm qui règne dans sa chambre, avant de courir se réfugier sous sa couette. Les larmes au goût salé inondent son visage d’adolescente un peu replète, faisant couler le mascara sombre qui souligne ses yeux noisette, et mouillant son oreiller orné de têtes de mort. Ce n’est pas la première fois que des sentiments de ce genre venaient la hanter : un mélange de ras-le-bol, de tristesse et de profonde solitude.

            Depuis la rentrée plus rien ne va. Suite au déménagement de la famille à plusieurs centaines de kilomètres de la ville natale de Claire, et ce, en raison d’une mutation de son père, elle a dû changer d’école. La jeune fille a adopté depuis trois ans le look gothique et a l’impression de faire un peu tache parmi les jupes colorées et les T-shirts à paillettes des autres élèves. Elle se sent rejetée, même par les profs qui ne l’interrogent jamais. C’est un peu la fille invisible, celle qui n’intéresse personne car elle n’existe même pas.

            Ses parents ont bien tenté de la convaincre de changer de garde-robe pour tenter de s’intégrer. Mais ces vêtements sombres, ce maquillage à outrance et ses accessoires voyants sont sa façon de se démarquer. Ils reflètent aussi sa personnalité sombre, terne, presque en deuil permanent. Porter des manches longues, même en été, permet aussi de masquer l’horrible cicatrice qui lui barre le bras droit, partant du poignet jusqu’au coude. Ses parents lui ont raconté qu’elle avait fait une terrible chute dans les escaliers  à l’âge d’un an.

            Claire tourneboule dans son lit. Il y a tellement de rage en elle. Comment exorciser  cette tempête intérieure qui la tourmente de plus en plus ? Ecrire. Elle a lu un article qui évoquait les bienfaits de se confier à une page blanche. Mais Claire déteste écrire. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, fini le papier, vive le numérique.

            La jeune fille allume l’ordinateur portable qui trône sur son bureau, pose ses mains sur le clavier et observe la feuille blanche virtuelle qui lui fait face.

« ça y est ! Je sais ce que ressent un auteur en mal d’inspiration maintenant, pense-t-elle. »

            Après une longue hésitation, Claire commence à taper les premières phrases qui lui viennent à l’esprit.

J’en né trop marre de cette vie de merde. Je ces pu qui que je suis. 

            Là, les mots s’effacent et sont remplacés par :

J’en ai assez de cette existence. Je ne sais plus qui je suis.

            Elle continue :

Raz-le-cul de ses profs qui me snobent et les autres qui pète plus au que leur cul.

            De nouveau, le texte disparaît avant de réapparaître sous la forme :

Ras-le-bol de ces professeurs qui m’ignorent et ces élèves qui se croient supérieurs.

« Ce traitement de texte est puissant tout de même ! Mais il n’aime pas mon style, pense Claire. »

            Là, une phrase s’écrit toute seule :

Personnellement, je préfère les phrases en bon français.

« Hé ! s’exclame Claire. On dirait que quelqu’un me parle par l’ordi. Je rêve ou bien ? »

Non, je m’adresse à toi Claire !

« Qui t’es ? »

On dit : qui es-tu ? Je suis Clara.

« Je connais pas de Clara et comment tu me parles sans le tchat ? »

Je suis ta sœur jumelle, morte à la naissance. Nous étions siamoise, reliée par le bras droit.

            Claire remonte la manche droite de son pull noir à grosses mailles et observe sa fameuse cicatrice.

Je peux communiquer avec toi car je contrôle encore ta main droite.

            La jeune fille remarque alors que sa main court toute seule sur le clavier sans recevoir de quelconques instructions de son cerveau.

            Pendant de longues minutes, elle converse avec sa sœur. Celle-ci ne l’a pas contactée avant car elle n’en voyait pas l’utilité. Mais elle a ressenti toute la détresse et la solitude de sa sœur et il fallait qu’elle se manifeste pour lui dire qu’elle n’était jamais seule. Claire finit par descendre à la rencontre de ses parents, assis dans la cuisine.

« Pourquoi vous ne m’avez jamais dit que j’avais une sœur jumelle siamoise ? »

            Le couple se jette un regard étonné et gêné. La mère de famille s’approche de sa fille.

« C’était trop difficile pour nous de t’en parler car cela réveillait des souvenirs trop douloureux. Mais comment l’as-tu découvert ? Tu as fouillé ma table de nuit ?

- Elle vient de communiquer avec moi grâce à au PC. Venez ! »

            Sur ce, toute la famille se rend à l’étage, dans la chambre de l’adolescente. Celle-ci se pose devant l’écran, la main droite sur le clavier, quand un message s’écrit :

Bonjour Maman et Papa. C’est Clara. Vous me manquez tant.

            Maman fond en larmes et se réfugie dans les bras de son mari qui se fâche :

« Claire, c’est toi qui écris ! Ta blague n’a rien de drôle, c’est cruel ! Tu fais du mal à ta mère. 

– Non, ce n’est pas moi. Je te jure ! Je ne contrôle pas ma main droite lorsque Clara s’exprime. D’ailleurs comment aurais-je pu deviner son prénom ?

– Tu as raison. Mais… c’est incroyable ! »

            Depuis ce jour, Claire ne s’est plus jamais sentie seule. Il lui suffit d’avoir une feuille et un stylo ou un PC pour échanger avec sa sœur Clara. Cette dernière lui est d’un grand secours au cours de français. Elle est enfin redevenue une jeune fille brillante et souriante, malgré son look gothique dont elle ne se dépare pas.

            Le soir, elle jette un regard vers la photo posée sur sa table de chevet, celle qui était cachée toutes ces années à l’abri de son regard, unique souvenir de sa jumelle. Juste avant qu’elle ne glisse dans le sommeil, sa main droite vient doucement caresser ses cheveux.  



Œil pour œil

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            Nous sommes le 24 mai 2014, l’inspecteur Nezfin se rend sur les lieux du crime, un appartement au dernier étage d’un immeuble miteux de la Porte d’Ivry, dans le treizième arrondissement de Paris. Il monte lentement les marches inégales en béton brut où il croise des enfants aux yeux bridés qui se précipitent en piaillant des petits mots joyeux venus d’un autre continent. Arrivé au trente-huitième, il s’éponge le front. La chaleur ambiante et l’effort fourni ont fait naître de grosses gouttes sur son visage et tout son corps est moite. Des grandes auréoles ornent maintenant sa chemise bleue ciel. L’homme à la carrure imposante entre dans l’appartement et rejoint la chambre à coucher. Il doit se protéger les narines à l’aide d’un mouchoir parfumé à l’eucalyptus, en raison de l’odeur âcre qui règne dans la pièce.  

Son second, l’agent Denul, l’informe que la victime est une femme chinoise et célibataire nommée Shiwa Hua. Son buste est dans le lit, les bras en croix. Une jambe pendouille sur le radiateur à côté des petites culottes en cours de séchage et l’autre git sur la table de nuit ornée de fleurs multicolores. La scène de crime ressemble à un tableau de Dali, surréaliste à souhait. Toutes les chairs de la dame, âgée d’une quarantaine d’années, ont été fortement entamées à coups de dents acérées plantées dans des mâchoires de petite taille, surtout au niveau de la gorge.

            L’inspecteur décide de faire le tour du propriétaire afin de récolter les précieux indices qui lui permettraient de dépatouiller cette tragédie sordide. Les mains gantées, il fouille le sac à main et la poubelle de Madame Hua, ouvre le frigo et le congélateur et observe finalement le sol de l’entrée avec un grand intérêt.

            L’agent Denul ayant terminé son mitraillage photographique de la victime s’approche de son supérieur et lui demande :

« Alors, chef. Vous avez une idée de ce qui s’est passé ici ?

– Je pense que oui, Bryan. La mort est intervenue après le dix mai car un ticket de caisse dans son sac fait encore état d’achat dans la boucherie du quartier. Il semblerait qu’elle ait décidé de mettre fin à ses jours à coups de somnifères. J’ai trouvé un flacon vide dans la poubelle. L’odeur de son corps rapidement en décomposition en raison de la chaleur, inhabituelle pour un moi de mai, a attiré une bande de rats qui l’ont amochée de la sorte. J’ai trouvé de petites crottes dans l’entrée. Une affaire presque banale où le seul meurtrier est la misère humaine. Bon, je rentre au bureau taper mon rapport. Nettoyez-moi tout ce bazar. Refilez ce qui reste de la victime au légiste pour qu’il m’envoie son rapport qui corroborera ma thèse, et tout ce qui est dans le frigo aux voisins de l’immeuble. De la viande canine, ce sont bien les seuls à apprécier ! Cette affaire sera vite classée. »

            L’inspecteur sort de l’immeuble avec la satisfaction du devoir accompli. Il ne remarque pas la troupe de chihuahuas tapie dans l’ombre de l’escalier de la sortie de secours, bouffé par la rouille. Un chien un peu  plus grand que les autres, sûrement en raison d’un croisement avec un Yorkshire vu sa couleur, s’adresse aux autres :

« On les aura un par un ces humains qui bouffent nos congénères. Le coup du tube de somnifère a bien fonctionné. Et Carlos qui voulait boire l’eau des toilettes avant de partir. Il ne se serait jamais réveillé ! Et il a fallu qu’il se soulage dans le couloir. Allez, on retourne devant la boucherie faire le guet.»

Véritable Amour, où es-tu ?


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            Aujourd’hui, nous sommes le dimanche onze mai. Le temps hésite entre mouiller les parapluies ou réchauffer les épaules des badauds. Lucile décide de prendre le risque de subir l’indécision de la météo pour une balade dans sa ville natale. Cette dernière est de taille modeste et son nom ne fait pas les gros titres des quotidiens nationaux. Les habitants y coulent des jours paisibles, loin des turpitudes des grandes cités.

            La jeune femme aux longs cheveux bruns laisse ses pas choisir son errance, sa tête préférant des rêvasseries existentielles. En effet, ce matin, une publicité intrusive sur un de ses sites internet préférés titrait « Connaissez-vous le Véritable Amour ? ». Elle n’avait évidemment pas suivi le lien qui l’aurait amenée sur un autre site, ultra commercial, menaçant d’envahir silencieusement son ordinateur de cookies et autres virus malveillants. Mais cette simple question lui trotte depuis dans la tête. Où trouver la réponse, pour autant qu’elle existe ?

            Lucile parvient au niveau d’une ruelle ombragée d’où des petits bruits lui parviennent. Elle ne peut s’empêcher de s’arrêter, curieuse, et découvre un jeune couple d’adolescents. Le garçon presse contre lui une jeune demoiselle, en lui triturant vigoureusement le fessier jeune et rebondi. Leurs baisers sont enflammés et pleins de vigueur. Une certaine tension est palpable dans la pénombre protectrice. Lucile se rappelle de son premier amour. Il s’appelait Alain et elle était follement amoureuse de lui. Lorsqu’il s’était rapproché d’elle, elle n’avait pu lui résister et accepta de lui offrir sa virginité, persuadée d’avoir trouvé son grand amour, celui de toute une vie. Mais les sentiments qui les liaient ne furent pas longtemps réciproques et Alain se détourna d’elle, la laissant dans le plus grand désarroi. Non, il n’était pas là son Véritable Amour ! Et pas non plus dans le suivant, un certain François. Après quelques mois de vie commune, il a pris ses valises pour retourner chez sa Maman. C’était il y a à peine trois semaines.

            Plus loin elle croise deux femmes d’une trentaine d’années, attablées à la terrasse d’un café. Lucile remarque leurs regards complices et un air de famille flagrant entre elles, sûrement deux sœurs qui se retrouvent. Leur conversation est enjouée, leurs rires partent à l’unisson. Elles ont dans le regard une complicité qui permet une compréhension de l’autre, même à demi-mot. Lucile repense à son frère avec qui elle n’a plus de contact depuis plus d’un an. À la mort de leurs parents, il est parti vivre en Angleterre, coupant tous les ponts avec les membres de sa famille et laissant sa petite sœur, orpheline et fille unique. Non, décidément pas de Véritable Amour au niveau fraternel en ce qui la concerne.

            Lucile atteint le parc. Elle y remarque un couple âgé. Le mari tient fermement le bras de sa femme tout en l’aidant à s’installer sur le banc faisant face au lac sur lequel glissent de grands cygnes blancs et des canards col-vert. Entre deux jets de pain rassis, le couple aux visages burinés par les années échange des regards et des sourires. Ils cultivent sûrement le secret espoir de partir ensemble, main dans la main, pour leur dernier voyage, afin d’éviter que l’autre ne souffre, seul, de la perte de sa moitié. Ces années de vie commune ont forgé des ressemblances physiques entre ces deux êtres pourtant différents, créant une véritable osmose. Est-il là le Véritable Amour ? Dans cette fusion, cet échange, ce partage de deux vies ? Lucile est trop jeune pour le savoir. Un jour peut-être….

Elle s’assied finalement sur un banc, à l’ombre d’un saule centenaire dont les branches tombantes bruissent sous l’effet du vent printanier et semblant former un abri à la jeune femme. Celle-ci pose ses mains sur son ventre. Lucile ressent soudain un sentiment très fort l’envahir, comme si l’Amour enflammait son corps tout entier, se faufilant dans les moindres recoins et embrasant jusqu’à son âme. Provient-il de l’enfant qui grandit en elle ? Où est-ce son potentiel d’Amour qui se développe avec lui ? C’est la fête des mères aujourd’hui et ce n’est sûrement pas anodin. En tout cas, le voilà ! Elle l’a trouvé et ressenti ce Véritable Amour, celui qui fait vibrer le monde, redonne l’espoir aux d&eacut



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